Enquête

Pourquoi Paris a livré mon mari aux Khmers rouges?

Trente ans après, la veuve du dignitaire Ung Boun-Hor demande à la justice française de faire la lumière sur sa disparition.

Billon Ung Boun-Hor, lundi à Paris (David Servenay/Rue89).

Cette femme a eu deux vies séparées par un huis-clos mortel qui fit basculer son destin. Plus de trente ans après la disparition de son mari au Cambodge, Billon Ung Boun-Hor compte sur la justice française pour savoir comment et pourquoi il fut livré par Paris aux Khmers rouges. Une procédure entamée en 1999, passée entre les mains de trois magistrats de Créteil et menacée de s'éteindre parce que le dernier juge d'instruction s'estime incompétent.

S'ils l'arrêtent, les Khmers rouges le tueront

Cétait à Phnom Penh, le 19 avril 1975. Madame Ung était loin, très loin de l'ambassade de France. Elle avait été évacué vers Paris dix jours plus tôt, avec ses quatre enfants. A plus de 10000 kilomètres de distance, elle suivait les évènements devant une télévision noir et blanc. Soudain, elle vit l'image de son mari remis entre les mains des Khmers rouges et comprit que sa vie ne serait plus jamais comme avant. Cette image, elle s'en souvient précisément, alors qu'elle ne l'a jamais revue. Introuvable, a dit l'INA, disparue dans le chaos des archives.

Fille de la première fortune du pays, Billon Ung Boun-Hor a très vite compris qu'il fallait fuir la furie communiste. Elle croit que sa réputation -et les 300000 dollars du coffre familial- permettront de trouver asile à Paris. Mais son mari, qui est alors président de l'Assemblée nationale cambodgienne, refuse, veut y croire jusqu'au bout. Il laisse sa femme le devancer sur le chemin de l'exil.

Pilier du régime républicain ayant renversé le roi Norodom Sihanouk, Ung Boun-Hor pense pouvoir sauver sa peau en trouvant, de force, refuge dans l'enceinte de l'ambassade de France. S'ils l'arrêtent, les Khmers rouges le tueront sans autre forme de procès. Le 17 avril 1975, vers 10h00 du matin, l'élu cambodgien profite de la confusion générale pour franchir le portail de la représentation diplomatique. Patrice de Beer est alors l'envoyé spécial du journal Le Monde. Il voit des centaines de personnes trouver refuge dans ce lieu, face à la menace des troupes du Funk (le Front uni national du Kampuchéa) :

Dès l'arrivée d'Ung Boun-Hor dans l'ambassade de France, le consul général Jean Dyrac prend avis auprès du Quai d'Orsay. La réponse tombe, à 14h09, comme un couperet :

« Le fait que le droit d'asile ne soit pas reconnu en droit international et le caractère particulier de votre mission, ne nous permettent pas de donner satisfaction aux demandes du Prince Sirik Matak et de M. Um Bum Hor, ou de toute autre personne qui se présenterait à l'ambassade dans les mêmes conditions.

Vous ferez savoir aux intéressés que nous ne sommes pas en mesure d'assurer la protection qu'ils attendent. »

Aujourd'hui, Jean Dyrac ne veut plus commenter cette affaire : « C'est très triste, nous dit ce retraité, mais il est difficile de revenir sur le sujet. Elle, au moins, a eu la chance de pouvoir rentrer... Pourtant, la version des faits que livre le Consul général n'est pas claire. Visiblement dépassé par l'ampleur des évènements, il a affirmé aux enquêteurs que les dignitaires avaient eux-mêmes pris l'initiative de se rendre. Une version identique est relatée par l'ethnologue François Bizot dans son livre “Le Portail” (2000).
Problème : elle ne corrobore pas les autres récits, notamment ceux des nombreuses personnes, français et étrangers, se trouvant alors sur place. Patrice de Beer a recueilli plusieurs témoignages attestant la remise -de force- aux Khmers rouges de M. Ung par les deux gendarmes de l'ambassade :

C'est sur la base de ces témoignages que Billon Ung Boun-Hor espère faire jaillir une lueur de vérité :


Si Georges Villevieille, l'un des gendarmes, a refusé de nous répondre, son ancien collègue Pierre Gouillon confirme la version de l'expulsion manu militari :

“J'étais dans le parc. Quand je suis arrivé, il était clair que ça ne lui faisait pas plaisir de monter dans le camion. Il se doutait de ce qui allait arriver. Il a craqué, c'est sûr ; il n'est pas monté dans le camion de son plein gré, mais il n'avait pas le choix.”

Les documents déclassifiés par l'instruction mettent en évidence la décision politique de lâcher les dignitaires du régime républicain. Le télégramme diplomatique n°595, du 18 avril 1975 à 15h18, signé Jean Dyrac, résume la position du consul général.

“Objet : asile politique.

Suite ultimatum de la délégation du comité de la ville, je me trouve dans l'obligation, afin d'assurer la sauvegarde de nos compatriotes, de faire figurer sur la liste des personnes présentes dans l'ambassade : 1-le Prince Sirik Matak et deux de ses officiers.
2-La princesse Mom Manivong (3e épouse du prince Sihanouk).
3-M. Ung Bun Hor, président de l'Assemblée nationale.
4- M. Loeung Nal, ministre de la Santé.

Sauf ordre express et immédiat du département m'enjoignant d'accorder l'asile politique, je devrai dans un délai qui ne pourra excéder 24 heures livrer le nom de ces personnalités.
Répondre par télégramme clair : -oui, si je dois les livrer.
-non, si je dois m'abstenir.”

Si la réponse ne figure pas explicitement dans la correspondance diplomatique entre les mains du juge d'instruction, la consigne a été appliquée à la lettre. Et les dignitaires livrés.

Une juge “incompétent” ? Ou une affaire qui gêne ?

Dernière surprise de cette affaire hors norme : en janvier 2007, après sept ans d'instruction, le juge de Créteil, Jean-Marc Toublanc, s'est estimé “incompétent” pour poursuivre l'enquête, car la victime directe de la disparition -M. Ung- n'est pas française.

Une argumentation qui correspond à la jurisprudence de la Cour de cassation, mais ne prend pas en compte les avancées du droit international, selon les avocats de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), partie civile dans le dossier. Les explications de maître Jeanne Sulzer :


Le différend a été plaidé hier, à huis clos, devant la chambre de l'Instruction de la cour d'Appel de Paris, par l'avocat de madame Ung, maître William Bourdon. Quelle que soit la décision, Billon Ung Boun-Hor continuera un combat qui est aussi celui des familles des 2 millions de victimes que firent les adeptes du “Nouvel Homme”. Depuis son petit appartement de la banlieue parisienne, elle a d'ailleurs constitué une association, simplement baptisée Les Victimes du Génocide des Khmers Rouges. Pour ne pas oublier sa première vie.


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Patchamama
13H12 20/09/2007

encore un bel exemple du courage des autorités française en pareil cas, ce cas de figure ne fait que rallonger une liste qui fait honte à la France et à ses représentants… le courage politique n’est plus une spécificité française et ce depuis bien longtemps sauf peut être l’exemple proche du refus de la guerre en Irak qui redore le blason si terne de la diplomatie hexagonale

 
gargamelle
15H31 20/09/2007

Mitterrand avait donné sa parole et la parole de la France de ne pas « donner » Cesare Battisti aux italiens. Il s’agissait bien d’un engagement national….. et qu’à fait la droite un peu après….. ? Autres temps mêmes moeurs…..

 
Le_navire | Editeur - littérature jeunesse
16H20 20/09/2007

Merci pour l’analyse juridique. Elle est passionnante et mériterait même d’être fouillée plus avant. L’évolution constante du Droit International est pour moi une énigme : alors que la législation qui en relève est de plus en plus inventive et réactive en matière de protection des Droits de l’Homme, les gouvernements, ceux-là même qui sont à l’origine de ses évolutions, vont souvent toujours plus loin, sur leur territoire, à l’encontre de ces mêmes législations.

Le Droit International et ses institutions afférentes ne seraient-ils finalement qu’un moyen de valoriser l’action gouvernementale vis-à-vis de l’étranger pour en utiliser le bénéfice à des fins bien moins nobles ?

Comment ça, j’ironise ?
Tss tss tss…

 
MlleRosemary
19H58 20/09/2007

La veuve du dignitaire Ung Boun-Hor apparait (avec d’autres personnes) dans le supplément du DVD du film LA DECHIRURE, dans une excellente interview. Cette femme fait preuve d’un caractère et d’une volonté considérable.
Je ne recommande que trop le visionnage de ce sublime film  !! - Adapté d’une histoire vraie. le livre existait avant le film - Sam Waterson est un acteur époustouflant. On y voit aussi John Malkovitch dans un de ces premiers rôles. Ames sensibles, s’abstenir.

Quand au DVD bonus, il est à lui seul un documentaire très complet sur les KMERS. Les témoignages sont sur le fil. Très émouvant et révoltant.

Comme je ne comprends pas où on laisse son adresse de site perso par ici, le voilà: http://chicstyle.canalblog.com

 
David Servenay | Rue89
08H30 21/09/2007

@ Alviano

Visiblement, vous n’avez pas lu et/ou entendu les différents témoignages rassemblés ici. M. Ung a bel et bien été « livré » aux Khmers rouges qui le réclamaient. C’est un acte positif, pas par défaut. Même si, et là aussi nous avons insisté sur ce point, une grande confusion règne alors dans et autour de l’ambassade de France.

Ensuite, comme nous l’a raconté Patrice de Beer, qui était sur les lieux, certains Cambodgiens ont bien été évacués avec les Français. D’autres aussi, se sont proposés pour des mariages blancs, afin de sauver quelques personnes en plus.

Enfin, Alviano, vous semblez omettre que dans toute situation de guerre, il y a toujours du droit, aussi mince soit sa place… Donc, place pour la diplomatie, ainsi que le prouve l’abondante activité et correspondance entre l’ambassade et le ministère des Affaires étrangères.

Dernier point, pour les grincheux qui ont soulevé cette question: Mme Ung Bunh Hor ne cherche pas à obtenir des dommages dans cette affaire. En quittant son pays, elle a aussi perdu toute la fortune familiale (qui était grande, vous l’avez compris). Elle a ensuite élevé, seule, ses quatre enfants, en travaillant comme documentaliste dans une banque. Elle vit aujourd’hui, simplement, en banlieue parisienne.

Ce qu’elle veut, comme de nombreuses victimes, c’est la reconnaissance d’une faute de l’Etat français, car elle n’a jamais accepté le fait d’avoir fait l’objet d’un grand mépris de la part des fonctionnaires qui l’avaient, auparavant, tant flatté…

Bonne journée.

 
freedid
14H40 21/09/2007

Je suis l’auteur du post de 20h48.

Je ne comprends pas cette histoire de faute de l’état français. Si c’est d’avoir maintenu une représentation diplomatique et tenter de préserver la vie d’un maximun de personnes, alors que toutes les autres représentations occidentales avaient fui le Cambodge.

Quand a vouloir faire condammner l’état français, alors là, bon courage. Dèjà que pour les affaires franco-françaises, on frise l’irrationnel avec des responsables mais pas coupables comme pour le sang contaminé.

 
histoiresdasie
11H54 23/09/2007

à « Courageux anonyme 16H47 22/09/2007 »

Vous avez parfaitement raison. l’État français aurait pu faire quelque chose en avril 75 pour sauver des gens réfugiés dans l’ambassade. S’il était difficile de dialoguer avec les soldats analphabètes postés devant la porte avec leur AK-47, il était aussi possible de le faire via des canaux diplomatiques en direct ou en passant par Pékin.

En poussant le bouchon un peu plus loin, la France aurait pu aussi « envoyer les paras » comme l’on avait déjà vu quelque part. Pas pour faire une guerre mais assez pour évacuer. L’armée khmère rouge, malgré leur nombre, reste nullement aguerrie.

Il n’est pas question d’aujourd’hui de faire le procès à la France (quasi-impossible sur les procédures), mais il est important de le faire pour l’Histoire.

 
histoiresdasie
15H13 23/09/2007

La France a-t-elle toujours agi militairement dans un cadre diplomatique ? En Afrique par exemple ?

Les exactions avaient déjà commencé bien avant Phnom Penh. Très bien informés au Cambodge, un héritage du temps d’Indochine, les services français de renseignement étaient-ils si nuls pour ne pas comprendre ce qui allait passer avec les Khmers rouges ? Et les derniers n’étaient pas armés « jusqu’aux dents » comme vous dites. Certainement fanatisés mais pas au point d’amener une vraie bataille. Allez sur le site de l’INA, regardez les images de ces jours d’avril 75 où quelques journalistes étrangers (français, américains et japonais) ont pu continuer à travailler.

Bref, c’est un peu comme au Rwanda quoi. On ne savait pas ! Comme d’hab’