Droit de suite

D'Arrêt sur images au Fig Mag, les retombées de l'affaire Debat

Pour illustrer son émission du 6 avril 2003, consacrée au marché des pseudo-experts, Daniel Schneidermann pouvait-il trouver meilleur exemple que celui d' Alexis Debat, le bidonneur d'interviews au CV traficoté ? L'animateur d'Arrêt sur images avait trouvé le sujet dans ses filets. Il l'a laissé filer.

Sur son blog, l'ancienne « (cyber)journaliste » (et brièvement modératrice du forum) d'Arrêt sur images, Perline, raconte l'histoire : comment elle avait démasqué le mystificateur, comment son sujet avait été enterré.

A l'époque, Perline devait tenir une chronique accompagnant l'enquête principale de chaque émission, destinée au site web de France 5. Intriguée par l'adresse de courrier électronique de Debat (sur Hotmail), elle vérifie quelques points de son CV et très vite, nous explique t-elle, tourne en boucle autour de références mal fichues . Elle décide de pointer le cas Debat dans sa chronique, sous le titre : Un expert éphémère.

Un peu plus tard, raconte-t-elle, elle reçoit un email de Schneidermann, qui lui fait suivre un courrier de protestation de Debat. Elle n'a pas le temps de préparer une réponse : la chronique a déjà été retirée du site. Une réaction qu'elle regrette :

Le courrier de Debat, c'était du flan et du culot. Avant même de connaître ma réponse, Schneidermann, qui se vante d'être le décrypteur, s'est écrasé devant une lettre vide et pleine de menaces. »

Licenciée par la suite d'Arrêt sur images, en conflit avec l'émission, Perline ne porte certes pas Schneidermann dans son coeur. Le journaliste, de son côté, affirme n'avoir aucun souvenir de l'épisode :

Il est tout à fait possible que nous ayions retiré [le sujet] si le service juridique de France 5 nous a convaincus que la chaîne risquait une condamnation.

Le Fig Mag reste silencieux, Libé joue la transparence

Depuis que Rue89 a révélé les interviews bidon, de nombreux médias qui avaient eu affaire à Debat ont fouillé leurs archives. On retrouve la trace de citations ou d'interviews d'Alexis Debat un peu partout, du Monde à RTL, en passant par Libération.

Certains journaux sont restés silencieux, comme Le Figaro Magazine, qui n'a pas l'air d'avoir réalisé qu'il avait publié, sur trois pages, une interview exclusive de John Edwards, le candidat à la vice-présidence de 2004, recueillie par Debat. John Edwards, à un mois du scrutin, s'est-il vraiment interrompu en pleine campagne pour accorder ce long entretien à l'hebdomadaire français ?

Le seul journal, en France, à avoir fait un effort de transparence est Libération. A côté d' un article consacré à l'affaire révélée par Rue89, le quotidien a publié un encadré, dans lequel le quotidien explique qu'il a interviewé Debat à plusieurs reprises. Le journal assure qu'il n'a retranscrit que ses commentaires, mais jamais ses informations...

ABC News ouvre une nouvelle enquête

Outre-Atlantique, c'est ABC News qui est contraint au travail d'introspection le plus délicat. La chaîne de télévision avait découvert dès le mois de mai que Debat, son consultant terrorisme » , avait triché sur son CV.

Elle pensait s'en tirer en le débarquant discrètement et en engageant une enquête tout aussi discrète sur les informations qu'il lui avait fournies pendant plusieurs années. Après la découverte, par Rue89, du bidonnage de l'interview d'Obama dans la revue Politique Internationale, ABC a ouvert au début du mois une deuxième enquête, allant jusqu'à envoyer des journalistes au Pakistan. Question : à quoi a servi la première enquête ?

Un article consacré à l'affaire a été publié sur le site, curieusement signé de Brian Ross, figure de proue de l'unité dont dépendait Debat. Une journaliste qui a côtoyé Debat s'en étonne :

Dans l'affaire du faux document mettant en cause le service militaire de Bush, CBS News avait fait appel à des enquêteurs extérieurs à la chaîne.

Le vice-président d'ABC News chargé de la communication, Jeffrey Schneider, nous a depuis assuré que l'enquête interne avait été confiée à la vice-présidente chargée de la qualité éditoriale . Les articles signés par Alexis Debat ont été retirés du site.

La chaîne paraît se concentrer sur la véracité de ses informations ; elle ne semble pas s'interroger, en revanche, sur la façon dont son expert a été recruté. Cela s'est passé dans le contexte de l'après 11 septembre 2001. Debat doit son ascension à l'affolement des rédactions, lancées dans la course aux experts en terrorisme.

Zacarias Moussaoui vient alors d'être identifié comme le vingtième pirate de l'air » et les chaînes américaines cherchent désespérément des éclairages sur les réseaux terroristes européens. Dans son article consacré à l'affaire, Brian Ross affirme que Debat apparaissait fréquemment à la télévision française après les attaques du 11 Septembre . Mais nous n'avons rien trouvé de tel dans les archives de l'INA.

En réalité, c'est Gaelle Drevet, une jeune journaliste basée à Londres, qui a remarqué Debat et a transmis ses coordonnées à l'unité de Brian Ross. Alexis parlait très bien l'anglais, il passait très bien à la télévision , résume un journaliste qui se souvient de ses débuts. Au fur et à mesure, il a voulu montrer qu'il pouvait faire plus. » Et la machine s'est enclenchée.

Dans une parfaite tautologie de l'information, Debat est devenu expert en terrorisme sur ABC News... parce qu'il était expert en terrorisme sur ABC News.

Politique internationale patauge

L'affaire Debat est une catastrophe pour Politique internationale. L'expert n'a-t-il pas été à l'origine des interviews les plus prestigieuses de la revue depuis des années ? Bill Gates, Alan Greenspan, Bill Clinton, Hillary Clinton, Barack Obama... il alignait une magnifique galerie de trophées.

Le fondateur de la revue Patrick Wajsman répète qu'il est tombé des nues. Si c'est le cas, il bat tous les records de la naïveté. Car le directeur de la revue avait été alerté sur le personnage.

Le professeur André Kaspi, de l'université Paris I, se souvient ainsi avoir prévenu Wajsman, il y a quelques années, sur le fait que Debat s'attribuait frauduleusement un doctorat de la Sorbonne qu'il n'avait pas : J'étais très embarrassé, parce que je suis dans le comité de patronage de la revue , raconte Kaspi. L'affaire s'est soldée par une discussion dans un de ces bons restaurants dont Patrick a le secret . Bizarrement, Wajsman ne se souvient pas de l'épisode. Il dément catégoriquement : Je n'ai pas vu André Kaspi depuis dix ans. »

Autre sonnette d'alarme, tirée cette fois en 2005 : Stéphane Dujarric, porte parole du secrétaire de l'ONU, découvre que Politique internationale, sous la plume de Debat, s'apprête à publier une interview que Kofi Annan n'a jamais donnée. Il demande vigoureusement à Patrick Wajsman de ne pas la publier. Le directeur de la revue s'exécute… mais continue par la suite à commander des interviews à Debat.

Aujourd'hui, Politique internationale a retiré de son site toutes les interviews réalisées par Debat. Un mot de Wasjman a été affiché en page d'accueil :

Tout comme MM. Clinton et Obama, nous sommes victimes de cette mystification. C'est bien volontiers que nous leur présentons toutes nos excuses, ainsi qu'à nos lecteurs ....

National Interest et le Nixon Center font le dos rond

Pendant ce temps, le Nixon Center, dont Debat était directeur sécurité nationale et terrorisme , et la revue The National Interest » , associée à ce centre de recherche, font le dos rond. Ils attendent visiblement que le nuage passe.

La revue National Interest a maintenu dans ses archives en ligne les articles de Debat, comme celui-ci. Il continue à y être présenté comme docteur , ancien conseiller du ministre de la Défense sur les questions transatlantiques ou encore directeur du comité scientifique de l'institut Montaigne » ... autant de titres fantaisistes.

Selon nos informations, National Interest avait été alerté par l'Institut Montaigne en août 2004. Dans un email, Philippe Manière, le directeur de l'institut de recherche français, avait prévenu Nikolas Gvosdev, le directeur de la revue. Alexis Debat, écrivait-il, est ni employé, ni chercheur associé, encore moins senior analyst à l'institut Montaigne. Gvosdev l'a remercié de ces clarifications. Mais sans enquêter plus avant.

Paul Saunders, le directeur du Nixon Center, qui employait Debat depuis quinze mois, n'a pas donné suite à nos appels. Il a déclaré au Washington Post : Nous avons eu une discussion approfondie et difficile avec lui, à la suite de laquelle, rapidement, il a offert sa démission. Depuis, silence radio.

Le centre de recherche s'est contenté de supprimer son nom de la liste des experts. Il n'a publié aucun communiqué.

Guillemette Faure et Pascal Riché

 

A lire :
Les coulisses de la revue Politique internationale
Enquête sur la revue de Patrick Wajsman.

 

A lire :
L' » affaire Alexis Debat
Les articles de Rue89 sur le mystificateur de Washington.

 


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Pascal Riché | Rue89
13H32 26/09/2007

Je ne vois pas bien où l’on serait en concurrence! « @SI » est un projet très différent, que nous avons encouragé.
L’info est surprenante et révélatrice sur la capacité de Debat d’échapper, pendant des années, à la sagacité des plus fins limiers… Voilà pouquoi nous l’avons mise au début de l’article.
Et que ne dirait pas DS si nous cachions des informations sur nos amis, simplement parce qu’ils sont nos amis?

 
Deborah
14H11 26/09/2007

Théoriquement, certains diplômes prédisposent à une certaine autorité. Et rien n’a jamais empêché les rédacteurs en chef, par exemple, de vérifier l’authenticité des diplômes et compétences des journalistes auxquels ils font appel. J’ajoute qu’à force de toujours appeler les mêms spécialistes pour les mêmes sujets, on s’expose à ce type d’erreur, sans parler d’un rabachage perpétuel et qui n’apporte rien de nouveau.

Il fut un temps, quand les journaux avaient pour directeurs (voire propriétaires) des journalistes et non des hommes d’affaire on était très exigeant sur la qualité de l’information fournie. Que ce fût dans le domaine du spectacle ou dans le domaine politique. La rigueur, je dis bien rigueur, était de mise. Et j’ai connu des journalistes qui se sont fait virer pour des erreurs autrement moins graves que l’affaire Debat.

Mais il y a déjà longtemps qu’un rédacteur en chef d’une station de télé régionale m’a vertement remise à ma place, en m’expliquant que de nos jours tout allait trop vite et qu’on n’avait plus le temps de vérifier les informations : c’était pourtant le B-A BA, il fut un temps.

 
Thierry75
06H45 27/09/2007

Remarque tout à fait pertinente! A noter également que la seule publication à bénéficier de l’indulgence du rédacteur est… Libération, dont beaucoup de journalistes de RUE89 sont issus. Etonnant, non?

 
Deborah
14H40 26/09/2007

Etant donné le nombre de rédactions mouillées ou éclaboussées par cette affaire, on voit mal que ladite affaire fasse la une desdites rédactions !

D’autant qu’il y a une paresse intellectuelle chez beacoup de journalistes qui consiste à reprendre, sans vergogne, tout papier rédigé ou pré rédigé fourni par tel ou tel communiquant (attaché de presse, attaché parlemenetaire, etc…)

A quoi s’ajotue aussi l’obsession des écoonomies : les reportages, les vrais, sur le terrain et fouillés, ça finit par coûter cher ! Autant faire ça dans son coin et par téléphone.

 
Pascal Riché | Rue89
15H35 26/09/2007

Rue 89 propose une « information à trois voix, journalistes, experts, internautes ». Mais nous ne sommes pas une revue scientifique, et nous utilisons le mot « expert » au sens le plus large du terme. Est « expert » celui qui connaît parfaitement tel ou tel sujet, et en qui nous faisons confiance.

 
Méridienne
14H07 26/09/2007

Samedi matin, il y a eu un petit reportage à ce sujet dans la tranche d’infos matinales d’Europe 1.
Debat y était décrit comme un faux expert qui aurait mystifié de nombreux médias ETRANGERS, point.
De manière générale, l‘« info » sur Europe 1 est une vaste blague. Je n’écoute cette station que depuis peu de temps, et je suis édifiée.

Quand à l’attitude de Schneidermann avec sa modératrice, je ne suis pas étonnée, il suffisait de voir avec quel bon gré il prenait ses critiques à l’antenne, quand elle faisait le compte-rendu des réactions du forum.

 
Pascal Riché | Rue89
14H28 26/09/2007

A ce jour, Barack Obama, Alan Greenspan, Bill Clinton, Hillary Clinton, Bill Gates, Nancy Pelosi ont fait savoir qu’ils n’avaient jamais donné d’interview à Alexis Debat.

 
PonG | rationaliste fondamentaliste à Paris
01H55 27/09/2007

> »Soit, ces secteurs de la connaissance sont tels que rien n’y est vraiment « validable », que l’on a aucune chance de discerner entre deux analyses - pas complètement délirantes sur la forme - laquelle est la plus « exacte ». Très perturbant, non ? »

En effet. Et vous touchez là une question à la fois sociologique et presque épistémologique. La notion de vérité en sciences humaines s’impose de manière moins évidente que dans les sciences exactes. Ce qui ne veut pas pour autant dire qu’elle n’existe pas.
S’ajoute à cette difficulté la tradition « littérariste » que dénonce Bouveresse et on obtient ce salmigondis de verbiage plus ou moins sensé qui innonde la presse. C’est très regrettable.

 
Pascal Riché | Rue89
15H22 26/09/2007

Avant de partir aux Etats-Unis, il a fait un DEA à la Sorbonne, et a passé quelques mois au ministère de la Défense, à la Délégation aux affaires stratégiques.

 
Alcide Nikopol | Passé a l'Est
16H17 26/09/2007

C’est con, il est archi-grillé maintenant, pour continuer a vivre il va etre obligé d’écrire un livre puis de signer les droits pour un film sur sa vie.

Les « experts », « spécialistes » et consorts sont légions dans les médias. Combien d’Alexis Debat participent au grand show de l’info toute chaude ?
Je connais mal le milieu des medias, mais pour mon job on m’a demandé des originaux de mes diplomes, vérification de mon parcours professionnel (peur de la concurence) et tout le tralala.

Comment des journaux dits réputés, serieux et tout peuvent se faire avoir de cette facon ?

 
blabla
17H19 26/09/2007

C’est vrai que Delbat avait tout d’un grand commentateur politique. On sent la compétence dans ce genre de réponse…et surtout un talent certain pour la dissimulation :

RAY SUAREZ: And that is - Salafism — what is that?

ALEXIS DEBAT: Salafism — where radical Islam is the most influential are the neighborhoods that are the most quietest now and it has to do with the fact that these neighborhoods, this rebellion is being channeled through religion. And as bad as it is, it is a more constructed, more democratic way, if you will, of expressing anger than just burning cars.

http://images.google.fr/imgres?imgurl=http://www.pbs.org/newshour/images…

 
dijou | Esclave d'une SSII
17H54 26/09/2007

Moi je trouves cette histoire fascinante et je ne peux m’empêcher d’admirer quelque part le culot du bonhomme. A vrai dire c’est quasiment pathologique à son niveau et c’est bien dommage. Il est apparemment plutôt brillant, diplomé maitrisant parfaitement l’anglais et si ce n’est la véracité de ses interviews qui est mise en cause dans le fond le contenu lui ne laisse rien apparaitre de la mystification.
Voila un beau gâchis en dehors de la légèreté de ceux qui ont fait appel à ses « compétences ». J’ai dans mon entourage un ami qui a bidonné son CV et s’est attribué quelques années de plus d’études et a présenté un magnifique diplôme tout ce qu’il y a de plus faux. Il a quand même été prit sur un poste où se présentaient une bonne centaine de candidats et il assure parfaitement sa charge..
Oui bon enfin c’est un mauvais exemple, il fait comme moi un boulot d’escroc, informaticien :))

 
Fouché
20H19 26/09/2007

Puisqu’il les a tous bzés c qu’il est un expert de premier ordre! Bravo!

 
Pascal Riché | Rue89
15H37 27/09/2007

Cher Courageux anonyme,
Rue89 a déjà raconté que le ministère de la Défense avait pris ses distances avec Debat dans Libé en 2002. Je vous renvoie à cet article.
Pour ma part, je vous l’avoue, cette affaire de rectif m’avait alors complètement échappé.

 
Leclere gérald
08H24 27/09/2007

Depuis la première guerre du golfe, les rédactions des médias sont tellement dépassés par les news qu’elles sont obligées de prendre de speudo-experts pour se racrocher aux branches. N’ayant plus le temps de vérifier les infos, elles n’ont pas plus le temps de vérifier l’intégrité de ses experts en bois. A une certaine époque le sens du mot INVESTIGATION avait une certaine valeur et marchait de paire avec JOURNALISTE.
Ayez au moins du respect pour votre carte de presse et recommencez à faire votre travail sérieusement, vous ne serez plus licencier comme des mal-propres. Vous avez un certain poids, servez-vous en à bon essient.

 
PlayPause
14H16 27/09/2007

Ca me fait bien rire, le coup de Schneidermann-le-redresseur-de-torts qui supprime le scoop pour ne pas que sa chaîne ait d’ennuis juridiques…
Je m’étais toujours dit que cet « expert des médias » qui aime bien faire la morale cherchait avant tout à faire parler de lui, plutôt que de traquer la vérité…

 
Erbeddie
14H33 28/09/2007

Pour le moment, bravo rue 89. Les infos et les commentaires m’interessent.Je ne regarde plus les infos télé depuis 20 ans et j’ai résilié mes abonnements au Monde l’an passé. Alors je vous lis attentivement et m’informe critiquement. Pére Eddie

 
Guillemette Faure | Rue89
01H17 04/10/2007

J’ai rencontré Alexis Debat une fois dans le cadre d’un papier sur la CIA en 2005 et je n’ai pas utilisé ce qu’il m’avait dit parce que j’avais des doutes sur son sérieux.

 
Guillemette Faure | Rue89
01H15 04/10/2007

Il passait très bien à la télé : c’est un journaliste de ABC qui dit ça de ses débuts sur ABC.