On connaît la légende forgée par Jean Vilar lui-même : » Le Festival d'Avignon est né d'une rencontre avec le poète » … Le Poète en majuscule, dans l'histoire d'Avignon et de la Provence, c'est René Char, qui écrit effectivement à Vilar en décembre 1946, quelques mois avant la première Semaine d'art dramatique : » Il faut absolument que je vous voie… »
Char avait plutôt en tête un film, où aurait joué Vilar. Le poète ne tournera pas ce film, » Le Soleil des eaux » , mais il met l'homme de théâtre en relation avec ses propres mécènes, Yvonne et Christian Zervos, grands collectionneurs d'art, qui, eux, vont commander à Vilar un spectacle dramatique pour Avignon où ils organisent en septembre 1947 une large exposition d'art » contemporain » (Picasso, Braque, Matisse…) dans la chapelle du palais des Papes.
C'est ainsi, par ces biais contournés, que naît le Festival d'Avignon, dont on fête cette année les 60 ans, et que Char se trouve embarqué dans cette histoire. Le poète de l'Isle-sur-la-Sorgue est donc chez lui au Festival d'Avignon, et Frédéric Fisbach, artiste associé de cette 61e édition, ne pouvait pas imaginer plus beau retour aux sources qu'un spectacle conçu dans la Cour d'honneur à partir des » Feuillets d'Hypnos » , poème en 237 fragments écrits par Char pendant la guerre, quand il dirige la Résistance dans le Lubéron, puis publiés en 1946, quelques mois avant la naissance du… Festival d'Avignon et de sa rencontre avec Jean Vilar.
Une démocratie du théâtre et de la langue
Comme une boucle historique bouclée, un saut vers les origines, l'impression de revivre une histoire, par les mots du poète, une histoire unique qui pourrait appartenir à tous. C'est cette démocratie du théâtre et de la langue que met en scène Fisbach dans la Cour d'honneur, à travers un dispositif qui voudrait associer le simple fait de dire ces mots(d'autrefois comme d'aujourd'hui) en situation, et le fait de résister.
Résister à l'occupant autrefois, qui avait un visage bien réel, résister aujourd'hui à une force plus insaisissable et obscure, le commerce des loisirs, l'industrie du divertissement, les comportements d'un quotidien qui perd son sens, le spectaculaire d'une culture normalisée et globalisée. Le décor installé sur le grand plateau, multiples petits espaces délimités par des parois de plastique transparent, masque la Cour d'honneur pour dire cette société où tout s'individualise et, pourtant, se consomme ensemble.
Les acteurs appartiennent indifféremment et successivement à l'autrefois et à l'aujourd'hui, et les 237 feuillets qu'ils disent, tous numérotés, ont eux aussi cette vertu de résonner selon un double sens, en un » double bind » permanent. Mais la démocratie de la langue de Char, du moins son combat permanent, prend tout son sens lorsque, à peu près à la moitié du spectacle, 106 acteurs amateurs de théâtre montent sur scène pour » peupler » ces feuillets d'Hypnos.
Jamais on aura vu autant de monde sur le plateau de la Cour d'honneur, et tous ces hommes, toutes ces femmes, recomposent la démocratie du théâtre qui est un espace fondamentalement politique. A eux seuls, ils donnent à la fois une grande vigueur au spectacle, aux mots projetés par toutes ces voix si différentes, et proposent une incarnation possible de l'idée qui sous-tend la langue de René Char : résister est une affaire qui appartient à tous, qui se doit de devenir la langue commune alors qu'elle n'appartient pourtant qu'à un seul et unique étendard, le poète. Les » Feuillets d'Hypnos » , selon Frédéric Fisbach, est un spectacle original qui s'impose à la Cour d'honneur par son imparable énergie démocratique.
En 1948, Agnès Varda a 20 ans et photographie » l'esprit d'Avignon »
L'autre figure » historique » de ce Festival d'Avignon, qui fit ses premières armes photographiques au moment où René Char posaient celles de la Résistance, est Agnès Varda. A 20 ans, en 1948, elle arrive à Avignon, et, à la demande de Jean Vilar dont elle est surtout jusqu'alors la baby-sitter, elle photographie les spectacles, les acteurs, l'atmosphère si particulière de ces étés, ce qu'on peut nommer » l'esprit d'Avignon » .
Soixante ans plus tard, Agnès Varda n'est plus la jeune inconnue du palais des Papes, minuscule brune du TNP, mais l'une des cinéastes et artistes les plus célèbres au monde. A juste titre. Et la dernière installation en date le prouve encore, » Hommage aux Justes de France » , commande publique de l'Etat présentée en janvier 2007 au Panthéon dans le cadre d'un hommage public de la nation aux Justes, ceux qui ont protégé, caché, sauvé des milliers de juifs en France durant la dernière guerre.
Résister, c'est décidément le mot d'ordre qui préside à la naissance du Festival d'Avignon, et que tente de retrouver ce 61e festival en proposant à Varda de » remontrer » ces deux expositions : » Je me souviens de Vilar en Avignon » (qui date de 1991) et » Hommage aux Justes de France » , dépanthéonisée pour être installée dans une ancienne miroiterie des faubourgs d'Avignon. J'ai rencontré Varda en avril dernier quand elle préparait cette double exposition avignonnaise, pour un entretien dont voici un extrait :
On a l'impression que, depuis quelques années, ces travaux d'exposition constituent un nouveau moment dans votre vie d'artiste ?
» Quand, pour la biennale de Venise et son pavillon Utopia Station, en 2003, Hans Ulrich Obrist, commissaire d'exposition et génial secoueur de système, m'a proposé de venir, cela a changé ma vie. Il a eu le culot de m'inviter, et je suis venue avec » Patatutopia » , une installation en trois écrans, et surtout cette matière magnifique : la patate. Il m'a offert la possibilité d'oser. Maintenant : osons ! J'aime énormément ce travail d'exposition et d'installation, qui remet en jeu l'espace, la durée, intègre le regard dans un parcours. Le risque est plus fort, la mise en risque de soi-même très excitante. Cela permet de créer quelque chose qui n'existe pas dans le cinéma, une relative annulation de la mise en scène classique par la participation du visiteur, le désir du spectateur, la mise en espace des images, la conception d'autres formes en trois dimensions. Graphiquement c'est très riche, et concrètement propice à l'imagination : il faut trouver des objets, des décors, des chaises, des circulations. On rentre dans la matière. »
Votre rapport aux images a donc beaucoup changé ?
» C'est quelque chose que j'avais en moi, qui existait parfois à l'état latent dans mes films, et que je peux désormais travailler plus intensément et directement à partir de propositions de musées et d'institutions d'art. Cela rejoint aussi un travail que je réalise depuis cinq ans sur les DVD, un travail très concret, plutôt expérimental et ludique sur les images du cinéma : une autre manière de les proposer et de les faire voir. Cela a commencé par les restaurations des films de Jacques Demy, puis je suis passée aux miens, et j'ai conçu des suppléments autour des films. Cela ressemble pour moi à un carnet de notes, d'impressions, d'idées diverses, qui nourrissent le film lui-même, permettent de le voir ou le revoir autrement. Cela mêle un côté Pléiade et en même temps un côté art populaire. »
Vous travaillez beaucoup sur les bonus de vos DVD…
» …Les boni ! Un bonus, des boni, c'est plus latin, c'est plus joli. Oui, c'est une façon d'expérimenter les DVD que j'aime beaucoup. Et la seule chance que ces DVD soient remarqués et intéressent : dans la folie actuelle des DVD, il faut savoir proposer des choses personnelles et différentes. Après » Cléo » et » Daguerréotypes » , je suis en train d'éditer mes seize courts métrages, réalisés sur cinquante ans de cinéma, en partenariat avec le CNDP. Je vois ces boni comme des antipasti qui précèdent la vision du film, ou des petits boniments qui l'entourent : je suis une conteuse, une raconteuse d'histoires en images, et ces petits films que je réalise spécialement ont cette vertu-là. La dominante de tout cela, c'est le plaisir de montrer des images et de raconter des histoires à partir d'elles. Comme si je créais dedans, comme si je circulais à l'intérieur. Je fabrique moi-même mes images à partir de ce plaisir très particulier.
A Avignon cette année, vous allez montrer vos premières photos, d'il y a soixante ans, et votre plus récente installation, d'il y a quelques mois. C'est une forme de grand écart impressionnant…
Ah ! J'aimerais savoir faire le grand écart ! Oui c'en est un ! Un travail avec les images mais aussi avec le temps. Pas contre le temps, mais en le faisant rebondir à partir des images. Ce que je remarque souvent, toutefois, c'est que le public, lui, est toujours nouveau. A part ça, je suis en train d'écrire un scénario de film… Mais il y aura quand même des installations dedans ! Je suis devenue » installation-dépendante » . »
►Feuillets d'Hypnos, 237 actions pour la scène, de René Char, mise en scène de Frédéric Fisbach, le 17 juillet, Cour d'honneur du palais des Papes.
►Je me souviens de Vilar en Avignon, photographies d'Agnès Varda (1948-1955), chapelle Saint-Charles d'Avignon, 11h-18h, jusqu'au 27 juillet, entrée libre.
►Hommage aux Justes de France, installation d'Agnès Varda, La Miroiterie d'Avignon, 11h-18h, jusqu'au 27 juillet, entrée libre.


























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De
15H10 | 17/07/2007 |
c'est plutôt bien un spectacle de René Char. Il est souvent étanche pour notre vie un peu brutale. Il faut prendre de la distance. Et un festival permet cet apaisement du temps. Cela permet au lecteur de devenir acteur. Puis prendre le chemin de sa propre sensibilité.il disait,
« Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri. » Et ça tombe bien.
De pikasso02
14H04 | 19/07/2007 |
Vous écrivez que les yeux sont capables de pousser un cri ». Je ne le crois pas ! Combien de personnes retrouvent dans l'affiche de Picasso du 19 mai 1964, affiche représentant René Char,( pour un hommage qui lui était rendu au musée d'art moderne de Céret en septembre 1969,) la présence sous jacente de « Madame Cézanne dans un fauteuil rouge » vue en miroir ? Quand vous la verrez, là, vous pourrez vous dire que votre oeil a changé. Et là encore, comme ce que vous écrivez, le lecteur reste acteur, et sa sensibilité n'est pas agressée. Merci à Varda et Char, d'avoir pu parler à nouveau du mimétisme !
De brigitte celerier
18H48 | 17/07/2007 |
oui pour Varda - mais Char était absent des feuillets d'Hypnos, petite guignolade de Fisbach. Navrant
à brigitte celerier
De
15H41 | 22/07/2007 |
fisbach = charlatan
De Stéphane Cohen
17H48 | 18/07/2007 |
M. de Baecque,
l » éloge que vous faites du spectacle de M. Fisbach est pour moi nulle et non avenue. Ce spectacle ne comporte aucun second degré. Je n'ai jamais été autant révolté par une représentation théâtrale. En entrant dans la Cour d » honneur, ce 15 juillet, jour de la première, j » ai d » abord
trouvé le décor laid puis, preuve de ma disponibilité d » esprit, je l » ai observé attentivement et ai été séduit par l » avant-spectacle : décor miniature de ville nouvelle, avec le terme « Aujourd'hui “ en forme de slogan ; gens qui discutent sur la scène, fond musical assez rock : ah ! me suis-je dit, la proposition a l” air intéressante, M. Fisbach veut faire résonner les mots de Char dans notre époque , il casse la notion de théâtre, de spectacle. L » illusion fut de courte durée : cinq minutes à peine. Les premiers mots des » Feuillets d » Hypnos », en voix off, se mettent à danser dans l » espace : je suis ému. Lecteur assidu de l » oeuvre de R. Char, je suis bouleversé d » entendre ces mots résonner, passer par d'autres corps que le mien. Rapidement cependant, je sens un manque de force, de sève dans l » interprétation des comédiens, une défaillance croissante dans la prise de l » espace, dans l » articulation, l » énergie du dire. Soudain, un acteur, de dos, se met à dire une note de Char comme un chanteur de rock : j » aime le rock, le vrai et, ma foi, l » esprit rebelle de Char, surtout dans ce texte, n » est pas sans lien avec la révolte et l » imprécation des grands rockers. Il ne m » aurait pas déplu que M. Fisbach s » ENGAGE vraiment, dans un parti pris brut ( la poésie de Char est brute, les mots des « Feuillets d » Hypnos » sont bruts, du brut de la vie, de la violence, du combat, du désespoir et de l » espérance ), que l » interprétation du texte de Char soit haletante, dans « l » imprécation du supplice », soit du chant, du rock. Sauf que l » acteur en question n » incarne pas le texte,il ne s » engage pas, ne fait pas le saut : il fait un exercice d » atelier théâtre, il fait l » acteur, il minaude, il ne sert pas le texte mais le déforme, le fait grimacer : je vois soudain, pardonnez le caractère péjoratif de l » expression, mais c'est mon opinion, un théâtreux bobo narcissique qui fait le paon et cette expression caractérise pour moi tout le spectacle (sauf les « amateurs », j » y reviendrai ). Je réfute d » emblée l » argument du second degré que vous, M. de Baecque, semblez utiliser pour défendre le spectacle. J » aime le second degré et j » aurais aimé en voir dans le spectacle, du moins en voir si nécessaire car je ne vois pas en quoi le texte de Char en susciterait, mais pourquoi pas, je suis ouvert. Un autre exemple : à la note 17, Char écrit : « J » ai toujours le coeur content de m » arrêter chez les Bardouin… « . Or la mise en scène nous offre alors une honteuse paraphrase, illustration de ce que dit le texte : un acteur entre chez des gens, dans une atmosphère bobo, une fois de plus, les embrasse et dit le texte au public : “ …de serrer les mains de Marius l” imprimeur et de Figuière… ». Ce qui nous est transmis, ce n » est pas « la citadelle de l » amitié », ce n » est pas le havre de bref repos que le résistant trouve chez ses amis, c » est un plaquage misérable, en forme de cliché,de la mise en scène sur le texte, une sitcomisation de ce dernier, c » est-à-dire une mise en place d'une affligeante sensiblerie, d » un humanisme à la Loft Story, donc on ne peut plus modélisé sur l'air du temps et, par conséquent, totalement contraire à l » esprit de résistance du texte ! S'il fallait y voir du second degré, ou une splendide et efficiente actualisation sur la misère et la résistance des gens d » aujourd'hui, c » est râté ou digne du roman photo le plus larmoyant. Ou bien les spectateurs, qui ont si peu applaudi ( ont surtout été applaudis les copains « amateurs » et, en tout cas, pas de rappel ) ainsi que les critiques auront alors été aveugles. Aveugles…les acteurs, devenus personnages d » une pièce de théâtre, se barrent souvent le visage en paraphrasant le texte : cette « mise en scène », du même coup,
m » impose un double bras sur mon propre visage, celui du metteur en scène, de son concept, et le mien car ce à quoi j » assiste devient, au fil de la soirée, de plus en plus insupportable : acteurs tant déboussolés qu » ils articulent mal ( exemple : « les souris de l » enclume » laisse entendre « les souris de l » enc… »), surjouent de plus en plus, c » est-à-dire gesticulent et nourrissent un vide croissant ; enfilade précipitées des notes de Char, comme si le temps pressait ( et c » est vrai que mes voisins et moi-même avions, consternés, fini par trouver le temps très long ! ) ; aucune énergie dans l » espace, aucun rythme, aucun souffle ; une actrice qui aboie quand le texte parle de chien, une scène d » entraînement de boxe genre Gymnase Club quand le texte parle de poings, une vocifération éhontée et prétendument moderne de plusieurs passages, un acteur qui tourne sur lui-même quand le texte parle de tournoiements, des acteurs qui se parlent plus entre eux qu » ils ne s » adressent au public sinon pour le faire sans conviction ou, trop souvent, le faire avec condescendance ou vulgarité ( pas de « commune présence “, expression chère au poète ), un irrespect de la poésie de Char, des textes bouleversants qui parlent des amis assassinés, des frères de combat, de l” héroïsme de la lutte, bref, une horrifiante théâtralisation de ce qui n » a pas à être théâtralisé, a fortiori parce que les « Feuillets d » Hypnos « ne sont pas du théâtre. Une telle “mise en pièces” du texte me révolte. J'en viens au rôle donné aux “amateurs” : connaissant le texte, j'ai vite compris qu » ils entreraient en scène à la note 128, lorsque Char raconte comment les habitants de Céreste constituèrent une « marée » humaine contre les nazis recherchant le Capitaine Alexandre ( nom de maquisard du poète ). La mise en scène à ce titre est un poncif mais, soit, l » idée de faire participer des « amateurs » au spectacle ( de même que celle d » accueillir le public sur les lieux pendant les trois journées où les artistes y résidèrent ) est louable, « démocratique », comme vous dites, M. de Baecque. Et il est vrai que ces « amateurs » apportent la seule part de vérité au spectacle : la candeur, l » authenticité de gens qui ne font pas les acteurs et disent souvent le texte avec une simplicité désarmante qui, enfin, fait entendre le texte de Char ! Ou qui, même dans la maladresse, donne une énergie à leurs actes, s » ENGAGENT. Pourtant , lorsque, comme en atelier théâtre ( mais pourquoi pas ce parti pris, si cela avait été vraiment assumé ), ils miment soudain « Le Prisonnier “ de G. de La Tour, nous retombons à nouveau dans l” illustration scolaire, grossière et ridicule du texte. Ce qui m » a le plus choqué, cependant, c » est que les « amateurs » vont finalement s » asseoir côté cour, dans ce qui représente un amphithéâtre de rue, et deviennent à nouveau les spectateurs de « pros » d » ailleurs de plus en plus perdus ( le cliché, ici : les résistants actifs opposés à la Résistance passive des autres ). Cette insistance à distinguer « amateurs » et « pros » est inadmissible : sur scène , il y a des acteurs, un point c » est tout. Le sens sous-jacent d » une telle distinction est selon moi le suivant : M. Fisbach ouvre « démocratiquement “ les portes de la création théâtrale aux ‘ gens’, aux ‘amateurs’, mais prend bien soin de les maintenir dans ce rôle d'‘amateurs’ au profit des ‘ professionnels’ de sa troupe qui, à mon sens, ont bataillé pour avoir les premiers rôles et ont dominé le projet, c” est-à-dire que M. Fisbach n » a, à mon sens, pas su ou voulu RÉSISTER au sens du poil de ses comédiens, n » a pas su assumer son choix, de faire collaborer des « amateurs “ à son projet. En tout cas, il n” a pas su diriger sa troupe. Il aurait dû faire se confondre les deux types d'acteurs, au détriment de ce qui m'apparaît comme peu » démocratique », la distinction de l' » élite « adroite et des autres, “les gens” ( distinction qui en réalité s » inverse puisque les « amateurs » furent bien meilleurs acteurs que les « professionnels » ,ou acteurs de sa troupe, qui ont beaucoup souffert ). Je ne vois pas de second degré dans tout cela, d'auto-dérision, de critique de la société : il y a une différence entre montrer la fragilité et la beauté des résistants d » hier et d » aujourd'hui, ces « gens simples », et rendre de plus en plus fragiles, faux et désarmés des acteurs censés les incarner, d'autant plus que le texte a été étouffé par le propos flou et intellectuel du metteur en scène. Plus grave : cette « boboïsation », cette mise en spectacle toc d » un texte emblématique de la Résistance annihile l » esprit de résistance, le récupère et au service de quoi ? D « une vision paternaliste et creuse de l » humanisme, de la pédagogie théâtrale, de la « démocratie “. Cette prétendue ‘ ouverture’ est à la mode, politiquement correcte, n'est-ce-pas ? C” est “ culturel ‘. A fortiori dans le cadre de l’ hommage, légitime, rendu à Char pour son centenaire mais qui, en l” occurrence, prend l » allure d » une grand-messe orchestrée d » en haut : Char devenu icône de la Résistance, au service de la bien-pensance unique toc et dominante, de l » humanisme mièvre, d » une mystification dont ce spectacle, sorte de spectacle officiel, dans son râtage et l » idéologie qu » il sous-tend, est le symptôme. L » esprit de résistance se perd. L » heure est grave. Le théâtre conservateur est de retour sous le masque de la lutte pour le Progrès tout comme M. Sarkosy faisait récemment référence emphatique à Jaurès. Plus de polémiques en Avignon, le combat de intermittents du spectacle aux oubliettes, une programmation visiblement traumatisée par les batailles d » Hernani récentes ( même si la programmation de cette année est riche, en particulier avec les autres manifestations organisées autour des Justes et de Char ). Je suis persuadé que R. Char aurait été révolté par une telle mise en scène de son oeuvre. M. Fisbach n » a eu ni le courage de la simplicité, de la sobriété ( faire dire, lire le texte, avec rythme, vérité, par 1 ou 113 acteurs, qu » importe, voire avec des musiciens, sans théâtraliser, aller au fond de la respiration du texte, ), ni celui d » un parti pris autre mais jumeau de la simplicité, celui d » une déconstruction, basé sur l » impro réelle,la spontanéité, le dire de textes plus travaillés en amont, les ruptures de tons, et pourquoi pas sur le rock, et qui serve l » esprit du texte, ceci dit sans avant-gardisme fumeux. » Faut pas faire l » intelligent ! « écrit V. Novarina dans » La Lettre aux acteurs » ( je cite de mémoire ).La poésie est « énergie disloquante “ écrit R. Char. C” est une affaire de tripes, en particulier en ce qui concerne ce poète. Le choix des “Feuillets d” Hypnos “ entraînait nécessairement des difficultés ; M. Fisbach n” a pas su les résoudre, voire les affronter. Je n » ai pas vu la violence, le sang, la sueur, le combat contre la nuit la plus atroce, l » espérance, fût-elle dérisoire, la quête de la « bougie “. Et je vous assure que des gens qui ne connaissaient pas l” oeuvre de R. Char n » ont pas aimé le spectacle. À la fin, j » ai rapidement appaudi les acteurs « amateurs » avant que ma fureur n » explose. J » avais vu un très beau spectacle de M. Fisbach, » L » Annonce faite à Marie » de P. Claudel et je crois qu » il a eu d » autres réussites. Je suis d'autant plus en colère. Je ne peux que lui souhaiter, ainsi qu'à son équipe, de remettre à plat son projet « Feuillets d » Hypnos » et de l'améliorer fondamentalement, d'être vraiment dans le risque.
Stéphane Cohen
à Stéphane Cohen
De
13H44 | 21/07/2007 |
Vous renouez avec le débat et la critique. Merci Monsieur Cohen pour cette intervention qui indirectement invite le lecteur à se replonger dans l'oeuvre de Char. MM
De
15H49 | 22/07/2007 |
Excusez du raccourci :
Fisbach a commis une pure charlatanerie à la Cour d'Honneur.
« La réalité ne peut être franchie que soulevée »
Un travail est donc nécessaire. Dilettentisme ne rime pas avec anthropogénèse…
Au boulot Fisbach… et fissa.
De Stéphane Cohen
11H00 | 24/07/2007 |
Merci à vous MM. Je vous conseille également la correspondance entre Char et Camus récemment parue chez Gallimard, très belle édition qui révèle une merveilleuse fraternité entre les deux écrivains, une fraternité solaire de deux méditerranéens, deux hommes qui combattirent leur vie durant toutes les formes de totalitarismes ( Camus meurt prématurément dans un accident de voiture ), même si leur positionnement par rapport à la guerre d » Algérie par exemple mérite d'être questionné. Ce livre offre un éclairage sur la vie intellectuelle et littéraire française d'après-guerre, sur la question de l'engagement des écrivains, sur les polémiques souvent violentes qui agitèrent ce milieu ( Char par exemple détestait Sartre et prend vigoureusement la défense de son ami dans la querelle de « L'Homme révolté », livre que j » ai lu récemment et qui, en dépit de passages parfois laborieux, est d » une grande actualité ). Je vous conseille également ( mais, avant de le lire j'ai
préféré, depuis des années, me plonger dans l » oeuvre de Char ) le livre de P. Veyne, « Char en ses poèmes », chez Gallimard encore, livre truculent, foisonnant, d'un passionné qui a plongé le plus profondément possible dans l'oeuvre du poète, livre issu de longues rencontres entre Char et Veyne. Un éclairage souvent bouleversant sur la poésie de Char, généreux,sans pédantisme ( je lis actuellement les pages concernant « Seuls demeurent » et les » Feuillets d » Hypnos » et comprend encore mieux ce que l » engagement signifiait pour le poète ).
Cordialement,
S. Cohen
à Stéphane Cohen
De
22H42 | 17/09/2007 |
je me demande si tu es le stéphane cohen que j'ai connu enfant et ado à créteil avec frederic playoust, isabelle brochard et michel mathieu ?
Valérie Gaillard