Les Etats-Unis désarmés face à l'opium afghan

La nouvelle stratégie annoncée jeudi n'a que peu de chances d'enrayer la hausse constante de la production depuis 2001.

Dans un champ de pavots du Ningarhar, le 9 avril (Ahmad Masood/Reuters)

« C’est un cercle vicieux. La priorité est aujourd’hui la stabilité… Or notre simple présence et le fait de combattre le trafic de drogues nourrissent l’instabilité que nous sommes censés combattre. » C'est ainsi que le directeur de la CIA, le général Michael Hayden, résumait, en novembre devant le Congrès, l'équation de l'opium afghan.

C'est cette équation aux multiples inconnues que la nouvelle stratégie américaine pour l'Afghanistan révélée jeudi entend résoudre. Il faut dire qu'avec une augmentation de la production de plus de 3000% depuis la chute des Talibans en 2001, il était plus que temps de révoir la copie. D'autant que la récolte 2007 est d'ores et déjà annoncée en augmentation de 15%...

Production afghane d'opium selon les Nations unies (UNODC)

L'essentiel de ce plan en cinq points (information des Afghans sur les conséquences de l'économie de l'opium, développement de ressources alternatives, éradication, lutte contre le trafic et réforme de la justice) consiste à augmenter les aides distribuées aux autorités locales qui seront jugées efficaces dans leur lutte contre les trafiquants.

« Nous voulons être sûrs qu'il y aura des récompenses plus importantes en cas de succès et des conséquences plus graves en cas d'échec, a résumé jeudi Tom Scweich, responsable de la lutte antidrogues au Département d'Etat. Une province dont la production d'opium a baissé verra dès l'années suivante le montant des aides s'accroitre pour construire des routes, des écoles... »(voir la vidéo, en anglais).

« En décidant directement quel gouverneur doit ou non être aidé financièrement, les Etats-Unis poursuivent leur politique de la carotte et du bâton et se substituent au gouvernement central afghan », regrette le géographe Pierre-Arnaud Chouvy, chercheur au CNRS et animateur du site Geopium. Car si les talibans sont officiellement désignés comme les seuls responsables du trafic -La culture du pavot a très fortement augmenté (...). C'est le programme de développement économique des terroristes et des criminels, a ainsi déclaré jeudi le responsable de la lutte antidrogues à la Maison blanche (voir la vidéo ci-dessus)-, en coulisses les Américains accusent Kaboul de ne pas faire tout son possible pour lutter contre le narcotrafic. Le propre frère du Président Karzaï est ainsi accusé d'être l'un des principaux organisateurs du trafic.

Depuis des mois, Washington tente d'imposer un programme de fumigation aérienne des cultures de pavot, que Kaboul refuse obstinément par peur de voir les paysans mécontents grossir les rangs des Talibans. De ce point de vue, le plan révélé jeudi marque un nouvel échec des faucons américans : Malgré la hausse annoncée de la production d'opium, Washington n'a toujours pas réussi à imposer à Kaboul la fumigation des champs de pavots. Peut-être parce que la menace talibane semble s'être stablisée et que les alliés des Américains sont eux aussi opposés à cette option, analyse Pierre-Arnaud Chouvy.

Signe de ces tensions au sein de la coalition, avec les Canadiens et les Britanniques en particulier, la publication de la nouvelle stratégie a déjà été reportée deux fois. A en croire le Herald Tribune, un officier supérieur britannique serait ainsi allé cette semaine jusqu'à demander aux Américains de retirer leurs forces spéciales du Helmand (de loin la principale région productrice d'opium), en raison du nombre trop élevé de pertes civiles qu'entraînent leurs interventions, alliénant le soutien des populations locales. Un porte-parole de l'armée américaine a démenti.

Estimations des variations de production entre 2006 et 2007 selon l'ONU (UNODC)
Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Mais les critiques viennent également de l'intérieur du gouvernement américain et sont de moins en moins voilées. Dans un CSIS. Opinion partagée par Bill Piper, de la Drug policy alliance, le lobby antiprohibitionniste financé par George Soros :

Les Etats-Unis sont sur le point de transformer l'Afghanistan en un nouvel Irak. L'éradication du pavot par la force conduit les pauvres paysans afghans dans les bras de nos ennemis, renforçant les Talibans et nourrissant la rébellion. La guerre à la drogue mine la guerre à la terreur et pousse l'Afghanistan au bord de la guerre civile.

Au moins un point positif du délicat dossier afghan, qui aura réussi l'exploit de réconclier antiprohibitionnistes et directeur de la CIA.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
SebOslo
17H24 12/08/2007

je pense simplement que les américains désignent par talibans tous les « non-civils », sans tenir compte du côté religieux.

Les chefs de guerre sont en effet ceux qui profitent le plus de ce traffic, forcant les populations locales à cultiver le pavot. Je ne pense pas que le paysan gagne plus à cultiver le pavot que des céréales…il ne le fait surement pas par choix personnel.

en ce qui concerne l’échec de la lutte anti-drogue, la colombie et l’afghanistan sont 2 pays très accidentés, avec beaucoup de jungle ou de relief. Il est ainsi facile de produire en cachette dans des regions complètement désolées. Est-ce également un hasard que les régions où la production a le plus augmentée est à la frontière du Pakistan? (cf carte dans l’article) Hillmand, la région la plus productrice d’opium est désertique (12.7 hab/km2, cf wikipedia)…

 
Arnaud Aubron | Rue89
17H34 12/08/2007

A la décharge des Etats-Unis , il faut préciser que la baisse de production enregistrée en 2001 n’était, de l’avis de la plupart des experts, pas durable. Certains soupçonnent même qu’elle n’ait eu pour seule motivation que de faire remonter les prix qui étaient tombés très bas en 2000.
Pour le reste, l’affirmation simpliste talibans=drogues est de plus en plus difficilement tenable et de plus en plus dénoncée par de nombreux responsables, mais admettre officiellement que ce n’est pas le cas, c’est devoir ensuite agir contre beaucoup de ceux qui sont les alliés de Washington face aux Talibans.
La situation ressemble de plus en plus à celle qui prévalait en Asie du Sud Est il y a quarante ans, avec des chargements d’opium qui ont fini par être pris en chrage par la CIA (via Air America) afin payer les Vietnamiens et les Laotiens ralliés (lire Alfred McCoy sur le sujet).

 
fratus
10H57 13/08/2007

N’oublions pas non plus que l’extremisme religieux interdit la consommation et la production de drogues…

Merci

 
Grégory
14H30 13/08/2007

C’est bien sûr la première question. Il y a un livre qui s’appelle Blacklist (http://www.parutions.com/pages/1-6-63-4698.html) qui est une compilation d’enquêtes qui ont couté leur carrière aux journalistes qui les menaient, souvent sans que ceux ci le voit venir. La moitié concerne la CIA à un moment ou à un autre, et l’une d’elle implique directement la CIA dans le traffic de drogue, s’appuyant sur le témoignage d’un agent de la DEA (Drug Enforcement Agency) qui au final décrit une action très cynique à la fois au pays et en Amérique du sud : en gros, l’agence ne combat que ses concurrents, se sert de son pouvoir pour faciliter la livraison de sa production au pays (via le mexique, au sol), s’assure que les populations dont ils se fouttent (les pauvres…) aient le nez dedans. Ils passent deux fois à la caisse : argent de la drogue, qui étant par nature non déclairé, aliment toutes les caisses secretes pour mener toute sortes d’opérations illégitimes, et énorme budget « lutte contre la drogue » alloué par le parlement, bien plu s à la CIA qu’à la DEA (pourquoi ?) et certainement pas entièrement utilisé à ça. Résultat, malgré une dépense massive en lutte contre la drogue, celle ci ne fait que prospérer.

L’agent de la DEA termine en mettant en garde contre l’Afghanistan : selon lui l’intérêt stratégique du pays réside largement (outre le fameux oléoduc) dans sa capacité de production de pavot (leader mondial) ainsi que dans le traffic de bois précieux (l’Afghanistan étant largement pourvu de se coté).

Le fond de l’histoire c’est que drogue/traffic=pouvoir (car c’est beaucoup d’argent sur lequel il n’y a pas de compte à rendre), que celui ci soit convoité par les Farcs, des miliciens de droite ou des puissances étrangères. Au risque de passer pour un parano je note donc que le développement de la production sous controle américain (rappellez vous, la lutte contre la drogue était un des arguments de l’attaque initiale) confirme de beaucoup sa vision. Qu’est ce qui empêche les américains de prendre une photo satellite, repérer tous les champs (pour une fois que ça ne peut pas se cacher!) et agir ? Le manque de volonté politique est flagrant… et à mes yeux, tellement constant sur la durée que significatif.

 
Marx Du_Veuzit
19H56 12/08/2007

rappelons aussi que les consommateurs sont en grande partie dans les pays riches qui vendent des armes à ces braves combattants de la liberté lesquels payent en narcodollars. Je ne sais plus qui disait qu’une guerre qui dure c’est une guerre qui rapporte. Le commerce des armes est en pleine croissance aussi, parallèlement à celui de la drogue. Bien sûr ce sont des évidences mais qui peut nous faire croire que la lutte contre la drogue est une guerre sérieuse ? Si nos enfants ne se droguaient pas nous ne pourrions pas vendre nos armes. Me trompé-je ?

 
lucky_luke | informaticien
18H58 12/08/2007

Un fiasco total et durable du haut de la filière (lutte contre la production) alors qu’à d’autre moments les Etats-Unis ont appuyé directement ou indirectement les « bons » narco-trafiquants antisoviétiques), jusqu’au bas de la filère (politique de répression et de prohibiton) qui ne fait qu’accentuer les dégâts de la drogue chez les toxicomanes !!!

Bravo l’oncle Sam

 
Grégory
14H32 13/08/2007

Il faudrait détailler. Et pas qu’un peu…

 
décaféiné
16H31 13/08/2007

Ah bon ?

il suffit de neutraliser la mafia turque ?

Est-ce vraiment si simple ?

 
domnuldid
21H16 12/08/2007

Pourquoi ne pas racheter, au niveau de l’OTAN, l’ensemble de la production locale de l’opium à la source là où il est le moins cher? les aides seront ainsi dirigées vers les paysans et tout le cirque de passeurs et de revendeurs sera mis au chômage…
Ça coûtera nettement moins cher que de fournir des armes à des fous furieux…
en plus l’Etat Afghan pourra ensuite taxer normalement ses administrés et ceux qui ne payeront pas leurs impôts iront en prison. Ce système contre les bandits a déjà fait ses preuves…
Après l’OTAN pourrait organiser de grands feux de joie :) bref moins d’armes et plus de contrôle…

 
Servais-Jean | Psychanaliste orphelin
01H33 13/08/2007

Le plus fin serait de faire produire par Monsanto des plants d’opium OGM qui seraient neutres au point de vue des alcaloïdes. Au moment de la plantation quelques avions sèmeraient ces petites graines et en quatre ou cinq ans le problème serait règlé.

 
Arnaud Aubron | Rue89
10H01 13/08/2007

Cette idée est défendue par des gens de plus en plus nombreux. Elle a d’abord été promue par le think tank antiprohibitionniste Conseil de Senlis, basé à Paris, puis par certains politiciens britanniques puis américains. Elle est basée sur le fait qu’une grande partie de la population mondiale n’a pas accès à la morphine et que le marché existerait donc.
Mais la plupart des spécialistes français de l’Afghanistan ne croient pas à cette idée étant donné le prix très bas de l’opium légal produit en Inde notamment. Les montagnes afghanes et leurs faibles moyens de communication auraient du mal à rivaliser. De plus, ceux qui n’ont pas accès à la morphine ont d’abord des problèmes de moyens. Enfin, toute la question est de savoir comment éviter que cet opium légal afghan ne retombe dans le marché noir, qui paie évidemment beaucoup mieux.

 
Grégory
14H36 13/08/2007

En outre il y aurait une certaine contradiction (voir un manque de réalisme politique) a voir les principaux pays vendeurs d’arme se mettre d’accord dans le but de vendre moins d’arme…

Non et puis franchement je pense que comme incitation à produire de l’opium, en Afhanistan comme ailleurs, y a pas mieux…

 
fratus
11H03 13/08/2007

Personnellement, je pense aussi que le meilleur moyen serait de légaliser la consommation et la production de ces drogues. Au moins les producteurs, petits, seraient écartés et cela ne favoriserait plus certaines personnes à jouer contre les états en se créant des forces militaires etc. Pourquoi les chefs de guerre afghans sont ils aussi puissants en dehors du seul aspect clanique?
Si les états, notamment occidentaux, produisaient et géraient leurs productions de drogue au moins, ils ne donneraient pas envie à certains d’essayer de prendre le pouvoir.
Lutter contre l’envie de consommer des drogues est aussi illusoire que d’empecher les gens d’avoir des relations sexuelles. A partir du moment où l’on donne de la liberté, les gens peuvent en faire ce qu’ils veulent.
Il ne faut pas interdir, il faut encadrer.

 
Nutmeg
11H16 13/08/2007

C’est quand même bien foutu comme système.
Auto-entretenu, probablement rentable… Bon, c’est vrai, l’Afghanistan est ravagée, les Afghans aussi…

 
Grégory
14H43 13/08/2007

Il faut juste se demander quels peuvent être les objectifs des gens aux manettes. Si l’objectif est de générer beaucoup d’argent dont l’usage, outre l’enrichissement personnel, permet d’exercer un pouvoir sans compte rendu… si l’objectif est bien celui là (cf mon post ci-dessus) plutot que d’amener la démocratie aux Afghan ou combattre les vilains barbus, alors tout celà est très logique.

Bien sur, vous pouvez croire que la première ambition de l’administration Bush (ou des occidentaux en général) est de faire tomber les talibans. Ca n’a pas vraiment de logique historique ni géopolitique, c’est juste le motif exposé par défaut. Pour ma part je n’y crois guère, tant l’histoire nous apprend que toutes les organisations de sécurités ont une tendance à instrumentaliser les traffics. Ca ne date pas d’hier…

 
Arnaud Aubron | Rue89
15H05 13/08/2007

C’est oublier un peu vite ce qui a provoqué ce conflit: le 11 Septembre. Un traumatisme à ne pas négliger pour les Américains.
Pour le reste, je pense effectivement que, comme dans d’autres conflits, l’argent de la drogue est en Afghanistan un moyen, direct ou indirect, pour financer certaines opérations secrètes (comme ça a été le cas en Asie du Sud-Est comme en Amérique latine, voir McCoy à ce sujet). De là à dire que les Etats-Unis en sont à l’origine ou le contrôlent, c’est un pas que je ne saurais franchir. Je pense simplement que certains stratèges font le calcul suivant: le trafic continuera quoi qu’il arrive, autant qu’il serve à financer nos opérations plutot que celles du camp d’en face.

 
pp45
23H22 13/08/2007

La toxicomanie est un problème vieux comme le monde: c’est un système de prédation du monde végétal.

 
ben fifi
18H00 13/08/2007

Je pense que dans le fond ça les arranges
bien la cia cette augmentation du trafic.
La catégorie social qui consomme ces produits
n’est pas vraiment une priorité pour l’administration
 bush.

 
Arnaud Aubron | Rue89
19H31 13/08/2007

Les deux questions ne sont que très peu liées puisque la consommation d’héroïne est faible aux Etats-Unis et que l’héroïne qui y est consommée vient en large partie du Mexique et de Colombie, pays systématiquement oubliés dans les estimations mondiales de production d’héroïne.
Au Canada, on commencerait seulement à saisir de l’héroïne afghane.

 
Amanyte
10H40 26/09/2007

Remarquez avec le monde de m … qui s’annonce m’est avis que les productions de drogue vont augmenter de plus en plus … Et à qui profite tout ça ? Tssss … Et les plus gros consommateurs ? Tsss … Et puis l’hero, la rabla, j’en passe … à votre avis ça donne quoi ? Une armée de crétins avachis qui n’emmerde personne, qui ne vote pas, qui ne conteste pas. Vous en voyez souvent des prises de drogue sur l’héro ? Rarement … Moins cher que la coke et tellement mieux pour avachir les gens. Ouvrez les yeux et n’oubliez pas que la plupart des drogues synthétiques ont été inventées par l’armée à des fins … hmmm spirituelles? hmmm humanitaires ? Alors essayons de voir le problème par un autre petit bout de lorgnette … et à votre avis pour la coke aussi qui sont les plus gros consommateurs ? Demande = offre … Bô le marché international et le monde qui nous attend.