TRIBUNE

Spock.com: le droit au silence des puces

Spock.com (1) représente la première version grand public d’outils de recherche qui jusqu’ici étaient réservés aux professionnels de l’intelligence économique. Mais, plus encore que la sophistication de ces outils de recherche, ce sont les conditions de leur extension qui ont évolué. En effet, le recueil d’informations sur les personnes a connu une montée en puissance à mesure que les utilisateurs eux-mêmes participaient à la diffusion de ces informations, et c’est l’un des paradoxes de ce que l’on nomme le web 2.0 ; les informations confiées volontairement par les utilisateurs au travers des blogs et des « réseaux sociaux » comme MySpace, Facebook et autres LinkedIn pourraient à terme créer les conditions d’une crise de confiance massive à mesure que ces réseaux pourront remettre en cause… la vie sociale de leurs usagers.

De l’Internet… à l’Everyware (2)

Le règne de l’hypertransparence que beaucoup prédisent pourrait prendre bientôt une forme bien différente de celle qu’avaient imaginée les auteurs de science-fiction. Ainsi, s’il était déjà possible de connaître de nombreux éléments liés à la vie privée via l’Internet actuel, il sera possible d’en connaître infiniment plus lorsque l’ordinateur ne sera plus le moyen d’accès prioritaire à l’Internet.

En effet, l’adoption des outils mobiles de connexion (téléphone mais aussi automobile et bientôt l’ensemble des outils électroniques) changera profondément le profil (et la quantité) des données recueillies sur les personnes. L’entrée de l’Internet dans la « vie de tous les jours » soulève en effet de nombreuses questions sur les mesures que les créateurs de ces nouveaux services prendront pour éviter que la vie privée ne soit progressivement remise en question.

Ainsi, la convergence des technologies de mobilité, de géolocalisation et d’identification des objets pourrait installer dans la vie de leurs utilisateurs des systèmes de plus en plus intrusifs. Ces réseaux ubiquitaires ou encore cet « Everyware », pour reprendre le néologisme d’Adam Greenfield, pourraient alors remettre en cause la notion même de vie privée. Les services offerts par ces technologies pourraient dans un premier temps être jugés assez utiles pour que les contreparties en termes de libertés individuelles puissent passer au second plan.

En effet, avec ces nouveaux outils, le recueil d’informations sera permanent là où jusqu’ici il était « fractionné » par la connexion des usagers aux ordinateurs. Avec l’avènement de l’Internet mobile et bientôt de l’Internet des objets, c’est l’ensemble des activités quotidiennes qui auront une traduction sur le réseau.

Du droit à l’oubli… au droit au « silence des puces »

Ces technologies, une fois combinées aux technologies des puces sans contact (ou puces RFID), pourraient devenir littéralement indiscernables, ce qui faisait dire récemment à Alex Türk, président de la CNIL, dans son rapport d’activité 2006 : « Les nanotechnologies permettront bientôt de dissimuler complètement une technologie informatique en la réduisant à l'échelle du millionième de millimètre. les règlements suggérés par la Cnil pourraient être complètement submergés et contournés par cette “nouvelle vague de miniaturisation.”

Les conflits entre les impératifs de sécurité des Etats et la protection de la vie privée prendront aussi de nouvelles formes. Le contrôle par les usagers des informations les concernant, qui apparaissait comme une nécessité théorique, deviendra une obligation de plus en plus évidente pour les acteurs de l’Internet. Ainsi, Google a “préventivement’ modifié sa politique de conservation des données issues des recherches des internautes pour éviter des accusations de ‘big brotherisation” (3) du moteur de recherche.

Le droit à l’oubli, qui semble pourtant bien difficile à établir sur un réseau ouvert, pourrait bientôt être remplacé par un nouveau droit, le droit au “silence des puces”. En effet à mesure que l’Internet des objets se développera, le contrôle démocratique par les citoyens devra leur permettre de désactiver ces puces afin d’éviter qu’elles ne les privent durablement… de leur vie privée.

Bernard Benhamou est maître de conférences à Sciences Po et enseignant à l’université Panthéon-Sorbonne. Il a aussi été conseiller de la délégation française au sommet des Nations unies sur la société de l’information.

(1) Le moteur de recherche “personnel » reprend en effet le nom de Spock, le personnage de Star Trek originaire de Vulcain et adepte du culte de l’”hyperlogique dénuée d’émotion.

(2) Everyware : The Dawning Age of Ubiquitous Computing par Adam Greenfield (Peachpit Press, 2006).

(3) EU privacy group : Google cookie life still too long par Tom Espiner(


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
Servais-Jean | Psychanaliste orphelin
03H17 09/08/2007

Il est évident que la technologie va permettre bientôt un suivi physique puis comportemental des individus. D’une part en employant des micropuces RFID installées à la naissance et ensuite en pistant les informations laissées dans toutes les banques de données et les correspondances d’une personne.
Pour la deuxième partie le réseau américain Echelon est déjà bien avancé.
Bonne chance à tous.

 
Ehim
08H49 09/08/2007

C’est notre Sarko qui va être content. Tout le monde saura tout le temps où il est et ce qu’il est en train de faire. Même plus besoin de journalistes.
Enfin, presque, parce que quand il est avec Rachida Dati, il n’est visiblement pas content que ça se sache.
http://ehim.over-blog.com

 
Alexad
15H46 09/08/2007

Bonjour,
Une question à rue89. Pouvez-vous me dire qui ferme les commentaires ?
 Merci

 
Damien Cirotteau | Rue89, informaticien
18H13 09/08/2007

Les commentaires sont refermés en fonction du vote des internautes. Tout commentaire avec une « note » inférieure à 2 est refermé. A ce propos, les votes sont supposés évaluer la pertinence du commentaire et non pas l’accord/désaccord avec son auteur (même si ce n’est pas toujours vrai dans les faits). Nous sommes en train de mettre au point un nouveau système de vote dans la nouvelle version qui permettera de différencier les 2 fonctions.

 
Alexad
20H09 09/08/2007

Merci pour votre réponse précise et rapide !!

 
Thomas AMICO
19H54 09/08/2007

Pour avoir beta-testé Spock, il est clair qu’ils sont toujours en plein développement… A suivre…

Il n’empêche que l’article pose une question essentielle: que reste-t-il du droit à la vie privée ? Les sources d’érosion du respect à la vie privée m’apparaissent en effet double.

Tout d’abord, il y a les sites dits « sociaux » ou « communautaires » qui fonctionnent sur la base du volontariat. Tout le monde remplit frénétiquement son profil Facebook, LinkedIn ou MySpace, communique chaque instant de sa vie via Twitter, publie toutes ses photos sur Flickr et ses videos sur Youtube. Cette publicité « volontaires » de la vie privée est déjà potentiellement dangereuse même si ça paraît plutôt « cool » au premier abord d’être suivi par des milliers de fans sur Twitter se demandant ce que vous allez manger à midi. Un seul exemple d’effets pervers: imaginons une entreprise se créant un profil facebook pour « scanner » le profil de candidats à un emploi. Rien ne lui est plus facile et peu coûteux. Je suis toujours intrigué par le niveau de détails qui figurent dans le profil de nombreuses personnes. Ainsi, il serait sans doute facile à notre employeur de repérer les homosexuels (interested in …) ou les personnes d’origine étrangère (Hometown) grâce à une petite recherche sur facebook.

L’article de Bernard Benhamou traite plus spécifiquement du second mode d’érosion du respect de l’intimité: l’intrusion, à leur insu, des technologies dans la vie privée des utilisateurs. Quelques mini-scandales ont déjà secoué le web: tout le monde garde en mémoire les fuites d’AOL sur les recherches effectuées via son moteur de recherche. Certes, même si les internautes n’étaient pas nominalement désignés, les proches pouvaient facilement les reconnaître tel cet homme habitant une petite ville des USA, marié à une femme médecin qui cherchait sur Internet comment lui annoncer qu’il voulait divorcer et qui souhaitait savoir si le fait qu’il fantasmait sur sa belle mère était normal ! On imagine que ça a dû jazzer dans la petite ville en question…beaucoup avaient en effet reconnu le couple en question et averti madame…

Les puces RFID et les technologies de recherche telles que celles développées par Spock vont encore plus loin. Elles s’immiscent de façon totalement anodine dans notre vie quotidienne. qui sait si demain cette charmante puce qui vérifie le contenu de votre frigo pour passer commande à votre place chez Telemarket ne communiquera pas à des tiers que vous êtes diabétique et ne mangez pas de sucre ? On pourrait multiplier les examples. Des technologies comme Google Street View paraissent géniales de prime abord mais que dites-vous si vous êtes photographié sortant d’un sexe shop ou au bras de votre maîtresse. Est-ce à Google de rendre ces informations publiques? Mais allons plus loin. Imaginons que quelqu’un vous reconnaisse au bras de votre maîtresse sur une photo Google Street. Il vous « tague » alors comme dans Facebook (associe votre nom et votre photo) ou publie la photo sur Internet avec votre nom, uniquement pour la montrer à quelques amis (t’as vu c’est machin qui trompe sa femme). Spock, grâce à des technologies de recherche pointues glâne l’information et l’ajoute à votre profil, informant du même coup tous vos contacts d’une mise à jour de vos informations ! ouch !

Science fiction dites vous ? Comme Bernard Benhamou, qu’il me soit permis de penser que le respect de la vie privée et « le droit au silence » doivent être mieux protégés. Un nécessaire débat de société doit s’instaurer et cet article constitue certainement un très bon début !

Thomas Amico
http://www.tomamico.com

 
C. Creseveur | scénariste
17H39 10/08/2007

Google est manifestement plus pernicieux que Spock. Mais il y a deux domaines dans lesquels Spock à l’air assez dangereux: le catalogage, et le fichage façon « infotainment ».
C’est à dire que non seulement les gens y sont classés par catégories (ivrognes / pétasses / informaticien / homme politique / etc.), mais on peut trouver dans leur fiches des renseignements sur leurs affaires personnelles (on peut savoir que machine est l’ex-girl friend de bidule).
Il me semble à cet endroit que le problème vient du débordement total du mode de pensée américain pour qui ces méthodes sont monnaies courantes.
Pourrons nous échapper à ce nouveau bulldozer de la pensée?

 
pom7848 | étudiant/chargé de cours
18H41 09/08/2007

Oui. Où est le contre sens ?

« Intelligence avec l’ennemi »

 
pierrejcallard | www.nouvellesociete.org
09H06 10/08/2007

Il est inévitable que le moyens de renseignements disponibles soient utilisés. Il faut se faire à l’idée d’une société transparente, dont les avantages, d’ailleurs, surpassent les inconvénients.

http://www.nouvellesociete.org/5150.html

Pierre JC Allard