Les leçons des vacances médiatiques du Président
Coïncidant avec le début des vacances présidentielles, Rue89 avait salué une initiative de notre confrère Courrier international de publier un numéro « 100% Sarkofree » . Nous avions pensé, nous aussi, que le Président disparaîtrait de l’actu pendant deux semaines. Hélas...
Ces vacances s’achevant, quelles leçons tirer des événements des deux dernières semaines ? Riches en rebondissements, en coups de théâtre et en dramatisation, les vacances de Nicolas Sarkozy nous ont finalement appris deux ou trois choses sur lui, son style, sa conception du pouvoir et de sa fonction. Il nous y a aidé, dans sa manière de déclarer fuir les projecteurs pour mieux s’y précipiter dès que possible.
Les vacances présidentielles s’achèvent sur un étonnant coup de téléphone transatlantique du Président à deux journalistes du Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin (à laquelle des deux, d’ailleurs ? ...). Qui commence, selon le compte rendu de nos consœurs ce week-end, par une injonction : « Je ne veux pas que vous parliez de Cécilia. »
A rapprocher de la citation –rapportée le 14 août sur Rue89– du garde du corps de Cécilia aux deux journalistes qui l’avaient croisée faisant du shopping à Wolfeboro alors qu’elle était censée avoir une méchante angine : « Ne m’obligez pas à appeler vos rédactions pour vous faire rapatrier. » Ah bon, ils peuvent faire ça ? Et leur rédaction obéirait ?
Rue89, tout comme les autres médias français, a raconté comment s’organisait la communication lors des vacances du Président américain. Une salle de presse en permanence au cas où..., des infos fournies régulièrement par le porte-parole. Et, expliquait Mark Knoller de CBS News au Monde, « si un Président américain accepte l’hospitalité de quelqu’un pendant une semaine ou deux, c’est une question très importante et la Maison Blanche dit toujours de qui il s’agit » . En France, le porte-parole de l’Elysée ne dit rien, et c’est le Président qui appelle lui même les rédactions pour mettre fin aux enquêtes journalistiques et autres rumeurs... Pas très moderne.
Cécilia, de l’ombre à la lumière... et inversement
Que Nicolas Sarkozy passe ses vacances sur le yacht de Vincent Bolloré au lendemain de son élection, ou dans une villa à 44000 euros de loyer louée par ses amis Cromback (Tiffany) et Agostinelli (Prada) est affaire de goût et ne regarde que lui. Il est néanmoins de l’intérêt général citoyen de savoir qui sponsorise les vacances présidentielles, de savoir, surtout, s’il s’agit de gens dont les intérêts économiques ou politiques croisent ceux de l’Etat. C’était le cas de M. Bolloré.
Reste cette phrase étrange du président : « Je ne veux pas que vous parliez de Cécilia. » Etrange, car il n’y a pas si longtemps, l’épouse du chef de l’Etat se mettait délibérément sous les projecteurs dans l’affaire libyenne, jouant ainsi un rôle public qui, comme tous les autres, fait partie du champ légitime de l’information. Il en va de même de son absence au déjeuner chez les Bush où c’est pourtant elle qui était invitée : cet incident, intervenant après son absence tout aussi remarquée au « déjeuner des épouses » au G8 en Allemagne, fait clairement partie du champ de la vie publique.
L’injonction présidentielle à ne pas « parler de Cécilia » sera donc ignorée parce qu’il n’est pas concevable qu’un pan entier de l’activité officielle de l’Elysée, en particulier sur le plan international, ne soit pas commenté et analysé comme tous les autres. Et il faudrait être aveugle pour ne pas voir dans ces incidents l’esquisse d’un « problème » qui affecte très visiblement le fonctionnement de l’exécutif.
Une volonté de contrôle total de l’image de l’Elysée
Ces vacances auront donc été celles de tous les malentendus entre le Président et les médias, et, au-delà, avec l’opinion. Malentendu fondé sur le fait que Nicolas Sarkozy ne répugne pas à utiliser au maximum les médias pour se bâtir une image –le jogging devant les caméras...–, mais voudrait en contrôler tous les détails.
Lorsqu’un élément lui échappe, il s’agace, comme en avait témoigné l’incident où il s’en était pris avec véhémence à deux photographes –pas des paparazzi, des employés de grands médias américains respectés– sur le lac de Wolfeboro. Ou quand il appelle Le Monde pour demander qu’on ne parle pas de son épouse.
Sans doute ces questions sont-elles triviales par rapport aux dossiers qui attendent le Président à la rentrée, et importent relativement peu dans la vie quotidienne des Français. Il convient néanmoins, en ce début de mandat, même après cent jours, de mettre quelques principes au clair.
A lire :
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Oui, un ami de droite (style anarchiste de droite, certainement pas UMPiste) m’a longtemps parlé, après les années Jospin, de la tartuferie socialiste. Oui, pour être dévot de la justice, de la mixité sociale et de la redistribution des richesses, on n’en est pas moins homme...
Mais je me suis aperçu, depuis 2002, que la tartufferie n’était pas du tout l’apanage des socialistes.
Certes, notre président n’est pas bégueule : il se veut publiquement, je veux dire médiatiquement, décomplexé. Sur l’argent, sur la gagne, sur le nationalisme, on reprend le cri de la modernité : Enrichissez-vous (Guizot, milieu du XIXe s.) L’important pour le président, c’est d’apparaître le plus souvent possible, même sous couvert de vacances, dans un des dossiers quotidien de l’écran (télé ou pécé) : « laissez-moi là vous dis-je ! » (Alceste aux journalistes) En tout cas, ce n’a pas été la traversée du désert : juste l’Atlantique (après la Méditerranée).
Or, demain, comme il sera question une fois de plus question de défendre la sociéte, et que je sais que le Président prépare ses dossiers en lisant Rue89, voici une petite conversation enregistrée il y a 30 ans.
« M. Foucault : Quand nous publierons les quelques expertises psychiatriques que nous avons réunies ces dernières années, on mesurera à quel point les rapports psychiatriques constituent des tautologies : “Il a tué une petite vieille ? Oh, c’est un sujet agressif.” Avait-on besoin d’un psychiatre pour s’en apercevoir ? Non. Mais le juge avait besoin de ce psychiatre pour se rassurer. Cet effet modulateur joue d’ailleurs dans les deux sens, il peut aggraver la sentence. J’ai vu des expertises portant sur des sujets homosexuels formulées ainsi : “Ce sont des individus abjects.” “Abject”, ce n’est tout de même pas un terme technique consacré ! Mais c’était une manière de réintroduire, sous le couvert honorable de la psychiatrie, les connotations de l’homosexualité dans un procès où elles n’avaient pas à figurer. Tartuffe aux genoux d’Elmire lui proposant “de l’amour sans scandale et du plaisir sans peur”. Substituez “sanction” et “châtiment” à “plaisir” et “amour”, et vous aurez la tartuferie psychiatrique aux pieds du tribunal. Rien de mieux contre l’angoisse de juger.
R. Badinter : Mais c’est angoissant de juger ! L’institution judiciaire ne peut fonctionner que dans la mesure où elle libère le juge de son angoisse. Pour y parvenir, le juge doit savoir au nom de quelles valeurs il condamne ou absout. Jusqu’à une période récente, tout était simple. Les régimes politiques changeaient. Pas les valeurs de la société. Les juges étaient à l’aise. Mais, aujourd’hui, dans cette société incertaine, au nom de quoi juge-t-on, en fonction de quelles valeurs ?
M. Foucault : Je crains qu’il ne soit dangereux de laisser les juges continuer à juger seuls en les libérant de leur angoisse et en leur évitant de se demander au nom de quoi ils jugent, et de quel droit, qui, quels actes, et qui ils sont, eux qui jugent. Qu’ils s’inquiètent comme nous nous inquiétons d’en rencontrer parfois de si peu inquiets ! La crise de la fonction de justice vient juste de s’ouvrir. Ne la refermons pas trop vite. »
La tartuferie sur la dangerosité, et son cortège de caméras, de policiers, de psychiatres... - c’est là toute la tartuferie de Bentham.




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