A débattre

Y a-t-il un nouvel antisémitisme? Par Raul Hilberg

L’un des tout derniers entretiens accordés par le grand historien américain avant sa mort. Où il est question du passé de l’antisémitisme, des controverses sur le mot « génocide », du Rwanda et des directions que devrait prendre la recherche sur l’Holocauste.

On sait que, d’après vous, il y a eu trois solutions historiques au « problème juif » : la conversion, l’expulsion et, finalement, l’extermination. Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là ?

Il s’agit d’un motif sous-jacent sur lequel je suis tombé dès le début de mes recherches. Tout au long de l’Histoire, il est clair que la conversion est un objectif du monde chrétien. Les expulsions commencent à la fin du Moyen Age, quand il apparaît clairement que les juifs ne sont guère désireux de devenir chrétiens. Le thème de la conversion a duré plusieurs centaines d’années en Europe. Vous pouvez remonter jusqu’à Oxford et ça se prolonge jusqu’en 1492 en Espagne, et un peu plus longtemps au Portugal. Pour ce qui est des expulsions, il s’agit donc bien d’un phénomène qui commence à la fin du Moyen Age et au début de l’ère moderne.

Quant à l’idée de la solution finale, d’une solution définitive, c’est une idée spécifiquement nazie. Si vous remontez aux débuts du parti nazi, vous allez voir qu’ils pensent encore en termes d’émigration des juifs. Il y avait un plan baptisé le plan Madagascar, qui avait en fait été imaginé en Pologne et même en France, vu que Madagascar était une possession française, on pensait que tous les juifs pouvaient peut-être être expédiés outre-mer. Donc, cette idée était encore dans l’air du côté du ministre des Affaires étrangères allemand et de toute la hiérarchie nazie, jusqu’à Hitler lui-même. Et ce au moins jusqu’à fin 1940 quand la France s’est rendue. Mais quand les Allemands se sont rendu compte que la guerre n’allait pas prendre fin à l’Ouest comme ils l’espéraient (ils étaient déjà en train de se préparer à attaquer l’Union soviétique), l’idée d’annihiler les juifs émergea sérieusement. La première indication en est une réunion entre Hitler et un groupe de dirigeants du parti en février 1941. À cette époque, le Führer n’avait pas encore pris de décision définitive, mais il était en voie de le faire.

Il y a eu une conférence révisionniste en Iran il y a quelques mois. Jusqu’à quel point les chercheurs et l’opinion en général doivent-ils être préoccupés par la capacité qu’a ce type de révisionnisme d’engendrer de l’antisémitisme ?

Ce révisionnisme a commencé dans les années 1960. Il n’a rien de nouveau. J’ai boycotté l’Allemagne pendant un bon bout de temps, mais quand j’ai visité Munich à l’époque, je suis allé acheter un journal allemand de droite dans un kiosque, et j’ai découvert à ma grande stupéfaction que j’étais mentionné en première page en tant que dirigeant sioniste. C’était une sacrée surprise pour moi, mais en plus, le titre de l’article était : « Le mensonge de l’Holocauste ». Donc, en Allemagne, dans les années 1960, ce type de croyance avait déjà des adeptes, même si les Allemands auraient été les mieux placés pour savoir ce qu’il en était vraiment. Il y avait aussi un Français qui publiait dès les années 1960. La moitié de son livre m’était consacrée. C’était une publication néo-nazie. À peine « La Destruction des juifs d’Europe » a-t-elle été publiée que je suis devenu la cible de ce genre de groupes.

De mon point de vue, les développements ultérieurs du négationnisme ne sont qu’un phénomène de diffusion très lent, même pas une croissance, une diffusion depuis la France et l’Allemagne vers les Etats-Unis et le Canada, et qui s’est récemment étendue au monde arabe. De toute façon, le monde arabe est extrêmement désorienté face à l’Europe. Ils sont aussi perplexes face à l’Occident que nous le sommes face à eux. Quoi qu’il en soit, la conférence iranienne n’a pas eu un grand succès en Iran même –ils se sont donné beaucoup de peine pour pas grand-chose. Des Iraniens ont d’ailleurs publiquement dénoncé cette conférence. Je ne suis donc pas terriblement préoccupé, même si, à l’époque, en décembre 2006, le gouvernement allemand m’a demandé de participer à une contre-conférence le même jour à Berlin en tant que principal orateur.

Je n’ai pas pour habitude de débattre avec les révisionnistes, et je ne l’ai pas fait non plus lors de la conférence de Berlin. L’essence de mon intervention a été de dire que, oui, l’Holocauste a eu lieu, ce qui est d’ailleurs plus facile à dire qu’à démontrer. Je l’ai démontré, et le public est venu assister à la conférence. Mais les journaux allemands n’ont pratiquement pas couvert l’événement, parce qu’ils n’ont pas pu résister au désir de publier les photos des rabbins qui avaient participé à la conférence iranienne. J’en suis venu à la conclusion, et ce à plusieurs reprises, qu’en ce qui me concerne, je ne suis pas d’accord avec les législations qui interdisent les propos niant la réalité de l’Holocauste. Je ne souhaite pas censurer ce type de discours parce que je pense que, quand vous essayez de faire taire quelqu’un, c’est un signe de faiblesse, pas de force. Alors, oui, je sais, il y a toujours un risque. Dans la vie, rien n’est exempt de risque, mais tout doit être l’objet de décisions rationnelles.

Il y a eu récemment toute une série d’incidents antisémites en Europe qui ont amené certaines personnes à parler d’un nouvel antisémitisme. S’agit-il vraiment de quelque chose que nous devrions prendre au sérieux, ou bien faut-il simplement y voir une continuation de l’antisémitisme traditionnel ?

Ce n’est même pas cela. C’est comme ramasser quelques vieux cailloux en provenance du passé et les lancer contre les fenêtres. Je suis suffisamment vieux pour me rappeler ce qu’étaient les effets des attitudes anti-juives. Ici même, à l’université du Vermont, même dans un Etat aussi progressiste, et jusque vers la fin des années 1970, il était impensable d’avoir un juif comme doyen, sans même parler d’un président d’université. Autrement dit, il y avait encore une ségrégation notable aux Etats-Unis. Si vous remontez plus loin dans le temps et que vous lisez n’importe quel numéro du New York Times des années 1930, et même des années 1940, vous allez trouver des annonces pour des appartements à louer à New York qui comportent le terme « restricted ». Voilà un quotidien dont les propriétaires étaient juifs et qui publiait des annonces de logement excluant les juifs. C’était là un régime de discrimination anti-juive profondément enraciné, approuvé par la société, mais qui a aujourd’hui disparu. Il a tout simplement disparu.

Nous ne pouvons même pas parler des discriminations contre les juifs dans le monde musulman, puisqu’il n’y a plus de juifs dans le monde musulman. Ils sont tous partis, sauf au Maroc et quelques centaines ou quelques milliers ici ou là, mais ce n’est là qu’un résidu des centaines de milliers qui y vivaient encore quand l’Etat d’Israël a été créé. Alors l’antisémitisme du passé appartient au passé, et en particulier le terme même d’antisémitisme.
Il y avait jadis un parti antisémite en Allemagne et un autre parti antisémite en Autriche. Quand des types d’extrême droite ont prétendu confisquer les entreprises juives, l’amiral Horthy, chef du régime autoritaire hongrois pendant la Seconde Guerre mondiale, s’y est fermement opposé. Il leur a dit en gros, je paraphrase : Vous n’avez pas à confisquer ces entreprises parce que les juifs ont au moins le mérite de savoir les gérer, et vous, vous vous prenez pour qui ? Et vous n’avez rien à dire, parce que moi, j’étais déjà antisémite avant même que vous soyez nés. Adolf Hitler lui-même déclare dans Mein Kampf –que personne ne lit plus– que son père ne se serait pas permis d’être antisémite parce que cela l’aurait dégradé socialement. La sœur de Nietzsche avait épousé un dirigeant antisémite et, dans sa correspondance avec sa sœur, le philosophe y fait constamment référence comme au « mari antisémite ». Vous pouvez donc constater que l’adhésion à l’antisémitisme a une connotation plus ou moins rétrograde. C’est un phénomène qui appartient au XIXe siècle avec ses autres « -ismes », avec l’impérialisme, le colonialisme, le racisme. Ça vous paraîtra bizarre, mais les nazis ne s’auto-définissaient pas comme antisémites. Vous ne trouvez même pas le mot chez eux.

Vraiment ?

Oui, il y avait le sentiment que le nazisme était quelque chose de nouveau. Les antisémites n’étaient pas allés jusqu’au bout : ils pouvaient bien parler d’éliminer les juifs, mais ils ne savaient pas comment le faire. Les antisémites n’avaient pas le pouvoir, c’étaient de simples propagandistes. Les nazis, eux, étaient sérieux, et là était toute la différence. Quand vous voyez la législation actuelle en Allemagne, en Autriche, et ailleurs, qui définit comme un crime le fait de nier l’existence de l’Holocauste, elle est due au fait que ces gouvernements ont besoin de se démarquer du nazisme. De nos jours, bien entendu, on tend à confondre nazisme et antisémitisme dans une même idéologie, mais il s’agit de deux phénomènes différents. Il y avait en Allemagne une feuille ultra-antisémite publiée par Julius Streicher qui s’appelait Der Stürmer. Un jour on a demandé à un dignitaire nazi –je ne me rappelle plus très bien si c’était Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz, ou un autre responsable– : Vous avez lu Der Stürmer ? À quoi il a répondu en substance : Écoutez, je suis lieutenant-colonel de la SS, vous ne m’imaginez tout de même pas en train de lire Der Stürmer. C’était un peu comme lire le pire torchon sensationnaliste aux Etats-Unis. C’était une question de statut social.

Que pensez-vous des usages rhétoriques et symboliques du mot Holocauste ?

J’ai longtemps résisté à l’usage du mot Holocauste en raison de ses connotations religieuses. En fin de compte, comme toutes les expressions routinières, il devient impossible d’y échapper. N’empêche qu’Holocauste » fait problème sous divers aspects, et l’un de ceux dont on parle le moins, parce que c’est politiquement incorrect, c’est que tout et n’importe quoi devient un holocauste. Un exemple : l’autre jour, je me promenais à Berlin et je vois une pancarte Holocauste, et des manifestants exhibant des banderoles avec l’inscription Holocauste, holocauste, holocauste. Je n’arrivais pas à comprendre contre quoi ils protestaient jusqu’au moment et j’ai vu une cage et je me suis rendu compte qu’ils parlaient de la cruauté contre les animaux.

Le mot « génocide » est lui aussi brandi à tout propos et, bien entendu, la Convention sur le génocide en propose une définition qui va au-delà de ce qu’on appelle un holocauste. Alors si vous séquestrez des enfants pour les obliger à telle ou telle activité, c’est du génocide, si vous consommez de l’opium, c’est du génocide, etc. Vu qu’il s’agit d’une convention internationale, les Grecs y vont de leur grain de sel, les Chinois aussi, et ainsi de suite.

« Holocauste est un mot constamment dévoyé. Avec une majuscule, il est censé désigner spécifiquement la catastrophe juive, et une fois que vous l’appliquez à toutes sortes de choses, il perd son efficacité. Il y a maintenant des ouvrages qui prétendent que les Arméniens ou les Tziganes n’ont pas vraiment été victimes d’un génocide, alors que tous l’ont été à mon avis, mais c’est dans la logique de ce type de discussion, c’est pratiquement inévitable. A peine la commission présidentielle sur l’Holocauste a-t-elle été créée –par le président Carter, le même qui se fait traiter aujourd’hui d’antisémite [1]– que tout le monde s’est précipité : les Arméniens, bien entendu, les Polonais, les Ukrainiens, les Tchèques. Dès que vous avez recours à des termes comme Holocauste » et génocide, vous ouvrez les portes à toutes sortes d’arguties et de problèmes de définition.

Au-delà de la façon dont ces mots sont employés sur le plan symbolique et rhétorique, quelle relation voyez-vous entre l’Holocauste et d’autres génocides contemporains ou historiques ? Quelles leçons pouvons-nous en tirer pour affronter le type de violence et de persécution que subissent aujourd’hui certaines populations, que nous considérions ou non qu’il s’agit, au sens sociologique, de génocides ?

Je ne sais pas trop quoi penser du Cambodge ou d’autres événements de ce genre, mais le Rwanda m’a convaincu. C’est d’ailleurs pourquoi je l’ai inclus dans la troisième édition de mon livre. Ce qui répond à votre question. À Buchenwald, et peut-être aussi dans d’autres camps, quand la guerre est finie, les détenus ont arboré des banderoles proclamant « Plus jamais ». Je crois que c’était une initiative des communistes, mais je n’en suis pas sûr. Des signes qui disaient « Plus jamais » en plusieurs langues, parce que ces camps étaient une véritable tour de Babel. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants avaient été assassinés simplement parce qu’ils étaient classés comme juifs, alors il ne fallait pas que ça se reproduise et c’était la responsabilité de la communauté internationale. Le résultat de cette sensibilité, ça a été la Convention sur le génocide. Le terme génocide a été forgé par Raphael Lemkin, un avocat juif polonais, auparavant spécialiste du terrorisme. Il avait publié en 1944 un livre intitulé Le règne de l’Axe dans l’Europe occupée. C’est là qu’il a introduit le mot génocide parce qu’il soutenait que la justice avait besoin de définir ce concept comme un crime spécifique. Bien entendu, les Etats-Unis ne voulaient pas signer la Convention sur le génocide parce que le département d’Etat et d’autres organismes officiels nourrissaient des doutes à ce sujet. Une des principales craintes était que les Noirs américains s’appuient sur ce texte pour contester les lois ségrégationnistes. La Convention sur le génocide est un traité, et par conséquent, en vertu de l’article 6 de la Constitution des Etats-Unis, nous ne pouvions pas la signer parce qu’elle aurait prévalu sur les lois sacrées de certains de nos Etats, qui légitimaient la discrimination contre les Noirs. Tel était l’argument, un argument qui a fini par s’effondrer.

Ce qui reste de tout ça aujourd’hui, c’est que le « plus jamais » est implicite. Et pourtant, quand les évènements du Rwanda sont survenus, le Président Clinton a refusé d’appeler génocide ce qui en était vraiment un ! Nous prétendons que nous ne tolérerons plus jamais ce genre de choses, mais nous laissons assassiner un demi-million de personnes en trois ou quatre mois au Rwanda. Après la mort de dix Belges, les forces internationales de maintien de la paix ont commencé à se retirer. C’était la même chose qu’en Allemagne, les Hutu ont décidé : maintenant, nous allons résoudre le problème Tutsi comme les Allemands l’ont fait avec les juifs. Il est même clair qu’ils ont pris cette décision plusieurs mois avant le début du massacre, parce qu’ils ont importé des machettes et fait des préparatifs, comme les Allemands. Alors nous y voilà, la communauté internationale toute entière, il n’y a pas de Seconde Guerre mondiale en cours, nous ne pouvons pas prétendre que nous ne pouvons pas bombarder Auschwitz parce que nous avons besoin de tous nos avions sur le front occidental. Ce sont les années 1990, la paix règne, et personne ne fait rien. Bref, autant pour le plus jamais. Par conséquent, le problème est loin d’avoir disparu. Il y a des décisions à prendre. Quand vous êtes membre du département de la Défense ou du département d’Etat, vous ne pouvez pas anticiper toutes les configurations possibles des évènements, alors il faut réfléchir, et ces gens-là n’ont pas le temps de réfléchir. La réflexion, ils sont censés l’avoir faite avant d’arriver au pouvoir. C’est un problème majeur. Quoi qu’il en soit, c’est la première fois dans l’Histoire qu’existe cette notion de responsabilité planétaire. Je ne dis pas que nous sommes seuls, nous avons des partenaires qui partagent cette notion, qui est vraiment une nouveauté postérieure à la Seconde Guerre mondiale.

Que pensez-vous des débats actuels sur l’interprétation de l’Holocauste et de ses conséquences dans l’œuvre de gens comme Norman Finkelstein [2] ou Daniel Goldhagen [3] ?

Finkelstein est maintenant systématiquement calomnié. Il est clair qu’il existe des lobbies qui ont essayé de le délégitimer [4]. Finkelstein est un politologue avec un doctorat obtenu à Princeton, et quoi qu’on pense de Princeton, c’est une excellente préparation pour devenir spécialiste en science politique. Il m’a écrit deux ou trois fois. Il est le premier à avoir pris au sérieux Goldhagen. Il l’a attaqué dans un très long essai que je n’aurais jamais écrit moi-même parce que je n’aurais jamais eu la patience. Goldhagen fait partie d’un groupe universitaire travaillant dans le même domaine de recherche que moi avec des résultats que je considère comme désastreux…

Pourquoi ?

Parce qu’il a totalement tort sur tout. Totalement tort. Exceptionnellement tort. En d’autres termes, tout son délire sur l’antisémitisme revient à dire qu’il s’agit fondamentalement d’un antisémitisme éliminationniste. C’est complètement absurde. Il parle d’antisémitisme chez les Allemands, les Estoniens, les Ukrainiens, les Lettons et les Lituaniens, mais d’où vient cet antisémitisme spécifiquement éliminationniste ? C’est tout simplement complètement absurde. Complètement à côté de la plaque et sans aucune base empirique sérieuse. Finkelstein l’a pris au sérieux, moi un peu moins, mais j’étais un retardataire dans la critique contre Goldhagen. Alors quand il parle des Arabes, certains juifs estiment qu’il est aussi antisioniste, qu’il est anti-israélien, qu’il se préoccupe trop de la souffrance des Arabes. Je ne suis pas d’accord sur ce point avec lui, parce que j’ai ma propre opinion, mais on ne peut pas dire qu’il ait entièrement tort. Vous aimeriez être un citoyen arabe en Israël ? Pensez à toutes les portes qui vous seraient fermées. Certes, vous mangerez sans doute mieux et vous aurez un revenu plus élevé que si vous viviez dans un bidonville du Caire. La grande ironie de la chose, c’est que la condition des Arabes israéliens est nettement meilleure que celle du prolétariat de certains autres pays arabes, mais un être humain a besoin d’autre chose, un être humain a besoin d’un sentiment de dignité. Pensez aux postes de contrôle israéliens. C’est là une forme d’existence qui requiert un changement, d’une manière ou d’une autre. Ce combat ne peut pas être mené éternellement. C’est impossible. Les Israéliens finiront par s’en lasser. Ils finiront tout simplement par en avoir assez de vivre dans la méfiance des autres. Ça ne peut pas continuer éternellement. Sur ce sujet, Finkelstein possède le noyau d’une vision correcte du problème parce qu’il est très perspicace. Il a eu raison plus souvent qu’à son tour.

Une dernière question. Alors que nous avançons dans le XXIe siècle, quelle direction les recherches sur l’Holocauste devraient-elles emprunter ?

Bon, si vous m’aviez posé cette question au début, j’aurais mis une demi-heure à répondre. À juste titre, la recherche est désormais orientée vers l’identification des détails, en particulier tout ce qui s’est passé au niveau local. Il existe déjà des travaux dans ce sens. Ce type de recherche n’est pas très développé aux Etats-Unis, mais est déjà assez avancé en Europe. Les principaux spécialistes de l’Holocauste aujourd’hui sont des Allemands et des Autrichiens. Il y a aussi quelques Français et Italiens. Aux Etats-Unis, il n’y a pas beaucoup de chercheurs qui méritent d’être mentionnés.

Une deuxième ligne de recherche devrait être l’investigation des aspects encore tabous de ces évènements. Prenons par exemple la vie quotidienne d’une communauté juive agonisant dans un ghetto : certains ont été les premiers à être éliminés, d’autres sont morts dans une deuxième phase, d’autres encore furent les dernières victimes et, finalement, il y a aussi eu des survivants. Quelle est la logique de ces différentes phases ? Eh bien les premiers à mourir furent les plus pauvres des pauvres. C’est une question qu’il nous faut affronter. Du point de vue scientifique, il n’est pas question de confondre toutes les victimes juives dans une même catégorie –de les appeler toutess « Kedoshim (à savoir les sanctifiés), comme je l’ai entendu faire par un rabbin. Ce n’est pas mon langage. Nous ne pouvons pas faire ça. Il nous faut les voir tels qu’ils étaient, et nous n’en sommes pas encore là. Ce que nous avons eu jusqu’à présent, ce sont des sermons. C’est un des points sur lesquels je suis en désaccord avec Élie Wiesel, même si je le connais depuis longtemps. Il nous dit : Soyez à l’écoute des survivants, et aussi de leurs enfants. » Alors je dis oui, nous devons écouter les survivants. Ça fait même pas mal de temps que nous les écoutons, mais cela ne suffit pas. Cela ne nous dit pas ce qui est arrivé à ceux qui n’ont pas survécu. Les survivants ne sont pas un échantillon statistique aléatoire. Cela exige tout un tas de recherches assidues à travers toute une masse d’archives qui gisent dans l’oubli et n’ont pas été examinées.

Enfin, la troisième tâche importante des chercheurs est d’identifier clairement qui étaient les voisins des juifs. Comment vivaient-ils les évènements, à supposer qu’ils aient eu le moindre impact sur eux ? Par quoi leurs réactions étaient-elles motivées, qu’il s’agisse de se joindre aux persécuteurs, d’aider les victimes ou, comme c’était le cas la plupart du temps, de rester neutre. Mais la neutralité ne signifie pas qu’on ignore ce qui se passe. C’est simplement la décision de ne rien faire. Il nous faut examiner aussi cela. Bref, il nous faut examiner l’Holocauste sous tous les angles possibles, ce qui signifie faire une grande quantité de recherches au niveau local, parce que c’est au niveau local qu’on trouve les documents pertinents. Par exemple, c’est dans des archives locales que j’ai lu que les Allemands se plaignaient que les Biélorusses ne leur livraient pas une quantité suffisante de céréales parce qu’ils en dérobaient secrètement une partie pour fabriquer d’énormes quantités de vodka. Il faut donc commencer à se poser la question suivante : quel pourcentage de la population se trouvait en état d’ébriété permanente ? Toutes ces questions sont extrêmement importantes, et c’est dans cette direction que doit s’orienter la recherche. Ça n’est pas un travail d’amateur, ça ne peut pas être fait par des gens qui ne sont pas formés pour ça, ce n’est pas un travail de philosophes, c’est un travail pour les gens qui connaissent les langues, qui connaissent l’Histoire, qui connaissent la science politique, qui connaissent l’économie, etc. Fondamentalement, des gens biens formés. Aujourd’hui, l’Holocauste n’est plus un sujet pour les amateurs, comme cela a pu être le cas au départ.

[1] La publication par l’ancien Président américain de son dernier livre « Palestine : Peace Not Apartheid », accusant Israël de créer un système d’apartheid en Cisjordanie et à Gaza, lui a valu des accusations d’antisémitisme. Voir l’entretien qu’il a donné à ce propos à Democracy Now.

[2] Politologue américain. Son livre « L’industrie de l’holocauste, réflexions sur l’exploitation de la souffrance des juifs » (La Fabrique, 2001) a suscité une controverse internationale : il y dénonce l’exploitation idéologique et financière de l’Holocauste par les juifs américains.

[3] Historien américain. Son livre « Les Bourreaux volontaires d’Hitler » (Seuil, 1997) cherchait à démontrer que les Allemands étaient devenus des exécutants volontaires de la Shoah du fait d'un antisémitisme atavique.

[4] Sans doute une allusion au refus de l’université DePaul d’accorder un poste de professeur titulaire à Norman Finkelstein.

Article paru sur le site Mouvements :


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caro | délinquante avérée
19H14 10/08/2007

Quand vous dites « anti-israélisme » on pourrait croire que Hilberg est contre l’Etat israélien. Or je pense qu’il est pour un Etat israélien, mais il est contre la politique qui y est menée.

Finkelstein dénonce dans son ouvrage « l’industrie de l’Holocaute » qui a fait scandale dans quelques sphères l’utilisation de l’Holocauste à des fins mercantiles. Il n’est pas question encore une fois de lobby pro-israéliens.

Hilberg parle clairement, ce n’est pas la peine d’interpréter.

Les recherches qu’il aurait aimé continuer sur les survivants semblent extrêmement intéressantes. J’espère que d’autres historiens les mèneront à bien.

Hilberg est donc bien le précurseur de toutes les recherches sur la Shoah.

 
caro | délinquante avérée
20H58 10/08/2007

toujours les mêmes à balancer des accusations sans explication ?

Pitoyable, en effet.

 
Borderie
05H17 11/08/2007

Parfait, absolument parfait!!!

 
Sacha_
06H23 11/08/2007

Intègre, honnête. Certes. Ce qui m’étonne par contre c’est que vous vous ayez connaissance de ces mots.

 
tak
20H08 10/08/2007

le danger vient quand on confond les termes « juif » « israélien » et « sionniste ». c’est à mon avis ça le « nouvel antisémitisme ».
on peut être juif sans être ni israélien ni sionniste, israélien sans être ni juif ni sionniste, et sionniste sans être ni juif ni israélien. et bien plus de combinaisons encore, c’est important de le dire.
malheureusement, et c’est très compréhensible, dès qu’une conversation démarre sur l’un de ces trois sujets (le judaïsme, israël ou le sionnisme) ou la shoah, tout-le-monde parle de tous les sujets à la fois. et c’est en faisant cela àmha qu’on participe à développer chez certaines personnes des sentiments antisémites.
malheureusement, beaucoup de gens ont intérêt à ce que persévère l’antisémitisme, et en premier lieu l’état d’israël. alors je doute qu’on sorte de la confusion avant bien longtemps…

 
Deborah
13H28 11/08/2007

Il n’y a pas un « nouvel » antisémitisme ; l’antisémitisme depuis l’antiquité n’a jamais cessé d’être recyclé. La haine, finalement et on ne le dit jamais parce que ce n’est pas décent, la haine c’est une véritable jouissance. Ca permet de se sentir exister, puissant, méprisant et supérieur.ça permet de manipuler les gens. Ce qu’ont compris depuis longtemps bien des gouvernants un peu partout dans le monde. Pendant qu’on crie ahro sur les juifs, on oublie les ratés de son gouvernement puisque les responsables ce sont les Juifs;
En France, de nos jours, l’antisémitisme n’a pas disparu, et ne disapraîtra jamais de la surface de la terre. On en est réduit à le canaliser, et si possible à le détruire comme pour les mauvaises herbes, plant par plant.

L’humanité ne sera jamais parfaite (et encore faut-il s’entendre sur le sens de cette perfection). Elle reste perfectible mais c’est compliqué et lent.

 
Alan Shore
19H09 11/08/2007

Bien vu Deborah. Simple, sans bavures, avec une porte de sortie qui laisse de L’espoir.

 
caro | délinquante avérée
23H02 10/08/2007

est-ce que vous croyez vraiment ce que vous écrivez, même si vous ajoutez que vous exagérez ? Je cite :

« on finit par trouver plus grave de voler le portable d’un juif que d’assassiner 2 millions de rwandais »

Et qu’est-ce qui vous permet d’affirmer : « la plupart des personnes ont intégré cette phrase comme "Plus jamais il ne faudra toucher à un juif" au lieu de l’interpréter comme  »Plus jamais il ne faudra de génocide ». »

Où avez-vous entendu Kouchner déclarer « qu’il est effectivement plus grave de tuer un juif qu’une autre personne. » ?

Décidément, les banalités racistes ont toujours du succès !

 
Borderie
06H54 11/08/2007

Contre-productivité, dîtes-vous… Oh, que oui! A force de se prétendre victime à tout bout de champ, on provoque une réaction inverse à celle qu’on recherchait.

 
caro | délinquante avérée
09H37 11/08/2007

Sur l’esclavage, connaissez-vous la « loi Taubira » qui dit, dans son article 1er :

« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article575

C’est vrai qu’elle date du temps où la gauche était au pouvoir et la droite se garde bien d’en parler et de la promouvoir.

Pourquoi, alors que l’on parle d’un texte sur la Shoah doit-on parler de l’esclavage et de la colonisation ?

En ce qui concerne les crimes que vous citez, Ilan Halimi (mort, quand même, après avoir été atrocement torturé), celui de Mulhouse et de Lyon, à toute les cérémonies et manifestations, les organisations musulmanes et juives (eh oui, même le CRIF !) étaient représentées, sans parler des plus importantes associations anti-racistes. C’est quand même bizarre qu’on ne fasse pas allusion à ces manifestations unitaires. C’est pour mieux promouvoir le racisme envers les uns ou les autres ?

 
georges972
18H03 21/08/2007

Il ne s’agit pas de faire une concurrence victimaire. Cela ne sert a rien qu’a noyer le poisson.

Y a-t-il aujourd’hui un antisemitisme en France? Probablement!
Y a-t-il un racisme anti-noir en France? Oui, Anti-arabe? Oui, Anti-Roms? Oui.

Une chose excuse-t-elle l’autre? Non.

On peut chercher les causes de tous ces ressentiments, que ce soit d’ordre economique, social, politique, ideologique, religieux. Ce sont des sentiments humains, condamnables certes, mais profondement humains.

Ces sentiments ont des fonctions bien precises: affirmation de soi par rapport a l’autre, affirmation d’une communaute nationale par tapport a d’autres, envies, jalousies, que sais-je!

 
Grégory
22H12 10/08/2007

Fascinante interview. Merci Rue 89, j’espère plus de choses de la même veine (notament faire parler des historiens).

 
rage34
23H43 10/08/2007

Au CA de 23h15, je crois pas que les sionistes « exercent leurs exactions et méfaits dans le monde entier » (où alors j’ai raté un épisode).
Qu’il y ait des exactions commises en territoire israélien et/où palestien, tout le monde te l’accordera volontiers.
Mais jusqu’à preuve du contraire, le bordel qui règne dans beaucoup de parties du monde est dû, tu as encore raison CA, aux sionistes et aux juifs et aux Israéliens. Et bien sûr aux Français, aux Togolais, aux Russes, aux Musulmans et je vais pas citer tous les pays du monde et tous les courants religieux. Pour rappel, les ethnies, les religions et les pays sont des inventions d’une seule espèce : l’homme. Alors comme le sioniste est un homme, je crois que clairement il possède les mêmes attributs que moi, parfois lourd, emprisonné dans ses schémas de pensée appris et intériorisés pendant son enfance entre autres, peut-être supporter de foot, peut-être fan de Lorie, certainement sale quand il ne se lave pas, bref un sioniste est avant tout un homme, donc fortement soumis à la connerie de l’ego.
Franchement, tous ceux qui se disent supérieurs de par leur ethnie, leur religions où leur pays sont des rigolos. Et faut les traiter comme tels. Et ceux qui les combattent comme toi en persifflant sur leur (éventuelle) soif de domination eh bien, ils sont aussi prêts à passer chez Debouzze.

 
Droite Republicaine | Etudiant, NYC
00H07 11/08/2007

« Mais? Ce que je viens de dire c’est antisémite non? »

Effectivement.

 
Julien Dodeler
01H28 14/08/2007

Théories plus que fumeuses, sans fondement, pour tout dire, grotesques.

De plus elles renvoient l’explication des origines du génocide des Juifs à une causalité « magique » ou « tabou », et ancienne (ce côté « du fond de la nuit des temps ») qui en invoquant une cause ex-nihilo, permet de s’abstenir de tout questionnement historique ultérieur.

Des formules à l’emporte-pièce telles que :
« des centaines de milliers de juifs fuyant les pogromes de Russie, de Pologne etc ainsi que la pauvreté vinrent en Allemagne - pas mal étaient des religieux, habillés en noir et tout le pipapo. »

ou encore :

« l’Allemagne ayant besoin d’argent pour augmenter les revenus des allemands, faire la guerre et payer l’armée, il fallu bien tuer les juifs pour les voler - personne n’offre son patrimoine librement à son voisin »

sont :
- méprisantes : « le pipapo ? » ; doit-on comrpendre ici que c’est l’habit traditionnel des juifs ashkénazes pratiquants qui fait l’objet de railleries infantiles ? ;

- ignorantes : les populations ayant fui les pogromes qui touchèrent essentiellement la Russie d’avant 1917 et la Roumanie ont fui en grande majorité vers le nouveau monde, à savoir les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine (2 750 000 environ de 1881 à 1914) ; avec les débuts du projet sioniste animé par Theodor Herzl, environ 50 000 s’exilèrent en Palestine. Il y eut résiduellement, des émigrations vers l’Allemagne ou l’empire Austro-Hongrois, mais compte tenu des relations difficiles de ces pays avec la Russie tsariste et les limitations de déplacement qui leur étaient imposées, ils furents somme toute, bien moins nombreux que ceux qui tentèrent l’aventure américaine, et que ceux qui restèrent.

- simplificatrices : la majorité des victimes de la destruction des Juifs d’Europe sont des Juifs polonais, ukrainiens, baltes, roumains, hongrois. Nombre d’entre eux vivaient en Pologne et en Russie « blanche » (Ukraine, Bielorussie), du fait des obligations que l’empire russe leur avaient imposées, à savoir interdiction ou restrictions de circulation, organisation communautaire localisée dans les régions frontalières et concentrée en « shtetl ». En 1935, les Juifs Allemands sont peu nombreux (moins de 500 000), en dépît de quoi ils seront également massacrés.

- ridicules et évidemment dénuées de sens : l’Etat nazi n’avait pas besoin de « tuer les Juifs pour les voler » : dans le système totalitaire du régime hitlérien, l’état peut tout, y compris évidemment confisquer les biens de ses « sujets », ce qu’il n’a pas manqué de faire, par les lois d’aryanisation économique de 1937 et 1938 ; ces lois ont exclus les Juifs de l’activité économique en leur interdisant d’exercer certaines fonctions, en obligeant les employeurs à licencier le personnel juif, en forçant les entrepreneurs juifs à vendre leurs affaires à vil prix ; évidemment toute transaction immobilière leur était interdite, et leurs bien enregistés. Par ailleurs, les persécutions à l’encontre des Juifs allemands ont débuté bien avant la guerre et sont sans rapport avec la marche de celle-ci : le 7 avril 1933, la « Loi pour la restauration du fonctionnariat » interdit aux Juifs d’excercer toute fonction publique. Les lois instaurant une « séparation » raciale (interdiction des mariages et des rapports sexuels entre Juifs et non-Juifs)datent de 1935 ; ces lois dites de Nuremberg abordent d’ailleurs la « question juive » non sous l’aspect religieux (il n’est nullement question de culte ou de foi) mais « racial » en instaurant une définition précise, administrative et civile, du « Juif ». Celle-ci est fondée sur le « sang », puisque 3 grands-parents Juifs suffisent à faire de vous un banni intérieur.

- d’une naïveté confondante : parler de l’Allemagne des années vingt ou trente comme d’un pays aux « aspirations pacifistes » alors que
1) son souci constant est de contourner le « diktat » du traité de Versailles pour retrouver la souveraineté totale sur ses territoires ou ceux sur lesquelles elle estime avoir une légitimité,
2) dès 1925, sous la République de Weimar, elle reconstitue son arsenal militaire (grâce à un accord secret avec l’URSS)
3) les partis de la droite conservatrice (issue de l’aristocratie militaire), de la droite nationaliste et la parti nazi, dont les programmes en matière de politique internationale reposent sur la réfutation du traité de Versailles, la remilitarisation et la lutte contre le « bolchevisme », font à eux seuls 35 à 45% des voix jusqu’aux dernières élections libres de 1933.
dénote une méconnaissance totale de l’histoire allemande du 19è siècle à 1945. Oubliez-vous que l’unification de l’Allemagne commence par la guerre contre le Danemark et s’achève par la victoire de 1871 ?

Tout le reste est à l’avenant, y compris les considérations sur l’Allemagne contemporaine, dont on se demande, vu leur degré de paranoia aigüe, si elles ne traduisent pas une sorte d’angoisse existentielle chez l’auteur qui n’a toujours pas avalé le France-Allemagne de 1982. Si toutefois il était né, car compte tenu de sa méconnaissance ahurissante de l’histoire, il n’a pas été jusqu’en troisième.

Pour finir en beauté et répondre à l’interpellation (d’outre-tombe) visant l’historien, celui-ci a eu une réponse :

« [Les Allemands] ont très peu inventé, même pas le portrait du Juif qu’ils ont emprunté à des textes remontant au XVIe siècle. Ainsi même la propagande, monde de l’imagination, de l’invention, même là, ils furent à la remorque de leurs prédécesseurs, de Martin Luther au XIXe siècle. Là encore, ils n’inventèrent pas. Ils inventèrent avec la Solution finale. Ce fut leur grande invention et c’est en quoi le processus entier fut différent de tout ce qui avait précédé. À cet égard, ce qui s’est produit, lorsque la Solution finale fut adoptée ou, pour être plus précis, lorsque la bureaucratie en fit sa chose, fut un tournant dans l’Histoire. Même ici, je suggérerais une progression logique qui vint à maturation dans ce qu’on pourrait appeler une culmination :
Car dès les premiers temps, les missionnaires chrétiens avaient dit aux Juifs : « Vous ne pouvez pas vivre parmi nous comme Juifs. »
Les chefs séculiers qui les suivirent dès le haut Moyen Âge décidèrent alors : « Vous ne pouvez plus vivre parmi nous. »
Enfin les nazis décrétèrent : « Vous ne pouvez plus vivre. »
(Raul Hilberg in Shoah, Claude Lanzmann)

 
Julien Dodeler
01H46 14/08/2007

En Israël, nombre d’historiens en parlent, et ce depuis une bonne quinzaine d’années.

Laissez tomber le « Diplo » cet été et lisez Zeev Sternhell. « Aux origines d’Israël: Entre nationalisme et socialisme » pour commencer…

 
caro | délinquante avérée
22H41 12/08/2007

je peux donner l’exemple d’un jeune à la recherche d’un employeur pour un contrat d’apprentissage en vente (vêtements). Il a refusé l’offre d’un magasin parce que le patron était juif.

A propos des 3 crimes racistes, pourquoi ne pas dire qu’à chaque fois il y a eu des manifestations inter-culturelles (juifs et musulmans ensemble) pour dénoncer ces crimes ?

 
Borderie
07H14 13/08/2007

A nouveau, nous voilà dans le domaine du « mythe »!… de la « légende urbaine » du genre: il y a des colonies de crocodiles dans les égouts, etc… Pas mal trouvé d’ailleurs, l’histoire du demandeur d’emploi qui refuse un boulot parce que le patron de l’entreprise est juif… On nage en plein délire!
Quant aux trois crimes racistes: il me semblait pourtant n’avoir entendu parler, des semaines durant, que du fait divers purement crapuleux dont avait été victime le malheureux Ilan Halimi… Je dois me tromper…

 
caro | délinquante avérée
08H02 13/08/2007

hélas, cette histoire n’est pas un mythe. Elle est bien réelle. Nous ne sommes pas à Orléans où les commerçants Juifs étaient accusés de faire disparaitre les clientes.

Si on a beaucoup plus parlé de Halimi, cela tient aux journaux. Je répète que les communautés musulmanes et juives de villes où se sont produits les crimes ont manifesté ensemble. Apparemment, que ce soit dans les journaux ou même dans Rue89, certains préfèrent donc continuer à opposer les arabes aux juifs ? On parle bien de « nouvel antisémitisme » ?

 
Julien Dodeler
01H50 14/08/2007

Je loue vous efforts pour souligner ce qui rapproche et non ce qui sépare ; malheureusement, en ces temps de compulsion victimaire (« Je » veux être « aussi » une victime, et même notre Prézydent se sent persécuté par les vilains journalistes) et de crispations communautaires, il devient difficile de célébrer l’universel qui réside en chaque être humain.

 
Thierry75
07H23 13/08/2007

Ferait mieux de chercher dans le bâtiment, le terrassement, le transport routier, ce jeune!… Dans le vêtement, forcément… (Hé, Caro! Il s’agit d’une plaisanterie!).

 
caro | délinquante avérée
09H07 13/08/2007

vous avez entièrement raison… à ceci près que si un jeune porte un prénom ne figurant pas dans le calendrier romain catholique, il n’a pas intérêt à chercher une place chez un artisan, comme un plombier, ou dernier exemple un informaticien dans une boite de maintenance à domicile Très peu l’accepterait prétextant que les « clients » n’en voudrait pas… Si on n’a pas à faire à des employeurs racistes, ça marche très bien

:-)

 
Julien Dodeler
13H44 12/08/2007

Raul Hilberg est un grand historien, un « historien total », pour paraphraser Braudel, qui a eu l’audace de se pencher sur une problématique presque absolument ignorée de ses pairs à l’époque où il a commencé à travailler sur la question. Le biais méthodologique choisi est déterminant et valide le caractère scientifique de sa démarche : Hilberg va à la source, s’appuyant sur les archives allemandes du troisième Reich ; il révise son travail et l’affine dès l’apparition de « nouvelles » sources telles que celles de l’Union Soviétique après sa chute. Ni en Europe, ni aux Etats-Unis, la destruction des Juifs d’Europe de 1933 à 1945 n’avait encore été abordée en tant que telle avant les années soixante (voire soixante-dix).

Certes, Leon Poliakov, autre éminent historien, avait commencé à rédiger son histoire de l’antisémitisme (« Le bréviaire de la haine »), qui se voulait globale et s’attachait notamment à analyser les différents visages de l’antisémitisme au fil des siècles, mais la spécificité du travail de Raul Hilberg doit être saluée, car il a agi en défricheur et a ouvert ainsi la voie aux chercheurs.

A la même époque en France, une rapide analyse historiographique des travaux consacrés à la période 1941-1945 ne relève quasiment aucune évocation de la Shoah, ni même de la persécution des Juifs par l’Etat français ; l’univers concentrationnaire est certes évoqué, le plus souvent par le biais de témoignages bruts apportés par des rescapés issus de la résistance (déportés politiques), mais il n’est pas encore question du massacre planifié - et de la collaboration du régime de Vichy à celui-ci - dans les ouvrages historiques ; en France, la mode est encore à l’édification d’une mythologie officielle d’une nation résistante, ayant été durement éprouvée dans sa chair ; gaullistes et communistes (« Le Parti des Fusillés ») s’accordent pour défendre ce postulat*.

Face à eux, des écrivains qui « racontent l’histoire » sans réelle méthodologie (absence de sources diversifiées, pas d’analyse documentaire, pas de critique interne, ni externe des rares pièces étudiées, usage inconsidéré des archives de presse), tels Amouroux ou Castellot, tentent de légitimer Vichy en apportant un vernis érudit à des théories relevant du café du commerce (« 40 millions de Pétainistes » ; « Les vraies raisons de la défaîte : le Front Populaire ») aux relents parfois antisémites (le « Juif » Blum, dont le « tropisme anglo-saxon » et « cosmopolite » n’était pas « compatible » avec le gouvernement de la France). Plus généralement, dans le travail des historiens, pourtant riche de l’époque (Soboul et Lefebvre d’un côté, Richet et Furet de l’autre, débattent vivement de la manière d’analyser et d’interpréter… la Révolution Française), pas une note, pas un article, pas un texte consistant sur l’assassinat des Juifs par les nazis et leurs affidés.

Il faudra attendre les années soixante-dix et quatre-vingt pour que le travail théorique sur cette période s’étoffe. A la suite des travaux de Paxton sur Vichy - d’abord, une thèse sur l’Armée et Vichy, qui lui a permis d’accéder aux archives de Vincennes et à celles du secrétariat d’Etat US ; ensuite une somme incontournable : « La France de Vichy » - de l’oeuvre de Hilberg (qui consacre plusieurs chapîtres à la France dans « La destruction des Juifs d’Europe » mais qui ne paraît traduite qu’en 1988 !) et de Poliakov, une génération de jeunes historiens (Rousso, Peschanski, Winock, Azéma), encouragée par Pierre Vidal-Naquet, s’empare de ces questions pour y apporter un éclairage scientifique. Les archives françaises sont ouvertes (souvent sur dérogation ministérielle, compte tenu des contraintes du délai de confidentialité d’une soixantaine d’année qui les frappe). Ces travaux sont ensuite suivis et soutenus par de nombreux chercheurs, dont certains se retrouvent, au CNRS, dans le très sérieux « Institut d’Histoire du Temps Présent ». Ils sont toujours en cours, mais ont également abouti a de nombreuses productions.

http://www.ihtp.cnrs.fr/

*NB : La réfutation du postulat « Tous résistants », non-sens historique essentiellement élaboré par la IVè et la Vè République pour effacer la souillure de Vichy, ne doit pas aboutir, comme certains l’ont fait à tort, au raccourci tout aussi absurde « Tous collabos » ; à ce titre, l’ouvrage de BHL « L’idéologie française », pamphlet intéressant mais aux conclusions très spécieuses paru à la fin des années soixante-dix, ne résiste pas à la comparaison avec les travaux mieux documentés et moins empesés d’esprit polémique de Paxton, Rousso, Ory ou Burrin.

 
Julien Dodeler
10H07 13/08/2007

Oui, c’est vrai.
D’ailleurs, sur la question de la Révolution Française, Furet était considéré comme « révisionniste » par rapport à Soboul par exemple, car sa grille de lecture et d’analyse, de même que son biais méthodologique, différaient du « maître ».

Mais ce terme pose aujourd’hui problème car il a été détourné de son sens par les négationnistes du massacre planifié des Juifs d’Europe. Sous prétexte que le questionnement de l’historien doit être permanent et le regard sur les sources (récentes ou anciennes) renouvelé, les « Eichmann de papier » tels que les a dénoncés à juste titre l’historien Pierre Vidal-Naquet ont cherché à développer leurs théories mensongères, profitant de la confusion qu’ils ont sur entretenir sur le caractère soi-disant scientifique de leur démarche.

Répétons aujourd’hui que l’histoire de la Shoah est récente mais qu’elle a établi la preuve irréfutable d’un massacre des Juifs et des Tziganes planifié reposant sur une organisation politique, administrative et industrielle, par des moyens mobiles (EinsatzGruppen) ou permanents (camps d’extermination) et dont le nombre de victimes est évalué entre 5 et 6 millions d’êtres humains.

http://www.anti-rev.org/textes/VidalNaquet87a/

Au plan historiographique, j’ai oublié d’évoquer la première somme de témoignages recensés à la libération des camps - si l’on excepte les minutes du procès de Nüremberg - à savoir « Le livre noir » d’Ehrenbourg, interdit par Staline.
http://www.phdn.org/contrepillage/livrenoir.html

 
Julien Dodeler
23H37 13/08/2007

Je crois au contraire que tout le travail mené par Raul Hilberg démontre que l’étude de ce fait historique n’est en rien figé : sa méthodologie en est la meilleure preuve, et l’hommage qu’il rend à certains « nouveaux » historiens de la question tend à prouver qu’il n’était en rien partisan d’une histoire vitrifiée dans ce que d’aucuns nomment le « devoir de mémoire », qui est un autre problème et qui ne relève pas stricto sensu de la démarche historique.

La confusion faite par certains lecteurs entre les deux a amené à ce sujet de nombreux commentaires, très déplacés sur la « concurrence des mémoires ». Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire et donc à la compréhension du passé pour éclairer le présent (ou pour comprendre le passé, car oui, c’est une fin en soi), il existe d’excellents ouvrages d’historiens sur l’esclavage (dont l’origine ancienne, antique, nous rappelle qu’elle ne se résume pas à l’infâme traite des noirs), la traite des noirs en particulier, le colonialisme ou le génocide arménien.

Entretenir des polémiques aux sous-entendus parfois malhonnêtes intellectuellement, voire idéologiquement douteux, et s’invectiver à coup de millions de victimes n’est pas le propre du travail d’historien ; la vie, les productions, et les positions de Raul Hilberg nous l’ont montré.

 
georges972
18H27 21/08/2007

Pouvez vous preciser votre pensee?

Raul Hilberg, dans la premiere edition de son ouvrage s’est penche sur le nombre des victimes juives. Il en est arrive a la conclusion que ce nombre toutnait autour de 5.1 millions. Au fur et a mesure des annees, et avec l’ouverture des archives, ce nombre a ete revise. Aujour’dhui, avec notamment les derniers travaux sur le terrain du Pere Desbois et de son equipe, il s’avere que dans la seule Ikraine, le nombre des victimes juives s’eleverait a plus de 1.5 millions alors qu’Hilberg parlait de 1 million pour l’ensemble des territoires sovietiques. La Bielorussie, la Moldavie, les territoire russes occipes n’ont pas encore ete explorees par le Pere Desbois.

 
babayaga | musique du monde
15H50 13/08/2007

l’esclavage a été reconu par la loi Taubira comme « crime contre l’humanité », ce n’est pas un génocide (volonté de faire disparaître une population), contrairement à la Shoah ou au massacre des Rroms par exemple.

Le devoir de mémoire des uns ne fait pas oublier le devoir de mémoire des autres.

Je trouve également l’article fort intéressant et prouve que les recherches sur la Shoah ne sont pas « vitrifiées » et demeurent vivaces (en exceptant les recherches des négationnistes et révisionnistes en tout genre).

 
Julien Dodeler
00H11 14/08/2007

Et si l’on veut bien séparer le débat sur le devoir de Mémoire (qui est capital, mais ne relève pas stricto sensu de l’histoire), je me permets de renvoyer les lecteurs à quelques références bibliographiques majeures sur ce sujet :

- Marc Ferro (ouvrage sous la direction de) : Le livre noir du colonialisme (ed. Robert Laffont) ;
- Les travaux de Pierre Vidal-Naquet sur la Grèce Antique qui permettent de comprendre comment l’esclavage s’intègre dans une société qui considère pourtant qu’elle est la plus avancée du monde connu ;
- Les travaux de Petré-Grenouilleau sur ce même thème, mais dans le cadre moderne de la traîte des Noirs (Nantes au temps de la traite des Noirs, ed. Hachette, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, ed. Gallimard) ;
- Les travaux de Ternand et Chalion sur le génocide arménien font référence.