A chaque disparition, la coutume veut que l’on oublie les zones d’ombre de la vie d’un homme. Pourtant, lorsque celle-ci fut celle, très publique, d’un « grand serviteur de l’Etat », il est nécessaire de ne rien omettre. Le récit de la vie de Pierre Messmer, décédé mercredi à 91 ans, n’échappe pas à la règle. « Soldat » pour La Tribune, « Légionnaire » du gaullisme pour Le Figaro ou encore un « homme de combat » pour Le Monde. Il y a, dans toutes ces expressions, la marque de ce que fut Pierre Messmer, toute sa vie, avec résolution: un soldat de métier. Et ce, dans une période, la guerre froide, qui supposait parfois de mettre de côté certaines convictions humanistes.
Tirailleur, légionnaire, administrateur colonial…
Alsacien d’origine, Pierre Messmer fut soldat bien avant la guerre. Dès 1937, jeune diplômé de l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer, il est nommé sous-lieutenant du 12e Régiment de Tirailleurs sénégalais. Quand survient la déroute de l’hiver 1939-40, il fait un choix courageux et minoritaire à l’époque, celui de Londres où il s’engage dans la 13e Demi-brigade de Légion étrangère. Cette unité occupe une place particulière dans la légende gaulliste. Elle est la première à incarner l’espoir de la reconquête contre les troupes du IIIe Reich en partant d’Afrique. Sénégal, Gabon, Libye, Tunisie, Londres à nouveau puis la Normandie et Paris où le capitaine Messmer entre en vainqueur le 25 août 1944.
La suite est moins connue. Promu commandant en janvier 1945, le jeune Messmer -il a alors 29 ans- choisit le front indochinois pour continuer le combat. Le 27 août 1945, il est parachuté sur le Tonkin et immédiatement capturé par le Viet-Minh. Il s’échappe au bout de deux mois de captivité. Une expérience traumatisante, après laquelle il retrouve le chemin de l’administration coloniale. Il passe alors cinq ans en Indochine, à Hanoï dans les arcanes du Haut commissariat. La suite figure dans toutes les biographies, comme celle établie par La Tribune:
« Administrateur du cercle de l’Adrar mauritanien (1950-1952), gouverneur de la Mauritanie (1952-1954), de la Côte d’Ivoire (1954-1956), directeur de cabinet du ministre de la France d’Outre-mer Gaston Defferre (1956), Haut commissaire de la République au Cameroun (1956-1958), en Afrique équatoriale (1958) et en Afrique occidentale française (1958-1959), Pierre Messmer joue un rôle primordial dans le processus de décolonisation douce qui voit la France se séparer sans drame de ses colonies africaines. »
Au Cameroun, la première opération de pacification en Afrique sub-saharienne
Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de « processus de décolonisation douce » en évoquant le passage de Pierre Messmer au Cameroun. Les bribes d’histoire filtrant depuis les pays Bassa et Bamiléké nous disent même exactement le contraire. Depuis 1955, la France fait face dans ce territoire administré sous tutelle de l’ONU à une rébellion de l’Union des populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé, fils de sorcier Bassa et syndicaliste proche des communistes. Officiellement interdite depuis un décret de juillet 1955, l’UPC entretient un climat de guérilla dans le pays. Attentats, actions de sabotage, assassinats… Dans la nuit du 18 au 19 décembre 1956, pour appuyer son mot d’ordre de boycottage aux élections de l’Assemblée territoriale, elle opère une série d’attentats qui coûtent la vie à 96 « valets du colonialisme ». En Sanaga maritime, les opérations de vote sont suspendues, tandis que 80% des électeurs s’abstiennent à Douala.
Le Haut-commissaire Messmer va alors changer de stratégie. Au dialogue politique, il substitue une vaste manoeuvre contre-insurrectionnelle, directement inspirée de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » théorisée en Indochine et appliquée en Algérie. A Paris, il rend visite au général de Gaulle, qui est alors en pleine traversée du désert, dans son bureau de la rue de Solférino:
« Je lui expose la situation au Cameroun, écrit Messmer dans ses mémoires, et la politique arrêtée par le gouvernement sur ma proposition. Il m’écoute attentivement et me répond par des généralités car il s’interdit alors de se prononcer sur l’action gouvernementale. Mais je comprends que, sur ce point précis, il n’y est pas hostile. »
Quelle est cette nouvelle politique? Réponse de l’intéressé:
« Désormais, ma stratégie sera simple: ayant réussi à contenir la révolte de l’UPC dans son berceau du pays bassa, je l’y étoufferai. Et j’y parviendrai, remportant l’un des deux succès français de l’après-guerre contre des insurrections outre-mer (l’autre étant Madagascar). »
Pour mémoire, rappelons que l’insurrection de 1947 fit environ 40 000 morts.
Quadrillage et recensement
La suite? Rien moins que la première opération de pacification lancée en Afrique sub-saharienne, selon les principes de la « guerre révolutionnaire ». Les manoeuvres sont racontées -un peu- par Messmer, mais surtout par un mémoire du commandant Jean Le Guillou, stagiaire de la 73e promotion de l’Ecole supérieure de guerre, « Une pacification réussie: la réduction de la rébellion upéciste en Sanaga maritime (Cameroun 1957-1958). » Le 9 décembre 1957 est créée la Zone de pacification du Cameroun (Zopac): 7 000 km2 contrôlés par sept compagnies d’infanterie qui vont quadriller l’espace. « Ce découpage, écrit le commandant Le Guillou, s’adapte à peu près à celui des rebelles tel qu’on le connaît alors et se conforme naturellement à l’ossature du terrain. »
Le tout est articulé à un puissant appareil de renseignement mixte civilo-militaire, mêlant policiers, gendarmes et soldats, français et camerounais. Sans oublier des patrouilles de bons citoyens. L’état-major mixte a donc prévu, dans un premier temps, de séparer l’eau du poisson. Autrement dit, d’éloigner la population des principaux foyers de la rébellion. Pour cela, les soldats regroupent tous les habitants de la région autour des axes routiers dont l’armée est sûre de garder le contrôle. Ces villages sont gardés, entourés de palissades avec un mirador et pourvus d’une équipe de surveillance chargée d’alerter la troupe en cas d’attaque nocturne. A l’entrée, une liste des habitants recensés, quartier par quartier, foyer par foyer, liste tenue par les chefs traditionnels. Régulièrement, de nuit comme de jour, l’autorité fait l’appel des habitants, exactement comme dans n’importe quel camp de prisonniers. Dans certains villages, ils reçoivent une carte de recensement avec photographie qui sert à la fois de carte d’identité et de permis de circulation.
Traque et ralliement
A partir du 1er avril 1958, le remède devient une cure de choc. Le but: « Pourchasser inlassablement les formations rebelles, tandis qu’une action particulière de propagande incitera les maquisards à se rallier. »
La traque aux rebelles dans la forêt se déroule comme une partie de chasse: quatre à six hommes, un officier et un pisteur local. L’objectif consiste à désorganiser les liaisons de l’ennemi et surtout à créer un climat d’insécurité qui incite les séparatistes à abandonner la lutte armée. Dès le 7 juin 1958, le général Nyobé Pandjock, chef militaire de l’UPC, est abattu au « cours d’un raid monté sur renseignement ». Le 13 septembre, Ruben Um Nyobé est victime d’une opération similaire, son corps est immédiatement coulé dans un bloc de béton pour éviter d’avoir un martyr. Commence alors la phase de « ralliement »: journal destiné au milieux ruraux, « agents de propagande » dans les villages et séances de rééducation concoctées par les officiers de l’action psychologique.
Combien de victimes derrière cette ultime réaction du pouvoir colonial? Dans un témoignage non démenti, Max Bardet (« OK Cargo! », Editions Grasset, 1988), ancien pilote d’hélicoptère français présent au Cameroun entre 1962 et 1964, avance comme bilan des bombardements au napalm effectués cette fois-ci en pays Bamiléké le chiffre de 300 000 à 400 000 morts. Tous les Camerounais savent que pendant les années 1960 et 1970, on exposait sur les marchés de la région les têtes coupées des maquisards de l’UPC. L’histoire reste donc à écrire.
Pierre Messmer ne verra pas la fin des massacres. Dès l’automne 1958, il a été promu à Brazzaville, Haut-commissaire pour l’Afrique équatoriale française. Il continue son ascension vers les sommets du pouvoir: ministre des Armées (neuf ans, un record sous la Ve République), Premier ministre (deux ans) et enfin, l’immortalité de l’Académie française.
La pacification camerounaise fut une politique d’Etat, et Messmer n’en est certainement pas le seul architecte. Mais si l’on évoque la figure de l’autorité, n’oublions pas sa face la plus dure, celle de l’exercice de la violence légitime de l’Etat. Violence dont tout homme d’Etat doit pouvoir un jour rendre compte devant l’Histoire.






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Vous avez oublié, dans votre historique de la 13ème DBLE l’épisode de Narvik. Mais ce n’est q’un détail de l’histoire. Messmer y était-il ?
Cela dit, voilà un beau parcours gaulliste qui montre aux nostalgiques du Grand Con comment se sont construites la grandeur et la décadence de l’Empire.
http://ehim.over-blog.com
Messmer n’était pas à Narvik (13av40). Il n’est entré à la 13e qu’après avoir rejoint Londres en détournant un cargo.
C’était un soldat. L’Histoire jugera.
Bravo9 Rue 89. Assez de cette presse à reluire (Libé inclus)! Il faut voir comment Libé a ciré les pompes du meilleur économiste de France défenseur du collabo Papon.
Encore une erreur de jugement, Alviano. Une de plus.
Si la Résistance n’avait pas existé, nous serions sous domination américaine ou la France serait devenue une colonie anglaise. Mais certainement pas nazie ni communiste.
Et puis cessez de commenter les commentaires des uns ou des autres pour les embarquer dans d’interminables polémiques stériles qui n’intéressent personne. Les gens sont assez grands pour juger sans vous de la valeur des commentaires. Et ils peuvent voter pour ou contre.
Si vous tenez absolument à vous faire remarquer, essayez de le faire de manière intelligente. Commentez plutôt les articles, ou essayez …
Petit prétentieux. Ca aussi c’est stérile mais ça fait du bien.
Un nazi ou un communiste ? Ou pourquoi pas un islamiste ? Ou pire un sarkozyste !
ARTE et la Télévision suisse Romande ont récemment produit un documentaire éloquent sur ce sujet : « l’assassinat de Félix Moumié, l’Afrique sous contrôle » réalisé par Frank Garbély.
Moumié, leader de l’UPC a été empoisonné à Genève en 1960 par les services secrets français. Le réalisateur interroge des témoins de l’époque (dont Mesmer) et évoque la répression et la mise au pas au Cameroun (où il est désormais interdit de séjour).
A voir. Plus à la TV malheureusement vu qu’il a été diffusé une fois l’année dernière vers minuit.
Cameroun, Gabon, Togo… tous ces pays qui doivent tant à nos hommes politiques, hauts fonctionnaires et serviteurs de l´Etat… promis à une si brillante carrière.
www.lyonenfrance.blogspot.com
A propos, ce Charles Debbasch, père du recteur de Lyon… est ce qu´on peut savoir si il a été poursuivi pour ses actions au Togo, si il est définitivement condamné dans l´affaire Vasarely ? En fait rien n´est très clair parce qu´il semble écrire beaucoup et sa biographie est régulièrement épurée et fait l´objet d´une polémique sur Wikipedia.
Merci!
Un exemple du rôle positif de la colonisation ?
Putain, entre l’article sur mère térésa et celui sur messmer, vous faites fort! ça change de la presse chiante. merci!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Il serait bien d’evoquer le role de Messmer dans les essais nucleaires, au Sahara. De nombreux appeles qui ont ete malades a cause des radiations, ont tente par la suite d’amener en vain, ce scandale devant la justice.
D’accord avec vous, l’affaire des irradiés du Sahara est passionnante à bien des égards. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir, car elle vaut plus qu’une simple mention.
Et le fait qu’il est détalé comme un lapin, et ai laissé s’irradier nos hommes. (voir excellent reportage sur la 5ème)
Un fils de militaire irradié !
Un article loin de publi presse de Stephem Smith ….
Le Cameroun deviendra indépendant en 1960 comme la majorité des pays d’Afrique francophone apres que la France ait nettoyée ceux-ci des intellectuels (en majorité gauchiste a l’époque) pour y mettre a leur tete leur hommes parfois sans aucune volonté. d’emancipation D’ailleurs les anglais en ont fait pareil avec les panafricains le Ghana avec Kwame Nkrumah étant l’exception.
La suite on la connait avec les officines, Foccart, le Mitterand, etc …..et maintenant.
Effarant.
Merci pour la remise à l’heure.
Puisque nous en sommes aux rappels, souvenons-nous aussi que Pierre Messmer fut l’artisant de la caldochisation massive de la Nouvelle-Calédonie, c’est-à-dire de l’intensification dans ce pays d’une colonie française de peuplement, afin de rendre les Kanaks minoritaires dans leur pays et d’empêcher l’indépendance.
Les Kanaks aussi se souviennent de Messmer !
Pourquoi ne pas parler du drame des Harkis désarmés sur ses ordres, des Pieds-Noirs massacrés à Oran le 05/07/62 devant l’armée française qui ne bougeait pas ? Et des officiers français punis pour avoir ramené des harkis et leurs familles en métropole… Les zônes d’ombres sont trop nombreuses chez ce personnage entré par chantage politique à l’Académie Française
Vous confirmez ce que je viens d’entendre dans mon cercle familial à propos d’un certain Pierre Mesmer qui aurait ordonné de renvoyer en Algérie les harkis (combien ?) qui étaient parvenus à Marseille en compagnie des troupes françaises rapatriées. Cet homme était d’une grande d’humanité.
Merci de soulever les vraies questions, ce personnage
merite qu’on s’attarde sur une tache qui souille la France, les H A R K I S, des français valeureux.
A propos des essais nucléaires au Sahara et en Polynésie, un certain nombre de dossiers archivés auraient été « rachetés » par P.Messmer.
Si la loi Française autorise cette pratique, c’est en tout cas une excellente manière de faire disparaître des preuves compromettantes.
Pouvez-vous sourcer cette information? Que signifie des dossiers « rachetés »? Je n’ai jamais eu vent de ce genre de pratique, surtout que l’armée a jusqu’à l’an dernier soigneusement opposé le secret-défense sur toutes les données médicales des 150 000 militaires et civils ayant eu un contact avec les sites nucléaires, au Sahara et en Polynésie.
Dans ces conditions, je ne vois pas bien l’utilité de faire disparaître des « preuves compromettantes ». Si vous souhaitez nous en dire plus, hors forum, utilisez le formulaire contact@rue89.com
Merci.
j’ai eu cette information lors d’une conférence donnée il y a 10 ans par mr Jean-Marc Régnault professeur d’histoire à l’université de Polynésie, le thème portait sur le transfert des essais nucléaires vers le pacifique suite à l’accession de l’algérie à son indépendance, ce monsieur a également écrit quelques livres sur la situation politique en Polynésie française.
De par les postes de ministre qu’il occupait vers les années 60-70, P.Messmer était l’un des artisans de l’installation du CEP (centre d’expérimentation du pacifique).
mais je suis désolé de ne pouvoir en dire plus sur cette curieuse procedure d’achat d’archives à titre personnel.
R89 ! Si tu savais comme je t’aime…
Bonsoir,
Serait-il possible que Rue89, en temps utile, nous dise si l’ambassadeur du Cameroun a assisté à l’enterrement du sus-dit ?
Vous avez tout à fait raison, c’est d’ailleurs précisément pour cette raison que le parcours de Pierre Messmer est intéressant au regard de l’Histoire.
Soldat, résistant, administrateur colonial et enfin homme politique, où il applique -peut-être avec des états d’âme, mais ce n’est pas ce qu’il donne à voir dans ses mémoires- des doctrines militaires dont l’inspiration puise à la fois dans la vision militariste de la société d’un Lénine et dans les idées de « la guerre totale » du maréchal Ludendorff, théoricien nazi de la guerre.
Etonnant, non, comme cheminement? En filigrane, cela pose la question des hommes d’Etat: peuvent-ils échapper à la part d’ombre qu’offre immanquablement l’exercice du pouvoir?
Lunderdorff n’etrais pas Marechal, et bien qu’il est inspire le jeune Hitler, il n’a jamais etait le theoricien nazi de la guerre. En revanche c’etait un staticien qui en aout 18 avait predit la defaite allemande.
Ludendorf, théoricien nazi de la guerre?
Vous pouvez developper? Non que le mémoire du quartier maitre soit sans tâche, mais c’est un peu comme si on disait que Strauss était le théoricien nazi de la musique ou que Heidegger était le théoricen nazi de la philosophie.
Sur Ludendorff…
1/ D’abord, mea culpa, cet ex-général en chef des armées allemandes rejetta à la fin de sa vie la proposition de Hitler de l’honorer du grade suprême. Erich Ludendorff était donc bien, seulement, général. Il faillit devenir maréchal…
2/ J’ai entre les mains la traduction française de son dernier ouvrage, « la guerre totale », publiée en 1937 chez Flammarion (on peut trouver le livre chez les bouquinistes). Cet ouvrage, publié l’année précédente en Allemagne, détaille sur 138 pages l’architecture doctrinale de la pensée militaire du IIIème Reich.
En résumé, reprenant les thèses de Clausewitz, il explique qu’une guerre moderne ne peut se concevoir que par un engagement total de la société dans le conflit: des forces économiques, en passant par les forces armées, le peuple (hommes, femmes, enfants) ayant pour vocation de suivre à tout prix le chef qu’il s’est choisit.
Au passage, notez que Ludendorff s’en prend alors aux catholiques, aux franc-maçons, aux juifs, bref, tout ce qui n’est pas -racialement et politiquement- fiable. Le tout sous l’égide de « l’âme » allemande, l’esprit volkisch si vous préférez dans le texte.
La suite des événements: invasion de l’Est pour étendre l’espace vital du peuple allemand, opération Barbarossa, extermination menée par les Einsatzgruppen sur les arrières de la ligne de front et industrialisation du processus dans les camps de la mort… Tout cela est une parfaite application des idées explicitées dans cet ouvrage, qui sera d’ailleurs interdit par la censure en France, avant 1939. Voilà pourquoi je crois que l’on peut parler de « théoricien nazi de la guerre ».
3/ Toutes ces thèses vont être récupérées, après-guerre, à partir de 1947-48 par de brillants esprits qui, dans l’armée française, s’interrogent sur les raisons de la défaite et, corrélativement, de la victoire militaire -au moins dans un premier temps- des nazis. Or, la doctrine de la « guerre révolutionnaire » élaborée par le colonel Lacheroy ou la « guerre moderne » pour le colonel Trinquier, n’est rien d’autre qu’une adaptation de la « guerre totale » de Ludendorff.
Le processus décrit ci-dessus pour le Cameroun: recensement, concentration, chasse aux maquisards, exécutions extra-judiciaires de civils, propagande, ralliement… ressemble trait pour trait au processus mené par les troupes SS en 1941-42, l’ultime phase d’extermination en moins. Je répète, en l’état actuel de nos connaissances.
C’est ce qui est inquiétant dans cette histoire: pourquoi et comment des résistants qui avaient combattu les nazis pendant la guerre ont pu, quelques années plus tard, récupérer un savoir-faire militaire qu’ils ont alors utilisé contre d’autres ennemis, dans les colonies.
C’est pourtant simple!
Parce que tout homme a son sous-homme…
« C’est ce qui est inquiétant dans cette histoire: pourquoi et comment des résistants qui avaient combattu les nazis pendant la guerre ont pu, quelques années plus tard, récupérer un savoir-faire militaire qu’ils ont alors utilisé contre d’autres ennemis, dans les colonies. »
De la même manière une partie importante des premiers pieds-noirs étaient issus des milieux socialistes, communistes et anarchistes, de la commune de 1871, exilés, en algérie. Comment une partie de ces gens a-t-elle put devenir « colonisatrice » en ayant prôné l’auto-détermination et l’auto-gestion de paris ?
Un paradoxe que l’on peut souvent retrouver dans l’histoire.
« C’est ce qui est inquiétant dans cette histoire: pourquoi et comment des résistants qui avaient combattu les nazis pendant la guerre ont pu, quelques années plus tard, récupérer un savoir-faire militaire qu’ils ont alors utilisé contre d’autres ennemis, dans les colonies. »
Pour ma part, je m’étonne qu’on s’étonne. Que je sache, en combattant les nazis, Mesmer (comme les autres) n’a pas combattu une doctrine militaire. Il a même au contraire pu en mesurer toute l’efficacité. Qu’il la recycle ensuite à d’autres fins est donc pour le moins normal, militairement parlant, c’est le contraire qui serait curieux.
S’il s’agit bien d’efficacité militaire, rien à dire donc.
En revanche, s’il s’agit des fins….
L’histoire de la « guerre révolutionnaire » ne s’arrête pas là puiqu’elle a servi de matrice (via les instrictives leçons d’Aussaresse à l’académie militaire US) à la répression anticommuniste partout dans le monde où les états unis ont pu intervenir, de l’amérique latine à l’asie et aujourd’hui le moyen orient.
Comme quoi, la « culture » militaire passe aisément les frontières les plus étanches. Il faut dire que les armées de toutes la planète partagent un certain nombre de valeurs communes qui facilitent cette porosité…
Il est facheux et même terrible de voir que la France honore un homme qui a entrepris et planifié un génocide. Dans les années cinquante, le crime commmis en pays Bamileke et Bassa par Pierre Messmer porte un nom: GENOCIDE.
Selon la convention de Genève sur la prévention et la répression du crime de Génocide de 1948, celui-ci est caractérisé dès lors que l’auteur commet l’un quelconque des actes ci-après, dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux:
a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »
Faut-il voir dans la surmédiatisation du héros au détriment du dévoilement de ses crimes comme un expédient du déni de mémoire organisé par l’administration actuelle? Contrarier l’idée noble, de devoir de mémoire par l’impératif du refus de la haine de soi par la nation, est un négationisme déguisé.
Le fait que la figure de Pierre Messmer, acteur majeur des abominations coloniales de la France (Cameroun, Sahara, Algérie, Nouvelle-Calédonie, etc.), soit aujourd’hui magnifiée, pose la question du déni par la République de ses exactions passées. Transformer aujourd’hui en héros un exécuteur de basses oeuvres, n’est pas seulement hallucinant. C’est inquiétant !
sans vouloir en aucune façon dédouanner Mitterrand de ses responsabilités je ne pense pas qu’à Vichy celui-çi ait eu le moindre pouvoir décisionnaire donc je ne vois pas bien comment on peut encore retrouver ce genre d’arguments lorsqu’on parle de Messmer … Casseroles contre casseroles ,ok ,mais parlons plutôt alors du Miterrand ”algérien ” ça me semblera plus en rapport avec l’article …
Hum, est ce qu’on ne confondrait pas un peu tout ? Le chiffrage de 300 000 à 400 000 morts se rapporte à la période 1962-1964, période où Messmer n’est plus au Cameroun et celui-ci (théoriquement) indépendant.
Je veux bien que Messmer soit mêlé à ces évènements mais encore faudrait-il étayer mieux que ça.Sinon à 5 ans près on peut aussi mettre les crimes de Vichy sur le dos de Léon Blum.
Pour la période 1956-1959, cet article n’apporte pas d’éléments probants en matière de crimes de guerre, surtout si l’on compare avec les horreurs qui se passaient au même moment en Algérie. Il y a peut être eu des exactions, mais l’article n’apporte pas un début de commencement de preuve en la matière.
@ CA de 1h23 et aux autres
1/ Si vous trouvez que les rapports de renseignements du colonel Lamberton, responsable militaire de la ZOPAC, cités par le commandant le Guillou, ne sont pas des « éléments probants », alors je ne sais pas ce qu’il vous faut lire…
Peut-être une récente publication du Collège Interarmées de Défense (CID). Le chef de bataillon Alexandre, stagiaire à l’Ecole supérieure de Guerre, cite le bilan réalisé lors de la visite de la mission des Nations unies en novembre 1958.
Pour la période de septembre 1957 à octobre 1958, il y aurait eu : 75 civils tués, 90 blessés et 91 enlevés ; 200 maisons incendiées ; 371 rebelles tués, 104 blessés et 882 arrêtés in « La campagne oubliée : les opérations de rétablissement de l’ordre au Cameroun entre 1957 et 1959, » publié dans La Tribune du Collège Interarmées de Défense, n° 34, décembre 2004.
Voilà pour les chiffres que j’ai pu retrouver, mais qui ne semble pas conforme à la réalité des exactions de ce dispositif de « pacification ». C’est ce que j’écris: cette histoire reste à écrire.
2/ Bien sûr, on ne peut pas rendre Messmer (ou de Gaulle) responsable de la politique menée au début des années 60 par un Cameroun indépendant. Pourtant, le président Ahidjo apparaît alors comme un chef d’Etat étroitement contrôlé par le secrétaire aux Affaires africaines et malgaches, le tout puissant Jacques Foccart. Et cette politique répressive menée chez les Bassa et les Bamilékés ne peut avoir échapper à la vigilance de Paris.
3/ Je ne crois pas que l’on puisse sérieusement qualifier -en l’état actuel des connaissances- de génocide les événements dont nous parlons. D’abord, parce que la volonté d’extermination d’un groupe n’est pas prouvée. Ensuite, parce que la qualification de génocide se faisant a posteriori, il faudrait avoir beaucoup plus de connaissances sur cette période historique que nous n’en avons aujourd’hui pour voir si les faits correspondent à la définition Lemkin de 1948 et à un processus génocidaire.
Or, à part un livre du romancier Mongo Beti et un récent (et bon) mémoire d’un groupe d’étudiants de l’IEP Paris, je ne connais pas d’autres travaux précis sur le sujet. En dehors des documents militaires cités ici, qui sont loin d’être exhaustifs, vous l’aurez compris.
Si c’est votre cas, signalez-le nous. Sinon, il faudra attendre l’ouverture des archives…
4/ Pour notre internaute belge, les informations lues ici ont été publiées avant la mort de Pierre Messmer, en janvier 2007, dans un livre dont j’ai la faiblesse d’être le co-auteur ;-)
Le chiffre de 300 000 à 400 000 morts ne m’apparaît pas probant du tout, lui. Farfelu même…
Vous auriez pu rajouter un autre extrait du témoignage de Max Bardet : « Peu de français sont intervenus directement. J’en ai connu 3 ou 4. » 100 000 morts par français ?
Gonfler les chiffres pour gonfler les ventes ?
Le drame des relations franco-africaines réside aussi dans son traitement journalistique. Je trouve qu’on en fait beaucoup pour un public oedipien et pas assez pour un public adulte responsable.
On dispose aujourd’hui de suffisament de connaissances pour savoir que d’anciens « spécialistes » de la françafrique ont commis des erreurs grossières, voire tragiques.
Ci joint les références du livre d’Achille MBEMBE sur le sujet qui nous occupe.
La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun
Achille Mbembe
ISBN : 2-86537-600-1
Prix : 30 €
Les éditions Karthala
22-24, boulevard Arago - 75013 Paris
Tél. : (33) 01 43 31 15 59 - Fax : (33) 01 45 35 27 05
M MBEMBE a réalisé un travail très précis et documenté même si certains commentaires laissent apparaître les rancœurs d’un crypto UPCiste un peu aigri par 50 ans de défaite de ses idéaux.
C’est un livre qui donne de la consistance, de l’épaisseur à ce qui c’est produit au Cameroun après guerre. Il montre aussi, que comme en Algérie, il s’agit d’une guerre civile entre pro et anti français. Enfin, 50 ans plus tard, les traces de cette guerre sont encore palpables. On ne remue pas ces événements sans éveiller de vielles rancœurs et relancer des règlements de comptes.
Ce qui est sur, c’est que M MESMER à bien fait son travail, lui et toute l’administration coloniale qui au sortir de la guerre 14 18 hérita de son morceau de Cameroun sous « Protectorat ». Cette question dépasse les clivages Gauche Droite.
Enfin il me semble que c’est d’abord aux Camerounais que revient le droit d’inventaire sur ce qu’ils ont vécu. Et plus encore que la France avec l’occupation et la guerre d’Algérie, c’est un travail qui s’annonce difficile voir douloureux.
PS : A lire également dans un article paru dans le Courrier International la réaction de M MBENBE au discourt de Dakar prononcé par le nouveau président français.
Je ne pense pas que Messmer soit vu en héro mais il faut avouer qu’il a fait des choses pas si mal que ça, ne serai-ce que sa période 39-45.
Pour ce qui est de l’accident nucléaire en Algérie
j’ai vu un film documentaire d’ARTE il y a moins d’un an qui traitait de ce sujet.
Il en ressortait que c’était une erreur de conception du tir souterrain qui a débouché causant une panique générale. Ceux qui ont vu cet accident, Messmer en était, ont pu s’enfuir, mais les soldats français ou autres, n’ayant pas été avertis sont restés sur place.
L’état a fait et fait encore obstruction pour reconnaitre tous ces malades ou morts d’irradiations, que ce soit en Algérie ou dans le Pacifique.