entretien

"Les violences sexuelles, arme de terreur en Côte d'Ivoire"

Un soldat rebelle à Bouaké, en 2002 (Eric Gaillard/Reuters).

Etelle Higonnet, auteur d'un rapport publié par l'ONG Human Rights Watch, a enquêté en Côte d'Ivoire et dans les pays voisins sur les violences sexuelles commises lors du conflit entre rebelles et forces gouvernementales depuis 2002. Interrogée par Rue89, elle dénonce des opérations de grande ampleur, organisées pour traumatiser les populations.

Dans le rapport, Human Rights Watch affirme que les autorités rebelles et gouvernementales semblent avoir directement ou indirectement autorisé les viols...

Effectivement. Souvent, ces violences sexuelles ont été commises en présence des membres de la famille des victimes et de leur communauté, et parfois même des femmes ont été enlevées ou abusées de façon publique. Ce qui a eu un réel impact sur la population civile. Et cela prouve la volonté d'infliger un traumatisme psychologique. Les viols ont été utilisés comme arme de terreur, et leurs auteurs ne sont pas quelques brebis galeuses dans les rangs des rebelles ou des forces gouvernementales. Il s'agit de crimes systématiques.

Par exemple, des femmes sont devenues la cible des forces gouvernementales parce qu'elles appartenaient à un milieu d'opposition. Ce n'était pas un hasard. Souvent, elles n'avaient jamais elles-mêmes voté ou n'étaient pas actives en tant que militantes politiques, mais leur oncle, leur père ou leur frère, eux, étaient engagés.

Leur corps est devenu le champ de bataille du conflit. Tout comme le corps des femmes et des filles de policiers ou de gendarmes au nord du pays occupé par les rebelles.

A combien estimez-vous le nombre de victimes de ces violences sexuelles ?

J'ai interviewé plus de 180 victimes et témoins. Cela nous permet de mesurer l'ampleur de ces crimes. Il ne s'agit pas de violences qui concernent une dizaine de personnes, ni même une centaine. Le phénomène s'est produit à très grande échelle en Côte d'Ivoire.

J'ai enquêté non seulement auprès des femmes, mais aussi auprès des rebelles et du gouvernement, des chefs traditionnels et des guérisseuses, dans les mosquées et dans les églises... J'ai aussi eu accès à des rapports anonymes d'ONG locales ivoiriennes et à des archives d'ONG internationales et de l'ONU. Quand vous réunissez toutes les pièces du puzzle, les chiffres sont effarants...

Aujourd'hui, je ne suis pas autorisée à donner un chiffre, mais je peux vous donner un exemple particulièrement révélateur de l'ampleur de ces crimes. Il y a une ONG qui travaille dans l'ouest du pays avec des enfants soldats enrôlés de force. 30% des filles ont déclaré avoir été victimes de viols, 35% ont déclaré avoir été témoins de violences sexuelles.

Et pourtant, ces chiffres sont sous-estimés, car il faut prendre en compte la honte et la peur de représailles chez les victimes. D'autant que les auteurs de ces crimes profitent d'une totale impunité, et que les violences sexuelles continuent encore aujourd'hui.

Quelles seront les conséquences pour le processus de paix si les coupables des violences sexuelles restent impunis ?

En Côte d'Ivoire, la guerre n'est pas du tout finie. Il suffit de se rendre dans le Nord contrôlé par les forces nouvelles : pour passer du Sud au Nord, il y a d'innombrables barrages contrôlés par des groupes armés des deux camps. Le gouvernement ne contrôle pas ce qui se passe dans la moitié du pays. Il ne contrôle même pas entièrement ce qui se passe dans l'Ouest, dont une partie est aux mains des milices.

Tant qu'il n'y aura pas un désarmement du pays, on pourra faire toutes les cérémonies qu'on veut, ce sera dérisoire. Plusieurs facteurs de la crise doivent être réglés : le désarmement, la question de l'identité et l'impunité.

L'identité est un enjeu majeur en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, il y a beaucoup d'habitants qui n'ont plus aucune existence légale : leurs papiers d'identité ont été systématiquement détruits depuis 2002. Beaucoup de ceux qui portaient un nom à consonance musulmane, burkinabée, malienne ou dioula... Il faut qu'ils retrouvent une identité. Et que les auteurs des exactions envers la population soient punis.

Dans certaines régions du sud du pays, pourtant sous contrôle du gouvernement et donc des forces officielles , des milices font régner l'ordre, n'hésitent pas à battre des magistrats dans leurs propres bureaux, à assassiner, à brûler vif des hommes...

Elles opèrent dans l'illégalité la plus totale, mais bénéficient du soutien du gouvernement. Si cette totale impunité perdure, ces crimes continueront. D'autant plus lors des périodes de tension politique plus forte, comme au moment des élections.

Dans le rapport, Human Rights Watch dénonce l'inaction coupable de la communauté internationale. L'arrivée des Casques bleus en 2004 n'a rien changé ?

Certes, la situation s'est améliorée, mais aussi parce que la plupart des combattants sierra-léonais et libériens, responsables de ces violences sexuelles, ont été repoussés hors du pays.

Et la réaction de l'ONU reste insuffisante. Pour l'heure, le Conseil de sécurité n'a prononcé que des sanctions économiques et de voyage envers seulement trois acteurs du conflit : Charles Blé Goudé et Eugène Djué du côté des patriotes, Martin Kouakou Fofié, commandant des Forces nouvelles à Korhogo.

Mais la question des violences sexuelles n'est pas en jeu. Ils ont été surtout sanctionnés pour s'en être pris au personnel onusien et avoir incité à la haine raciale. D'ailleurs, au moins une douzaine de personnes auraient dû être sanctionnées personnellement.

A l'ONU, la Russie et la Chine ont non seulement bloqué les sanctions, mais elles ont aussi étouffé le rapport de la commission d'enquête internationale sur les violations des droits de l'Homme en Côte d'Ivoire. Depuis fin 2004, on attend la publication de ce rapport.

Ce qui est réellement surprenant, ce n'est pas la position de la Russie et de la Chine, mais celle de l'Afrique du Sud (dont le président Thabo Mbeki a joué le rôle de médiateur pour l'Union africaine dans le conflit). L'Afrique du Sud a développé une politique étrangère qui favorise l'impunité et tend la main aux bourreaux.

C'est d'autant plus surprenant que les dirigeants sud-africains d'aujourd'hui étaient ceux qui hier étaient favorables aux sanctions internationales contre l'apartheid dans leur pays. Désormais, ils tournent le dos aux victimes. C'est incompréhensible.

Ne craignez-vous pas que votre rapport et vos recommandations restent lettre morte ?

Plus on sera nombreux à tirer la sonnette d'alarme, plus il y aura de chances pour que les choses changent. Le rapport de Human Rights Watch a été rendu public le 2 août lors d'une conférence de presse à Abidjan. La réaction des médias ivoiriens a été incroyable. Le rapport a fait la Une de plusieurs journaux ivoiriens et l'information a été reprise par tous les médias, quelle que soit leur couleur politique.

En revanche, il est vrai que du côté des autorités politiques, le rapport a eu beaucoup moins d'écho, même si au sein de plusieurs ministères, certains nous ont prêté une oreille attentive. La question des violences sexuelles est un enjeu clé pour une paix durable en Côte d'Ivoire : le sujet est sensible car de nombreux acteurs dans le gouvernement et les Forces nouvelles sont très impliqués.

Mais les choses bougent. Le porte-parole du gouvernement nous a proposé de rencontrer le Premier ministre et ex-chef des forces rebelles, Guillaume Soro. La rencontre devrait avoir lieu dans le mois à venir et il y aurait également d'autres chefs rebelles. Si la rencontre a vraiment lieu, ça sera un grand pas en avant.


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animal_politique
21H17 20/08/2007

En Europe, nous avons eu de nombreuses et longues périodes de guerres sanglantes avec viols en série aussi. Nous avons mis bcp de temps pour en sortir.

Il n’y pas de spécificité noire ou africaine, c’est l’évidence. Mais je trouve du coup scandaleux de parler encore de la fameuse « communauté internationale » et de ses manquements : elle ne peut PAS faire des miracles. Si la « communauté internationale » agit trop, on l’accuse souvent d’ingérence, si elle n’agit pas assez, on l’accuse d’immobilisme.
Mais, les viols et les exactions sont d’abord le fait d’Africains de l’Ouest… 99 % de la responsabilité leur revient.

Comme en Europe durant tout le (terrible) 20ème siècle, la responsabilité revenait à 99% aux Européens.

Point à la ligne et arrêtons de délirer.

 
Olhiver
23H36 20/08/2007

Monsieur, ce que vous prônez là s’appelle tout simplement « s’en laver les mains » !

Vous trouvez scandaleux que l’on pointe les manquements de ladite communauté internationale. Je trouve quant à moi scandaleux que vous la dédouaniez sous le prétexte qu’elle ne peut faire des miracles. Evidemment, non ! Mais qui le lui demande ? Qu’on s’interpose entre les violeurs et les violées, ce sera déjà ça, vous ne trouvez pas ?? Qu’on ramène les protagonistes de ce conflit à la raison ! Qu’on les y force par un moyen ou par un autre, mais qu’on fasse quelque chose !

« 99 % de la responsabilité revient aux Africains de l’ouest » dites-vous. Qu’est-ce que c’est que ça ?? (Et qui sont les 1% restant ?). Evidemment que ni vous ni moi ne sommes pour rien dans ces viols ! Mais et alors ? Ce seul argument vous permet de regarder ailleurs et de continuer de vous trouver un type bien ? Je vous le dis, ces gens violent impunément PARCE QUE vous regardez ailleurs !!

Pendant que vous vaquez à vos occupations et attendez qu’on ne vous importune pas, une femme enquête, dénonce, prend des risques, va frapper aux portes, obtient des rendez-vous avec les hauts responsables (et complices), alerte votre sacro-sainte communauté internationale et vous tient informé. Vous appelez ça « délirer » ? Vous ne manquez pas de culot !..

Un grand merci à elle, par ailleurs. Pour elles.

 
Ashanti
15H38 21/08/2007

Vous croyez vraiment que c’est par pure philanthropie que la France maintient son armée en CI, armée qui lui coûte si chere ? La pseudo-protection des ressortissants n’est qu’un leurre. La vérité c’est que la France a des intérêts et une position géo-stratégique à sauvegarder, ceux-ci étant mis à mal par l’offensive menée dans la région par la Chine, les Etats-Unis et l’Inde.
Par ailleurs les français seraient bien stupides de rester dans un pays où leurs vies seraient menacées !
Discutez avec des ivoiriens, allez sur les forums africains (tels abidjantalk.com) et vous vous rendrez compte qu’ils demandent depuis très longtemps le départ du 43ème BIMA et maintenant de la licorne.
Seriez-vous prêts à accepter la présence d’une armée ivoirienne sur le sol français afin de veiller à la protection des ressortissants de CI ?

De Gaulle disait, en son temps, « la France n’a pas d’amis elle n’a que des intérêts » !

 
elarips
10H54 18/10/2007

salut Ashanti

je suis d’accord en parti avec tes propos mais il ne faut pas oublier que cette histoire « d’ivoirité » n’est pas neuve en C.I
mon père qui était un métis ivoirien, a du rajouter une particule a son nom pour être accepter parmi les siens, alors qu’il est née en cote d’ivoire.

ce qui n’a pas empêché qu’il ce fasse assassiner en 93 par des membres de sa propre famille…

c’est vrai qu’il ne faut pas reprocher a la C.I de vouloir défendre ses intérêts.
mais ce n’est pas en supprimant les siens !!

 
Simius | from France
19H44 21/08/2007

Un si beau pays sous Houphouet Boigny … Un des plus riche de l’Afrique. Que penser du « miracle Ivoirien » quand on voit ce gachis …..