"Nord", d'après Céline: trois heures de sarabande infernale

Nord, d'après L.F. Céline (Christophe Raynaud de Lage).

De larges bandes de toile grise entourent la scène et déclinent en lettrage blanc un conseil lapidaire, dont on pourrait faire sa prière quotidienne: "Die another day". Au centre, garé en biais, un wagon de marchandises couleur charbon invite au voyage au bout de la nuit et du brouillard.

Pour raconter la chute du IIIe Reich à Avignon, Hans Castorf, directeur de la Volksbühne de Berlin, flambeau du théâtre allemand, a fait le détour par Paris, quitté en catastrophe par Louis-Ferdinand Céline avec armes, bagages, femme, chat et ami inséparable, l’acteur et chéri de ces dames Le Vigan.

Tous (à l’exception du minet Bébert, à qui on accorde le bénéfice du doute) sont des collaborateurs notoires et des antisémites convaincus. Céline a rendu compte de cette fuite dans un diptyque entamé avec "D’un Château l’autre", description tragico-hilarante de la vie et des mœurs du gratin pétainiste réfugié à Sigmaringen, et achevé avec "Nord", traversée de l’Allemagne en ruines, avant que l’auteur de "Bagatelle pour un massacre" finisse par trouver refuge dans une prison danoise.

Un séjour qui lui a évité les excès des épurateurs. Ceux-ci avaient la gâchette facile avec les écrivains complaisants avec l’occupant, dont beaucoup étaient de moindre calibre en ignominie que ne le fut le bon docteur Destouches.

Un homme de théâtre allemand est-il fondé à aborder un période aussi terrifiante sous un biais burlesque, ou bien « Nord » est-elle une aberrante erreur d’aiguillage?

Non, tant le style de Céline, éructant, chaotique, délirant, est bien celui d’une époque où tous les repères volent en éclats, où les rêves d’une société sans classe tournent au cauchemar, entraînant dans un maelstrom de fer, de feu et de sang, troupes en déroute, déportés hagards, prisonniers en déshérence et notables nazis en quête d’identités de fortune pour échapper à la corde et autres balles dans la nuque.

Comment transposer la prose célinienne sur un plateau? Si la phrase de Céline semble jetée en vrac sur le papier, les brouillons de l’écrivain montrent qu’elle est à l’inverse le fruit d’une longue et lente élaboration, jusqu’à ce qu’elle atteigne, après force ratures et repentirs, le naturel de l’oralité. Céline a cassé la langue? Très bien se dit Castorf, alors je vais casser mon théâtre avec la même obstination.

Et il y va de bon cœur, avec l’appui d’une troupe hors normes, dotée d’une énergie hallucinante, à même de mener sans débander trois heures de sarabande infernale. Maîtres dans les arts de la musique, de la danse et de la kalachnikov, les acteurs de la Volksbühne, bondissant comme des points d’exclamation, sont habités par un plaisir de jouer manifeste en permanence.

Même et surtout dans leur capacité d’improvisation pour faire, avec humour et élégance, entrer dans leur jeu les quelques grappes de spectateurs exaspérés qui croient trouver leur salut dans la fuite. A l’image de l’Allemagne, le plateau finit totalement dévasté. Le wagon, qui a tourné mille fois sur lui même, n’est plus qu’un grand bitonio désarticulé, vomissant sa cargaison de cigarettes et alcools de contrebande, tandis que la littérature, vaincue, jonche le sol sous forme de centaines de volumes jaillis de bibliothèques tombées à la renverse.

Frank Castorf a traité une histoire douloureuse par la dérision, qui plus est au prisme d’une conscience gémissant avant tout sur son propre sort. Dans ses lettres danoises à son avocat, Céline n’a-t-il pas écrit que le sort qu’on lui réservait dans sa cellule (où il n’est resté que deux ans) était dix fois pire que celui qu’on avait fait subir aux juifs?

Mais peu importe: on peut être un immense salaud et un écrivain de génie tout comme on peut faire son miel avec le pire, si on a les épaules d’un grand metteur en scène.

Nord, d'après L.F. Céline (Christophe Raynaud de Lage).

Nord, d’après Louis-Ferdinand Céline - adaptation et mise en scène de Frank Castorf - joué du 6 au 8 juillet à Avignon, repris au festival d’Athènes les 14,15 et 16 juillet, et à la Volksbühne de Berlin à partir du 20 septembre.

Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen (1945-1947) de Louis-Ferdinand Céline - éd. Gallimard - 401 p., 22,90€.


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Courageux anonyme
17H58 11/07/2007

Il s’agit en fait d’un tryptique, qui s’achève avec Rigodon, achevé le jour même de la mort de Céline.

 
Courageux anonyme
18H08 11/07/2007

on ne peut pas pantoufler au théâtre et se documenter en même temps, n’est-ce pas ?

 
Courageux anonyme
19H39 11/07/2007

Traiter Céline de Salaud, c’est traiter l’humanité de salope, sans doute y a-t-il du vrai. Lire et relire le Voyage, c’est se démaquiller, c’est effrayant et au bout du bout c’est se regarder derrière une glace sans tain. Cet homme est un génie perforateur, le reste est dérision.

 
19H59 11/07/2007

j’aime beaucoup votre ‘lire et relire le voyage, c’est se démaquiller’

 
Courageux anonyme
15H25 12/07/2007

n’en déplaise à 19H39, Céline est un aspect bien particulier de l’humanité-sic ; et « le reste », n’est pas forcément que dérision-resic.
Quant au génie, qu’il soit ou non perforateur et même crémateur, c’est Orwell qui dans ses Carnets (que je cite de mémoire) rappelait ceci : un cerveau normalement constitué devrait être capable de reconnaître que Dali est un peintre de génie, et un individu abject.
 Luke

 
Courageux anonyme
21H48 12/07/2007

« un cerveau normalement constitué » … c’est-à-dire un cerveau « normé ». Qu’un tel cerveau reste dans sa norme et nous épargne son prêchi-prêcha.

 
12H12 13/07/2007

j’ignorais totalement qu’Orwell fut un défenseur de la… norme ! Quoi qu’il en soit je m’en voudrais de l’avoir exposé sans objet au mépris de 21H48, et je précise donc que la phrase exacte ne comporte pas de référence à la norme : « On devrait pouvoir garder présent à l’esprit les deux faits que Dali est un bon dessinateur et un être humain dégoûtant » (Essais choisis, Gallimard, 1060, p. 133).

 
Courageux anonyme
19H22 13/07/2007

les citations inexactes ne sont pas des citations, ce sont des divagations. Quel bel exemple! la normalité…. pfffff

 
Courageux anonyme
20H03 12/07/2007

« Lire et relire le Voyage, c’est se démaquiller »

tres joli, belle metaphore!

Gilles Lemaire

 
Courageux anonyme
20H34 13/07/2007

très joli… Céline et Léautaud auraient pris ça pour une insulte… le dois-je?

 
17H24 19/07/2007

Céline peut être considéré comme un grand écrivain: j’ai aimé « Voyage au bout de la nuit », « Casse-pipe » mais, pour des raisons très personnelles, n’ai pu jusqu’à présent lire d’autres livres de celui qui fut un écrivain antisémite et collaborateur. Je me souviens de cette photo où on le voit plus ou moins rigoler avec un officier nazi devant, je crois, le bâtiment « chargé des questions juives » ( sans doute allaient-ils boire le champagne ); Céline a écrit « Bagatelles pour un massacre »,  » L’ École des cadavres », textes antisémites, et fait publier en 1941, « Les Beaux Draps », entre autres textes pro-allemands, bref il est aboubé par le régime nazi comme d’ autres littérateurs français alors que des innocents sont persécutés de la manière que l’on sait et que lui, Céline savait et espérait avec jubilation ( ou alors il était plus qu’imbécile ), alors que d’autres entrent immédiatement dans la Résistance, risquent leur vie et refusent de publier ( R. Char par exemple ). Bref, Céline, grand écrivain à ses heures, était pour le moins un gros salaud doublé d’une immonde lopette (  » Céline n’a-t-il pas écrit que le sort qu’on lui réservait dans sa cellule (où il n’est resté que deux ans ) était dix fois pire que celui qu’on avait fait subir aux Juifs? », dixit A. Dreyfus ). Ainsi la complaisance que je décèle ou crois déceler chez certains à l’égard de l’individu en question me dégoûte. Récemment, bêtise ou sournoiserie, en tout cas banalisation inadmissible et dans l’air du temps du collaborationnisme et de l’antisémitisme de Céline, j’ai protesté contre un article du journal La Provence qui faisait, dans une sommaire présentation du spectacle « Nord », l’ éloge de « l’esprit de résistance » de Céline, « l’anarchiste dangereux et surveillé « , dont l’humour était sans ambages comparé à celui des Marx Brothers, dont l’ origine juive est connue! Le journal a publié des extraits de ma lettre, reconnu sa « maladresse » et présenté ses excuses tout en expliquant que l’ expression « esprit de résistance » correspondait au thème du Festival d’ Avignon de cette année. Je ne vois pas en quoi « Nord » fait preuve « d’esprit de résistance », je ne l’ ai pas lu, sinon, a priori, de résistance, en ce qui concerne Céline, à collaborer, à fuir avec les nazis et pétainistes en 1944, d’entêtement acharné dans l’antisémitisme et,ma foi je veux bien le concevoir, de résistance dans son travail d’écrivain, ce qui aurait en l’occurrence été sa bouée de sauvetage face au chaos. Quant aux « anarchistes », les vrais, ceux dont les camarades furent persécutés par Franco, Hitler et Mussolini, ils ont dû appécier. Je ne suis pas contre la publication des oeuvres de Céline, ni contre le fait d’adapter une de ses oeuvres au théâtre, fût-ce au Festival d’ Avignon : je n’ ai pas vu le spectacle de H. Castorf et peut-être est-ce un bon spectacle ( c’ est le cas d’après A.Dreyfus ) à condition qu’il ait posé les bonnes questions et n’ait manifesté aucune complaisance à l’égard des idées politiques de l’auteur. Cependant, je reste dans le doute : y a-t-il eu débat, discussion autour de ce spectacle au Festival d’ Avignon ? Questionnement, réflexion collective autour des causes de sa programmation dans le cadre du thème de « l’esprit de résistance  » (certes, cette oeuvre parle de 39-45 ) ? Le public a-t-il pris la parole ? Peut-être quelqu’un pourra-t-il me répondre a fortiori parce qu’un récent article de B. Salino ( du 19/7 je crois ) dans Le Monde m’ a à nouveau mis la puce à l’oreille : la journaliste s’y offusque du manque de critique et de réactivité du public d’ Avignon en général et en particulier à propos de ce spectacle et du fait, si je me souviens bien, de l’ avoir programmé ( elle n’ a apparemment pas aimé le spectacle tout comme, à juste titre, celui, que j’ ai vu, insupportable, honteux, de F. Fisbach « mettant en scène » les « Feuillets d’Hypnos » de Char ).

 
12H17 24/07/2007

Correctif apporté dans la dernière partie de mon commentaire précédent :  » idées politiques » de Céline, avec guillemets .
S. Cohen

 
Courageux anonyme
15H42 30/07/2007

Il s’agit de FRANK Castorf, pas Hans!! merci de corriger l’article