Critique

Christophe Ono-dit-Biot, une histoire birmane



Les écrivains voyageurs devraient recevoir des médailles, des billets d’avion gratuits, des logements de fonction pour incitation au tourisme par voie littéraire. Pour avoir écrit le flamboyant Birmane (éditions Plon), Christophe Ono-dit-Biot obtiendrait la jouissance exclusive d’une résidence à l’année à Rangoon sur une île paradisiaque au large des côtes birmanes.

On l’imaginerait volontiers en photographe fiévreux, en écrivain savourant une retraite paisible loin du tumulte parisien ou en aventurier hâbleur, peau patinée par le soleil, barbe de trois jours et regard enténébré, naviguant dans les eaux troubles de la Venise d’Extrême-Orient à la recherche du diamant rose. Hélas, la Birmanie est une dictature et après une telle charge littéraire, la junte militaire au pouvoir lui réserverait bien une suite, oui, mais avec vue sur l’enfer.

Car si Birmane est un roman initiatique, récit d’un voyageur amoureux d’une terre aux reflets chatoyants, qui nous entraîne au cœur d’une Birmanie magnifiée, il est aussi un texte engagé, au souffle lyrique, ni pamphlet politique, ni règlement de comptes, mais une critique acide d’un régime autocratique qui contrôle, soumet, enferme, tue, joue avec les peurs. Pour son quatrième roman, évitant tous les pièges du roman politique phraseur, Christophe Ono-dit-Biot jongle avec les codes littéraires, brouillant les pistes, renouant avec la tradition du livre d’aventure, du récit de voyage, de la grande épopée où chaque chapitre est porté par un souffle lyrique.

Mais à travers l’histoire de ce jeune journaliste français parti pour réaliser l’interview du siècle et rattrapé par la sensualité suave d’un pays et d’une troublante et énigmatique femme médecin, c’est une vision croisée de l’Asie et de l’Occident que l’auteur nous offre ici. Vision angélique, enchanteresse des Occidentaux soucieux d’exotisme, avides d’opium, de pierres aux éclats moirés et de filles aux allures virginales : Vous voulez de l’aventure parce que vous vous ennuyez à mourir dans votre conformisme quotidien , dit l’un des protagonistes de ce roman au charme vénéneux.

Critique aux accents houellebecquiens de ces touristes occidentaux, lunettes noires sur le nez et dollars américains plein les poches. Ici, si tu n’as pas un attrait réellement sincère pour la beauté du pays, la façon dont les gens vivent… Si tu n’es pas vraiment –comment dire ça ? – mortifié par l’injustice politique qui sévit, tu finis par te prendre au jeu. La dictature, quand t’es occidental […], tu ne la vois pas, tu l’oublies, tu prends ce qui t’est offert. Le cul exotique, la peau couleur d’ivoire et la fleur de jasmin qui va avec.

De sa plume acerbe, Christophe Ono-dit-Biot dévoile les contradictions d’un pays miné par la corruption et la violence et n’épargne personne, pas même les bouddhistes qui se soumettent ou la jet-set birmane qui se déchaîne à l’abri des bombes. Tout le monde crève de peur, personne n’ose rien dire. » Mais c’est aussi la vision d’un Occident dévoyé, vilipendé, accablé de tous les maux que l’on sent poindre : Les salauds ! Ils manquent de médecins, mais détestent tellement les Occidentaux qu’ils préfèrent laisser mourir leur peuple ! C’est vif, percutant. Sitôt le livre refermé, le lecteur n’a qu’une issue : l’offrir et réserver un vol pour le pays le plus sensuel de l’Asie .

J’aime les endroits étranges, les pays dont on ne parle pas , lâche d’une voix feutrée le jeune et nouveau directeur des pages culturelles du Point. Dans son bureau jonché de livres, Christophe Ono-dit-Biot parle avec enthousiasme de sa passion pour la Birmanie qu’il a découverte à l’occasion d’un reportage. Longtemps grand reporter et critique littéraire, cet agrégé de lettres est connu pour ses romans dont le dernier, Génération spontanée, peinture au vitriol de la société du spectacle, a obtenu le prix littéraire de la Vocation. Mais ces deux dernières années, il a surtout été au cœur du cyclone politique, chargé de couvrir la campagne électorale pour Le Point.

En Octobre 2004, il suit Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget, à Washington, au FMI, pendant quatre jours : J’ai vu les prémisses, une vraie machine humaine dont on sent qu’un grain de sable pourrait l’enrayer. »

En septembre 2005, il est aux côtés de François Bayrou, carnet de notes à la main –visiblement subjugué : C’est une vraie personnalité, à rebours de son apparence. C’est le sabreur fou qui part seul, très courageux, jusqu’à la folie. Il évoque Le Pen, tout le temps dans l’autodérision. Une espèce d’anar de droite, comédien ringard aussi bon devant une salle pleine qu’une salle vide. Un prochain personnage de roman ? Ses influences, il faut plutôt les chercher du côté des Anglo-Saxons : J’aime le mélange de fiction et de réalité politique. » Kessel (on s’en doutait), Pérez-Reverte, Graham Green, Le Carré, Giles Foden sont ses auteurs de référence. Et bien sûr, Une Histoire birmane de George Orwell… Ce livre, il avoue l’avoir longtemps porté en lui : J’ai effectué de nombreux voyages et j’ai mis quatre ans à l’écrire. Certains lui prédisent déjà l’Interallié. Il balaye cette idée d’un revers de la main. Ses projets immédiats : un voyage en Birmanie. Préparez vos valises ! Vidéo : Ophélie Neiman

Birmane, Plon, 441 pages, 21 euros.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
M. Panda
11H51 20/08/2007

CA 10h33, le lien que tu cites est effectivement édifiant. Plus largement, je ne comprends pas la teneur de la « critique » de Melle Tuil, plus proche du document publicitaire que de quoi que ce soit d’autre… Et puis lire un écrivain
louer le directeur des pages culturelles du Point, ici, à rue 89 : l’effet est curieux.

 
NING
17H33 20/08/2007

Je serai interessé de savoir où Ono-dit-bobo a
passé la durée de son séjour en Birmanie !

Dans une » maison » birmane avec toit en tôle et
sans conditionnement, en couchant sur le sol avec
une simple natte,…..

Ou a-t-il passé ses séjours dans des hotels
birmans à 4/5 étoiles !

De quel droit il croit parler au nom de l’âme
birmane !

Se prend -il pour R.Caillé qui a découvert
TOMBOUCTOU en 1828 aprés s’être melé aux
indigenes locaux pendant des années!

NING
(ancien Résident en Thailande pendant plusieurs années)

 
supercat | Paris
20H17 20/08/2007

mais vous ssavez bien à quel point maintenant pour arriver à quelque chose il faut être journaliste. si vous ne l’êtes pas, vous ne serez pas entendu. c’est le lobby le plus puissant et il en devient un caste. regardez les écrivains, ceux dont on parle sont eux mêmes journalistes et ils se servent la soupe entre eux, comme le fait karine tuil avec christophe ono dit biot. son article est tellement élogieux qu’on en rirait presque. ceci étant je vais lire le livre et je vous ferais ma critique.
quand au livre lancé par christophe ono dit biot, ce genre de témoignage est à double tranchant : pour lui c’est un coup éditorial, mais il y a aussi des gens qui vivent au rmi et sont vraiment dans la galère.
de toutes les facons ce journaliste sera bien obligé d’être correct avec le nouveau gouvernement, c’est sûr qu’il fera un très beau portrait du livre de y.reza sur sarkozy ! ah ! parlez moi de démocratie !!!!!!!!!!!!!

 
Le Yéti | yetiblog.org
12H31 20/08/2007

Eh oui, c’est toujours ça avec les « rentrées littéraires », le parisianisme y rapplique au galop. Rue 89 n’en semble pas exempt… mais reconnaissons une qualité à ce nouveau support : quand on n’est pas d’accord, on peut lui rentrer dans le chou ;-) !

 
Pierre Haski | Rue89
14H56 20/08/2007

@Dav,
Bonjour le procès d’intention… Et voilà encore cette bonne vieille querelle sur Chavez qui ressurgit. Mon cher Dav, vous vivez dans un monde de complots, de gentils et de méchants, de cynisme… Jugez nous sur pièces, et sur la durée. Oui, nous aurons de la pub, mais avez vous une alternative à proposer si nous voulons que ce site reste d’accès gratuit? Ce qui est possible pour un blog ne l’est pas pour un site. Ce n’est pas pour autant le signe que nous sommes vendus aux forces les plus obscures du capitalisme financier! De ce point de vue-là, on a de la marge…

 
Xtophe
15H18 20/08/2007

bonjour Pierre Haski
on ne va pas revenir sur la vieille querelle de Chavez, vous avez raison… mais il y a quand même eu quelques Libé de mauvais goût…
pour rue 89, nous jugerons sur le long terme, mais il est vrai que ce papier de Karine Tuil est quand même bien affligeant (pour ne pas être plus dur)…
allez, bonne continuation car avec le canard, vous êtes un des rares médias lisibles, espérons que ça le reste

 
php
05H56 22/08/2007

cesez de parler de dictature : des avis élaborés, des subjectivités argumentées, vous appelez ça de la dictature ? allez à la niche

 
Pierre Haski | Rue89
16H47 20/08/2007

Je vous prends au mot: lisez le livre et envoyez nous votre critique, nous la passerons évidemment. En revanche, je ne vous suivrai pas —mais cela ne vous surprendra pas…— sur le terrain du dénigrement des gens qui écrivent sur la culture sur ce site. Pourquoi ne pas nous donner, au contraire, votre conception au lieu de vous attacher aux personnes (au fait quand vous écrivez « la nôtre » à la fin de votre message, c’est qui?). Cordialement.

 
Pierre Haski | Rue89
23H00 20/08/2007

A Courageux anonyme de 18h36:
Merci d’avoir pris le temps de me répondre. Et merci de vos encouragements (pour les clikeurs frénétiques, comme vous dites, on aurait plutôt mis du Britney Spears ou du Paris Hilton, qui arrivent en tête des requêtes Google, on s’est abstenu, comme vous l’avez peut-être remarqué…).
Je suis d’accord avec vous sur la définition de la culture, à condition de ne pas exclure. Trop souvent, le journal où j’ai longtemps sévi a exclu dans ses pages culturelles, au lieu d’ouvrir. Je suis entièrement d’accord pour privilégier la création la plus exigeante et la plus authentique, mais de nous ghettoisons pas, ne devenons pas des prescripteurs sectaires qui détiennent la vérité. En attendant, continuez à nous critiquer, c’est le signe que nous sommes vivants, vous et nous!

 
Hubert Artus | Rue89
17H00 20/08/2007

 Etant cité, ainsi que d’autres membres de la rédaction, dans votre réaction, Monsieur, je répond. Pour proposer ici quelque chose que j’ai déjà proposé dans mes articles récents, et rester dans la démarche évolutive de Rue89 ,: les questions des lecteurs et lectrices de Rue89 aux romanciers et aux écrivains sont bienvenues. Si elles me sont transmises, elles seront posées aux invités, et diffusées ici. Cette semaine, les jeunes Mathieu Terence et Julien Capron (non soupçonnables de faire partie d’ « un petit milieu ») seront interviewés le cabinet de lecture de Rue89. Dont un article récent vous entretenaient de ces deux romans de rentrée. Il s’agit pour moi de jeter les bases d’interventions plus régulières qu’ailleurs des internautes dans les relations avec les auteurs… A bon entendeur…  Pour ce qui me concerne, si j’accueille avec respect votre opinion, je la trouve néanmoins bien emplie d’un jugement hâtif. J’écoute votre avis, mais néanmoins je refuse tout jugement. Et je réfute le procès d’intention que vous me lancez (« petit milieu », « rêvent d’écrire dans Le Monde, etc ») qui n’engage évidemment que vous. Une évolution de l’info ne peut avoir lieu si une méfiance entre journalistes et lecteurs demeure… Si je travaille sur Rue89, et si je répond aux réactions, quand bien même elles sont féroces parfois, cela participe d’un effacement de cette distance, d’une volonté de prouver qu’ici on n’est pas dans un « petit milieu »…   Cordialement. 

 
Webcitizen
21H57 20/08/2007

Putain, ça casse sévère !!
C’est vrai qu’un papier d’écrivain sur un autre écrivain, ça fait un peu complaisant, mais bon, l’avantage sur Internet, c’est que les points de vue ne s’excluent pas les uns les autres, ils s’accumulent, l’internaute pourra aussi nous livrer sa lecture de la Birmane de Christophe Ono-dit-Biot.
Peut-être qu’une note en bas de page, précisant les liens s’il y en a, entre l’auteur du papier, et l’auteur commenté, aurait limité les procès d’intention et les accusations de copinage. Après si c’est un pote
et qu’elle aime le boulot de son pote, c’est un droit, et c’est intéressant de savoir qu’on ne lit un auteur de la même façon quand on le connait ou qu’on le connait pas, bref.
Bref, j’ai bien l’impression que la tendance soit au contexte éclairé. Ce qui compte n’est plus seulement ce qu’on dit mais d’où on le dit.
Transparence, transparence, abracadabra, et voici ce que voilà.
Ensuite, faire un procès à l’auteur en vertu de son travail journalistique, c’est hard. On peut être un mauvais journaliste et un bon écrivain, l’inverse étant vrai ( attention, je précise, parce que des fois, j’oublie de préciser et du coup on croit que je casse, je ne dis pas que c’est le cas d’ono-dit-biot, que j’ai pas lu).
Quant à la vision un peu rigide de la culture, bof.
des bises à la sciento ;-)

 
Webcitizen
22H01 20/08/2007

je pollue le fil, mais c’est pour dire que je vais me voter trois ronds.

 
histoiresdasie
21H30 21/08/2007

Je ne lis pas encore ce livre introuvable là où je me trouve. En revanche, je connais bien la Birmanie : des hôtels 5 étoiles aux nattes sommaires d’un village Wa. Nous sommes tous d’accord sur la nature du régime dictatorial birman. Mon ancien chauffeur-interprète a été torturé dans un poste de police de Rangoon, accusé de ne pas faire un rapport « honnête » sur mes déplacements. Cependant, il existe une douceur de vie, même de joie par moment, dans des maisons, des quartiers. Il existe des gens qui se battent pour que ça aille mieux. L’espoir donc !

 
angael
22H29 30/08/2007

J’ai bien du mal à suivre l’ensemble des échanges des semaines passées. En revanche, j’ai lu Birmane. Si on ne lit pas ce livre pour son écriture, c’est un bouquin qui se lit bien. L’écriture est fluide. En une soirée j’avais dévorée la moitié du bouquin. Il faut dire que c’était l’un de ces soirs de déluge à Paris. Ce climat un peu humide était probablement fort à propos pour se laisser embarquer en moins de deux dans la moiteur asiatique.
J’ai retrouvé tant de la Birmanie que j’avais entraperçue : ces questions des étudiants ou des guides qui commencent toujours par « Est-ce que vous aimez Myammar ? ». L’âpreté de leurs thés noirs m’est revenu. Les parcours chaotiques et boueux en motos dans les montagnes. Cette façon qu’ont les birmans de répondre à nos questions sans tout dire… Les passages furtifs dans les villages de montagne, dans les maisons enfumées et sombres. J’ai eu l’impression de lire ce roman avec l’option 3D. Ono-dit-Biot nous transporte totalement dans ses bagages et dans ses errances.
Outre l’aventure à travers laquelle il nous offre à voir la Birmanie, ce roman revient souvent sur la question « pourquoi / faut-il venir en Birmanie ? ». et sur notre comportement de touriste. Cf. « aujourd’hui, le voyage n’a pas lieu s’il n’y a pas la photo. Celle qui prouve que tu as voyagé. Celle qui te prouve que tu t’es arraché à ton quotidien, que pendant 15 jours, tu es devenu un autre, celle que tu montres à tes amis en rentrant pour qu’ils valident cette autre vie éphémère ».
On ne peut que s’identifier au personnage, qui ne peut pas faire machine arrière lorsqu’on lui propose cette escapade un peu douteuse dans les zones interdites du nord du pays. On se prend à vouloir vivre avec lui ce semblant d’aventure. Il arrive aussi parfois que l’on s’énerve de ne pas savoir ce que cherche le héros. On s’énerve de le sentir perpétuellement obnubilé par sa Julie. C’est comme si une barrière restait dressée entre ce qu’il voit et ce qu’il ressent. On s’énerve aussi parfois d’une certaine lenteur. Mais, à chaque fois l’auteur parvient à rebondir et à nous ramener à lui.
La fin romanesque ne m’a pas déplue ! Peut-être et surtout parce qu’elle laisse penser qu’une suite est possible…Ce serait avec délice que je retournerais aux côtés de cette Birmane qui m’est restée dans la peau plusieurs jours après en avoir achevée la lecture.
Au final, un agréable roman et un excellent témoignage sur la Birmanie… (et bien plus actualisé que le dernier guide du routard !)
 angael