Bégaudeau et le pied de nez de Florence Aubenas à l'Histoire

Se mesurant à un fait politique encore chaud (la détention de Florence Aubenas et la conférence de presse de l’ex-otage à son retour), le nouveau roman de François Bégaudeau, « Fin de l'histoire » provoque actuellement des débats hauts en couleur. Notre Cabinet de lecture a aimé.

Après les cours, c’est étude d’Histoire et de sens chez Bégaudeau. Un an après un roman sur l’école d’aujourd’hui qui l’a consacré ( Entre les murs obtint prix et reconnaissance ; le tournage de l’adaptation cinématographique, signée Laurent Cantet, vient de s’achever), l’ancien chanteur des Zabriskie Point, devenu professeur et romancier, revient à la veine de son premier roman ( » Jouer juste , 2004).

A savoir un puissant travail métaphorique, l’obsession de fabriquer une syntaxe rythmique qui réunirait concret et abstrait dans la même langue. Qui, ce faisant, devient chez lui physique et intellectuelle. Bégaudeau relie toujours une chose et son contexte, un homme et l’Histoire dont il est issu.

Fort d’une langue à même de rendre le réel aussi bien que l’intellect, notre homme s’est de nouveau mesuré à un personnage réel : après le chanteur des Rolling Stones en 2005 ( Un démocrate, Mick Jagger 1960-1969 » ), Florence Aubenas en 2007. Le romancier avait vu en direct la conférence de presse que la journaliste avait donné dans les locaux de Libération à son retour, le 14 juin 2005. Les deux se sont croisés plus tard sur un plateau radio, l’auteur lui a alors parlé de son roman.

Florence Aubenas, considérant que le moment de sa détention constituait un fait politique ne touchant pas la sphère privée, n’a pas refusé. Le romancier considérant que la conférence de presse, télévisée, était plus publique encore, un romancier pouvait se l’accaparer et en tirer matière romanesque. Comme elle le dit dans Le Nouvel Observateur (où elle travaille aujourd’hui), elle n’a à ce jour pas lu le livre (lire ci-dessous).

Cette conférence de presse refermait une parenthèse politico-historique qui avait –à juste titre- remué la France cinq mois durant. La détention de Florence Aubenas et de Hussein Hanoun, émaillée de phénomènes diplomatiques, confessionnels, terroristes, géopolitiques, se concluait par une conférence où l’ex-otage avait étonnée par son sourire, son humour et son énergie.

C’est l’espace entre le drame géopolitique de sa détention et la légèreté apparente de la femme de retour en France qui a ému Bégaudeau. Qui est, donc, un auteur dont le travail consiste à relier entre elles des choses qui sont à priori de domaines différents. Les deux se liant, puis se dilatant réciproquement, offrant une perspective nouvelle. Un nouveau sens. Quand on sait qu’il est aussi un écrivain politique, cet événement devenait pour une lui une histoire. De Florence Aubenas, il a fait LA Femme. Et son histoire est devenue l’Histoire. (Voir la vidéo.)


La fin de l’histoire est un hommage à la Femme. Plus exactement, un hommage aux révolutions que les femmes, dans l’histoire, ont su provoqué (féminisme, etc), et dont l’apparent détachement de l’ancienne détenue est un rappel : elle semble revenir comme en vainqueur de cette épreuve. Pour Bégaudeau, c’est ici la preuve tangible et physique que la seule révolution possible, la permanente, la durable est en activée par les femmes. Qu’ » elles ont gagné . Et que grâce à elles, nous avons gagné .

Mais Fin de l’histoire est surtout, précisément, un moment d’Histoire. A l’époque où nos chaînes d’info continue diffusent en live des moments historiques, l’entreprise de Bégaudeau est d’inventer pour le roman une écriture qui rendrait l’historicité palpable durant la lecture –d’une traite- du livre. L’écrit étant à la base le langage de l’Histoire, se dit Bégaudeau dans le livre, cela doit bien être possible.

Sauf qu’il tombe sur un moment d’Histoire que l’ex-otage rend... à l’oral et à l’image ! Par son sourire, par ses ellipses, mais surtout par ses digressions, elle suspend le temps avec son oralité. Et dédramatise l’événement. Ou l’inverse. Mais voilà : Bégaudeau écrit aussi par ellipses et par digressions. Sa langue pouvait ainsi parfaitement capter ce moment, et le rendre littéraire en parvenant, Graal de nombre de romanciers, à faire rentre l’oral dans l’écrit. (Voir la vidéo.)


Bégaudeau transforme ici un moment (la conférence de presse, donc) en mouvement (mixant les réflexions sur l’homme et la femme, l’Histoire et l’instant, le courage et l’héroïsme). Une entreprise qui doit autant à la tradition du roman français qu’aux réflexions cinématographiques de Serge Daney. La fin de l’histoire prouve que le roman peut rivaliser avec la télévision, tout en se nourrissant de cette tâche pour hausser le niveau de littérature dans l’inconscient collectif du XXIe siècle.

Toute réussite a aussi un écueil. Le lecteur fidèle du romancier avait déjà pu observer une certaine posture maniérée chez lui. Une façon provocante de faire dans l’overdose de digressions, d’adjectifs parfois inutiles, de construire un langage qui parfois se regarde prendre du volume. D’une certaine façon, Bégaudeau se regarde parfois écrire. Mais on doit à la justesse des choses de dire que même cette préciosité, qui semble comme des séquelles du Nouveau Roman, entre en écho avec une époque elle-même faite de saturation des sens et des signifiants.

Un auteur doit savoir énerver son lecteur pour le tenir. C’est parfois too much, certes, mais cet auteur parvient à s’effacer derrière son sujet. Bégaudeau jamais ne fait dans l’irrespect. (Voir la vidéo.)


Fin de l’histoire touche à son but aussi parce que son auteur est un fervent défenseur de la présence du réel dans le roman. Cette question mobilise de nombreux auteurs de la génération trentenaire (celle de Bégaudeau), et on en voit le résultat en cette rentrée. Bégaudeau est un type qui ne va pas que dans les salons, il va aussi sur le terrain, comme le prouve un ouvrage écrit avec Oliver Rohe et Arno Bertina paru au printemps ( » Une année en France – Référendum, banlieues, CPE , Eds Gallimard). François Bégaudeau est aussi professeur : raison de plus pour finir en lui demandant son avis sur la France d’après vue de l’école. (Voir la vidéo.)



Florence Aubenas : Il n'y a pas de copyright du malheur. Dans le Nouvel Observateur de cette semaine, Florence Aubenas écrit notamment, à propos de la sortie de ce roman :

On a assez accaparé le monde, Hussein et moi, avec notre enlèvement, nos photos sur le fronton des mairies, le décompte de nos jours de détention à la télévision, les concerts de soutien ou les rassemblements sur les places -bref, tout ce qui fait que nous sommes aujourd'hui paisiblement en France à commenter la rentrée littéraire- pour considérer que cette histoire appartient à tous ceux qui l'ont vécue, et pas seulement à nous deux.

Nous étions là-bas, vous étiez ici, mais c'est la même aventure que nous avons partagée, chacun où nous pouvions et comme nous le pouvions. Il n'y a pas de copyright du malheur, de larmes autorisées et d'autres qui ne le seraient pas, de comité de lecture qui viendrait remplacer les comités de soutien. François Bégaudeau a été assez gentil pour ne jamais rien me demander d'autre que cette fameuse décharge. Son livre, il l'a porté seul, tout seul, et il a bien raison. Aujourd'hui, Hussein et moi, nous sommes libres. François Bégaudeau aussi. Je n'ai plus qu'à ouvrir son livre.

► L'article de Florence Aubenas dans le Nouvel Observateur.

Précisons, par souci de transparence, que Florence est amie et actionnaire de Rue89.

Fin de l’Histoire de François Bégaudeau – éd. Verticales - 137p., 12.50€.

Vidéo : Ophélie Neiman.

 

A lire :
Le réel, personnage principal de la rentrée littéraire
L'analyse d'Hubert Artus sur son blog Cabinet de lecture.

 


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
Pierre Haski | Rue89
17H46 26/08/2007

Il ne s’agit pas de photos, mais de vidéos, dont le crédit figure au pied de l’article: Ophélie Neiman. Pour les photos, le crédit est toujours présent en passant la souris sur la photo: la légende et le crédit apparaissent alors… Magique, non?

 
bzzz
16H07 26/08/2007

Très intéressant notamment sur les différents niveaux historiques. Et pertinent sur l’impact de la conf de presse et la nécessité d’écrire dessus. Donne envie de lire le livre, ce qui n’a l’air de rien mais n’est pas toujours évident.
Et donne aussi envie de garder un œil sur rue 89.

 
Hubert Artus | Rue89
23H50 26/08/2007

  Merci ! Oui, gardez l’oeil ! 

 
Hubert Artus | Rue89
18H31 26/08/2007

 Merci pour votre appréciation. L’ouvrage « Une année en France », co-écrit par trois auteurs dont Bégaudeau, est bien cité dans mon article. Il a été publié en mars dernier par les Eds Gallimard.  Bonnes lectures ! 

 
kst | keep-smiling-through.typepad.com
23H04 26/08/2007

Cf. le récent billet de Pierre Assouline.

—-

http://keep-smiling-through.typepad.com/

 
Araraquera
07H33 27/08/2007

J’aimerais tellement avoir de ses nouvelles, d’avoir si souvent vu sa photo, je le considère comme un ami.

Je comprends qu’il désire l’anonymat après tout ce qu’il a vécu, mais vit-il toujours à Toulouse ? Est-ce qu’il s’adapte bien à la vie en France ? Et sa femme et ses enfants ?

 
alesia75
11H59 28/08/2007

Vous ne pouvez pas étayer un peu pour dire en quoi c’est nul et en quoi c’est médiocre ?

 
teymour
10H51 27/08/2007

A noter que la conférence de presse n’a pas eu lieu dans les locaux de Libération mais au Press Club.

http://www.pressclub.fr/online/acc_event.php?id_evt=5

 
daniel B.
20H37 27/08/2007

la vidéo, en tout cas, est un fascinant enfilage de poncifs branchouilles, jusqu’à ce sommet du genre (prétentieux) « à la limite, j’ai presque envie de dire… » La rhétorique de ce garçon est un modèle de ne rien dire. Chapeau.

 
puerta13
21H19 27/08/2007

Le BEGAUDEAU s’est fait sévèrement éreinté hier soir au « Masque… » sur France-Inter.

 
Olhiver
23H55 28/08/2007

Après son roman titré « Entre les murs » (pas si mal, à mon goût, marrant mais un peu plat), j’ai entendu François Bégaudeau proposer, dans une émission de radio, et le plus sérieusement du monde, que l’on cesse d’enseigner l’usage du passé simple dans les établissements dits « difficiles », arguant du fait que les jeunes en question, de toutes façon, ne s’en serviront jamais.

Un mea culpa du monsieur et j’accepte de lire son nouveau bouquin…