Quand les chefs américains n'ont rien à se mettre sous la dent

Heat de Bill BufordAlors que nombre de chefs aux Etats-Unis ont acquis la stature de stars du sport ou de l’écran, alors que les livres et chaînes de télévision pour "foodies" (néologisme désignant les gastronomes post-modernes) brassent des millions de dollars, une réalité paradoxale demeure: à part à New York, et quelles que soient les sommes souvent extravagantes que l’on est prêt à dépenser, il demeure très rare de sortir d’un restaurant américain avec cette impression ineffable de pur contentement épicurien que de simples gargotes européennes arrivent encore à inspirer.

Pourquoi? s’est demandé Bill Buford, membre de la prestigieuse équipe journalistique du New Yorker. Et, dans son cas, la question ne s’est pas arrêtée à de vagues considérations historiques: saisissant l’occasion d’un portrait de Mario Batali, chef américain d’inspiration italienne devenu la coqueluche du Tout-New-York, Buford a littéralement remonté les manches et mis les mains à la pâte, d’abord en se faisant accepter comme cuistot dans la cuisine exiguë du "maestro", puis en s’embarquant dans une aventure gastronomique qui allait le transformer, pour reprendre le sous-titre du livre, en "esclave des fourneaux, préparateur de rang, rouleur de pasta et apprenti d’un boucher de Toscane fou de Dante".

Sa quête, racontée avec une précision et une vivacité impressionnantes, débouche sur une conclusion à vrai dire peu surprenante: malgré tous leurs efforts et les moyens financiers souvent considérables qu’ils déploient, les chefs américains, amateurs ou professionnels, manquent des réflexes acquis génération après génération, de la tradition culinaire ancestrale qui, en Europe –et particulièrement en Italie, sujet d’études principal de Buford–, aboutit dans l’assiette à cette inimitable –et si complexe– "simplicité" du goût. Décrivant avec verve la tension physique et mentale régnant dans la cuisine d’un restaurant réputé –Babbo, l’établissement-phare de Mario Batali, a obtenu les trois étoiles tant convoitées de la rubrique gastronomique du New York Times, ce qui est à la fois beaucoup et peu, comme le remarque Batali, car contrairement à la plupart des mégalopoles d’aujourd’hui New York n’a en fait qu’une seule référence en matière de haute cuisine, celle du New York Times–, l’auteur nous donne des aperçus saisissants des limites d’un art "appris" plutôt que "transmis", et qui s’est développé dans un contexte socio-culturel où le "bien-manger" est loin d’être une priorité. Encore aujourd’hui, la quantité prime de loin sur la qualité, dans les assiettes américaines.

"Ici, l’on dîne tôt et la nourriture vous est imposée ad nauseam ou presque", remarquait déjà en 1861 le grand écrivain anglais Anthony Trollope lors de son voyage en Amérique. C’est une disposition d’esprit –et de corps– que même les chefs les plus talentueux ont du mal à transformer. Ce qui est évident, pratiquement inscrit dans les gènes du cuisinier européen, demeure souvent l’objet d’un effort intellectuel et gustatif pour son homologue américain. Buford nous montre ainsi une bordée de cuistots doués, souvent issus de coûteuses écoles culinaires, rester perplexes devant un plat-de-côte, succulente partie du bœuf qui n’a même pas de désignation définie dans la boucherie anglophone. Ou bien ils soupçonnent leur ombrageux chef de chercher à les faire tourner en bourrique en décidant que tel type de pâte nécessite une finition aux copeaux de parmesan et tel autre non, une distinction que n’importe quelle maîtresse de maison bolognaise sait faire d’instinct.

Lors de ses nombreuses escapades en Italie, Buford prend soin de ne pas apparaître comme le "Ugly American" venu piquer leurs recettes de grand-mère à des professionnels trop crédules. Dans la cuisine ou devant le billot de boucher, il écoute humblement, assimile, va chercher confirmation dans des grimoires gastronomiques du XVe siècle, et revient avec des questions que les habitants du Vieux Monde, pris au piège de l’évidence, ont oublié de se poser: à partir de quand, ainsi, les Italiens ont-ils adopté l’usage d’ajouter un œuf à la farine et à l’eau de la "pasta"? Ou: comment se faisait la polenta avant que Christophe Colomb ne rapporte le maïs de ses voyages?

Ses allées et venues intercontinentales lui permettent d’analyser la crise de la tradition culinaire européenne, confrontée à l’industrialisation de la production alimentaire et aux changements des mœurs, et les risques encourus par un art culinaire américain encore adolescent et soumis à la dictature du client-roi. Ceux-ci n’ont rien de théorique: dans la petite ville de Pennsylvanie où j’habite, j’ai vu un jeune chef très prometteur, enthousiaste de la "diète méditerranéenne", être forcé d’en venir peu à peu aux lourdes sauces au fromage et aux bizarres combinaisons de sucré-salé que sa clientèle "traditionaliste" attendait de lui. Principe de réalité: un soir, raconte Buford, Mario Batali envisage sérieusement de mettre à la porte une tablée qui a renvoyé en cuisine deux plats pourtant irréprochables. "Qu’est-ce qu’ils boivent?", demande-t-il au maître d’hôtel alors qu’il est prêt à bondir sur les impertinents; une bouteille à 475 dollars, lui répond celui-ci; "Ah, alors laisse tomber!", concède le chef humilié.

Buford s’intéresse aussi, avec humour et impertinence, à l’intense hostilité que nombre de chefs anglo-saxons actuels affichent à l’encontre de la gastronomie française. En ces temps obsédés par le cholestérol, l’école d’Escoffier et de Brillat-Savarin a certes tendance à sentir le souffre. Mais Buford, adoptant là une démarche originale, trace un parallèle historique entre cette aversion et la vieille thèse italienne selon laquelle la cuisine française ne serait qu’un avatar de la tradition culinaire transalpine, Catherine de Médicis ayant apporté à ses nouveaux sujets la subtilité du goût toscan lorsqu’elle était devenue reine de France. Inlassable analyste et physiologiste du goût, Buford achève la première partie de sa quête sur le constat d’une nécessité: pour mieux approcher le mystère du plaisir gustatif, il lui faudra maintenant effectuer des navettes exploratrices entre New York et le pays de la sauce gribiche. On attend le récit avec impatience.

"Heat, Bill Buford, Vintage, 2007 (en français: "Chaud brûlant", traduit par Isabelle Chapman, Bourgois, 2007)"


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Courageux anonyme
00H48 07/08/2007

Heureusement l’Europe est de plus en plus séduite par les plats cuisinés et les chaines de restaurant utilisant un main d’oeuvre sous-qualifiée manipulant des plats réchauffés ou en kit, ce qui fait que ces archaïsmes alimentaires vont vite disparaitre et nous pourrons nous hisser au niveau de la grande civilisation américaine.

 
Courageux anonyme
01H09 07/08/2007

Ouh que c’est chiant cet article!

 
Courageux anonyme
02H49 07/08/2007

Bah non, il est au poil, ce papier. Et bien écrit. Sauf le titre : je croyais qu’il annonçait un article sur le manque d’ingrédients de qualité… M’enfin, me suis pas ennuyé une minute.

 
07H06 07/08/2007

Excellent article, oui, j’attens la suite avec impatience, a la sauce gribiche.

 
Courageux anonyme
07H23 07/08/2007

annecdocte culturelle vécue
le seul truc capable d epater un GI chez un militaire
français ce sont ses rations de combats quand on sait
l image qu ont nos rations dans la population on
visionne le gouffre entre la cuisine européenne
et la  » bouffe us » qui nous colonise

 
10H21 07/08/2007

Très, très intéressant cet article… C’est vrai qu’en suivant un peu les blogs culinaires US, dans certains cas on cherche un peu la simplicité. Je me suis un peu intéressée aux traditions culinaires aux Etats Unis, et on se rend alors vraiment compte que le cliché parfait du premier commentaire de 00h48 ne correspond pas à la réalité historique!
Bref, article vraiment très intéressant.

 
Courageux anonyme
10H33 07/08/2007

Merci pour cet excellent article qui puise aux sources de nos différentes civilisations. Très agréable à lire, surtout dans un contexte où l’on nous vend les Etats-Unis comme le « top » culturel, notamment pour y passer ses vacances…. aux frais d’un ami intéressé….
J’ai franchement envie de lire le livre de ce Buford, car en essayant de comprendre les autres on en apprend toujours un peu plus sur soi-même.
Pour finir je confirme que l’art culinaire « transmis » est un réflexe qui ne s’explique pas : j’ai 33 ans et je m’intéresse enfin à la cuisine depuis 2 ans, et j’ai constaté que me revenaient en mémoire automatiquement tous les gestes que j’ai vu faire chez ma mère quand j’étais petite (maman était femme au foyer), et que donc je reproduis sans effort. Toutes les écoles du monde n’auraient pas abouti à ce résultat.
Audrey - Pau 64

 
Courageux anonyme
16H46 07/08/2007

Bon article—

Je vis aux Etats-Unis, et je dois dire, pour le commun des mortels (qui aura du mal a aller dans un trois etoiles michelin, que ce soit en France, aux Etats-Unis, ou ailleurs), la ligne:

 » quelles que soient les sommes souvent extravagantes que l’on est prêt à dépenser, il demeure très rare de sortir d’un restaurant américain avec cette impression ineffable de pur contentement épicurien que de simples gargotes européennes arrivent encore à inspirer.  »

me semble (si je la comprends) tres arrogante (on dirait du Chirac en train d’essayer d’avoir les JO)

C’est vrai, c’est plus facile de bien manger en
France qu’aux Etats-unis (surtout quand on a un budget reduit), mais de la a sous-entendre (en tt cas, je pense que c’est ce que nombre de lecteurs comprendront) qu’on boufferait presque mieux dans un petit bistrot francais que dans une grande table americaine (si l’on met de cote les preferences de l’un ou de l’autre pour la grande cuisine ou les repas bistrot), c’est pousser meme dans les orties. Il y a nombre de tres tres bons restaurants aux Etat-unis - et pas forcement tres chers (je rassure nos amis americanophobes, il y en a aussi des horribles, et meme le mac do ici est bien, bien, bien pire qu’en France…)

Le probleme, c’est plus (dans certains endroits) une culture ultra-speed et pas tres epicurienne, et du coup, peu de gens cuisinent et se font aussi refiler de sacres saloperies (surtout au rayon fruits et legumes) pour cher. Pour avoir de la qualite, il faut aller du cote d’enseignes plus huppees (genre whole foods), et la, tout mon budget y passe.

C’est interessant de mentionner qu’il y a (au contraire des idees recues) -dans certains endroits, tout du moins- une vraie culture de la nourriture aux US (le succes de ratatouille en temoigne, quelque part.. meme si le film se passe en France)

 
Courageux anonyme
13H52 08/08/2007

l’article parle de contentement épicurien, et vous répondez  » très très bons restaurants  » … ça n’a pas grand chose à voir, c’est peut être cela que vous n’avez pas compris. Ca n’a pas à voir non plus avec la qualité des produits servis, comme vous avez l’air de le penser.

Le contentement épicurien, c’est cette sensation d’avoir fait un repas qui vous rend heureux, qui satisfait tous vos besoins du moment, dont vous sortez avec le sourire et en vous frottant le ventre, en bref celui qui vous apporte une dose de plaisir maximum.
on peut tout à fait ne pas avoir cette sensation dans d’excellents restaurants, dont la cuisine est vraiment très bonne, le décor très joli, un établissement étoilé à foison. simplement quelquefois l’ambiance n’y est pas, les plats sont hyper raffinés mais pas chaleureux, on en sort épaté voire conquis, mais pas avec cette sensation de complétude béate !

je suis d’accord avec ce qui est dit dans l’article a 100% , comme disent les états uniens, c’est ce côté « cheerfull »,le contentement, être rasséréné par un lieu et la cuisine qu’on y sert, qui manque à beaucoup de restaurants aux états unis, et ce quelle que soit leur qualité affichée.
la plupart d’entre eux vendent des paillettes et pas du bonheur simple en effet. ceci explique cela.

 
22H46 07/08/2007

Pour qu’une gastronomie ou du moins une cuisine de qualité puisse se développer il faut, entre autres, qu’une proportion raisonnable de la population y ait accès. Ce n’est pas un hasard si on mange bien en France et dans certains pays d’Europe.

Aux USA seule une infime proportion de la population (les amis de Naboléon p.ex.) jouit d’un revenu suffisant pour se payer des restaurants prétendus gastronomiques alors que l’Américain moyen est pauvre, obèse et endoctriné. Cette dernière « qualité » les limite aussi dans ce qu’ils préparent eux-mêmes. La lourdeur de leurs traditions met les Américains à l’écart de bien des innovations culinaires et les obligent à consommer des mets insipides mais incontournables s’ils veulent paraître de bons citoyens. Ne pas se pâmer devant la tarte à la citrouille pourrait passer pour du communisme, voire du terrorisme.

Enfin l’importance accordée au dieu dollar est aussi un obstacle à la créativité culinaire. A partir du moment où un restaurant est cher, les gens sont persuadés qu’ils y mangent bien alors qu’en réalité c’est très moyen. De plus, on y mange froid à cause de la climatisation. Pourquoi le chef se fatiguerait-il si ses clients sont satisfaits et acceptent de payer le gros prix ?

Nous devons tout mettre en œuvre pour ne pas les imiter. Et pas seulement en ce qui concerne la tambouille. C’est toute notre qualité de vie que nous devons préserver.

 
Courageux anonyme
00H09 08/08/2007

mouais.. il faut sortir de son trou de temps en temps.
on rigole en lisant un ingenieur se plaindre de l’infime portion des amis de sarko qui ont les moyens d’aller au resto (en passant, tapons allegrement sur sarko, mais evitons les comparaisons avec un nabot - c’est d’un comique de repetition navrant, et avoir peu d’egard pour les gens de petite taille. j’imagine que vous vous imaginez tolerant, aussi?).

L’americain moyen est pauvre, et probablement a plus de chances d’etre obese qu’un europeen (mais je vous rassure, ami, pour un japonais ou un chinois, vous etes aussi un immonde obese- enfin, pas immonde, parce qu’ils ont plus de chance d’avoir un peu plus de tolerance et de respect que l’espece que vous representez). Endoctrine? J’espere que vous realisez
que _vous_ sonnez comme une des centaines de clones qui trouveront n’importe quelle occasion pour parler de leur sujet prefere, pour faire oublier leur propre petitesse.

Je vous propose une phrase a peu pres aussi conne:

Ne pas cracher sur la bouffe americaine (disons: la citrouille) releve du neo-liberalisme, voire du fascisme.

C’est tres con, mais c’est au niveau de votre prose. La fois ou je suis passe aux EU, je n’ai pas aime la bouffe, mais lire ce tissu de c… me fait vraiment penser que rue89 devrait vraiment faire qqchose pour arreter les gens comme vous de degueuler leur etroitesse d’esprit a l’ecrit (et soyons honnete, d’arreter les gens comme moi de ne rien apporter au debat).

Ils ont des traditions, et tous les pays en ont: en France, on bouffe encore du foie gras, ou de la quiche lorraine, en belgique, on bouffe encore des moules-frites. C’est pas pour ca qu’on bouffe _que_ ca. Pareil pour les US.

Aussi, une des raisons pour lesquelles le vin francais ne se vend pas tres bien, est le reproche suppose qu’on n’arrive pas a depasser nos traditions.
Pourtant, moi le pinard francais il me va tres bien.

Il faut tout mettre en oeuvre? Et bien allons-y, je vous en prie, mon bon bouffon, allez mettre en oeuvre et nous divertir, au lieu de perdre votre temps sur internet.

(je suis d’accord sur un point, la clim etait insupportable la bas)

 
Courageux anonyme
21H36 08/08/2007

@ posts divers :

Je dois dire que je suis assez éffaré par soit la méconnaissance, soit l’orientation du papier…Non cher ami dans les dernières 30 années la courbe de qualité s »est inversée… Je ferais abstraction des repas à $1000 chez Ducasse, mais franchement voyez , le vin, le café, le pain, les produits, la diversité…à NYC mais aussi Boston , LA,Miami…etc

« Enfin l’importance accordée au dieu dollar est aussi un obstacle à la créativité culinaire »

ha oui allez donc chez Nobu ou Jewel Bako à NYC et comparer avec le sushi pour chat parisien et revenez nous en parler…

trouvez nous l’équivalent de Whole Foods en France …? Voyez la « qualité des marchés à Paris est désormais incroyablement mauvaise 90% de produits muris en « route », des pesticides à volonté…et quasiment pas d’autre choix pour le consommateur (ici le Star market de base ou le farmer’s market ou le Whole foods organic et un certain nombre de gourmet stores !)

« La lourdeur de leurs traditions met les Américains à l’écart de bien des innovations culinaires »

C’est sur que le cassoulet et la metaphore idéale de la legereté creativite et innovante ! Vraiment vous confondez tradition et votre dogmatisme !

Allez en Bretagne pour essayez de manger un homard est digne d’une épreuve de Treasure Island..par contre venez dans le Maine (twin lobster meal for $ 20…) avec un Chardonnay de califorie sublime ! Ceci sans parler de l’acceuil, du service et autres désagrements français comme être enfumé ou absence de chaises hautes pour enfant (kid’s portion…oublions)et les toilettes sales !

bref la tradition italienne est encore bien vivante car partager par l’ensemble de la population par contre en france le declin du gout et du style est phenomenal (ex taux de penetration Mac do le + haut d’Europe , + de 1100 mac do en france..! Les cantines scolaires et corporate sont infames )ceci pour répondre au fin gourmet de 1917 que semble être Eurasia (je vous excuse car vous êtes belge) avec son sublime

« De plus, on y mange froid à cause de la climatisation. »

Ridicule !

La tradition européenne gastronomique est quasiment infini et donc extraordinaire..par contre les comportements sociologiques récents entrainent sa detruction, la masse se satisfait de mediocrité culinaire et comportementale (service). Ici c’est l’inverse depuis une trentaine d’année…alors cher Eurasia laissez tomber le dogmatisme de bas étages et essayez la connaissance, la mobilité, le mouvement…et ouvrez les fenêtres l’air vous fera du bien !
Si vous voulez des addresses des restaurants ici sans problème !