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A Bagdad, la vie d'un hôpital pendant la guerre

Rue89 démarre aujourd’hui la publication d’une série de reportages d’Anne Nivat sur le quotidien des Irakiens.

Aujourd’hui c’est vendredi, jour de grande prière. Afin d’éviter tout débordement près des mosquées, le couvre-feu est diurne (de 11 à 15 heures) et nocturne, ce qui signifie que la ville est pratiquement morte. Je dois attendre le début de l’après-midi pour me rendre dans Sadr City, le fief de l’imam chiite populiste Moqtada Al-Sadr, pour rencontrer une jeune docteur qui travaille aux urgences de l’hôpital Ali Ben Ali Talib, un des quatorze hôpitaux publics de Bagdad.


Vêtue d’une abbaya noire (ample et longue tunique à manches longues), chaussée de sandales et les cheveux cachés par un foulard bien fermé sous le cou, je passe inaperçue parmi la population, gage ultime de ma sécurité. Pour ne pas éveiller de soupçons, en public je reste la plupart du temps silencieuse. Seuls mes interlocuteurs savent que je suis étrangère, mais personne ne sait où j’habite ni pour combien de temps. Rana est l’un d’eux, elle a accepté de me parler, et même d’être filmée à visage découvert pour la Télévision Suisse romande (TSR, émission "Mise au point", diffusion prévue mi-septembre).

"Personne ne prend la peine de se débarrasser de son arme"

A 26 ans, Rana est docteur aux urgences, il ne lui a pas fallu pratiquer longtemps son métier pour perdre ses illusions : "Dans ce quartier, aucun patient ne nous respecte. Personne ne prend la peine de se débarrasser de son arme pour venir ici, malgré la soi-disant fouille à l’entrée de l’établissement, raconte-t-elle d’une voix blanche. Parfois, nous, les docteurs, sommes directement menacés. On est habitués."

Tous les jours, la jeune docteur reçoit des victimes de la violence sectaire et des explosions, et soigne tout le monde sans hésiter. Parfois, raconte-t-elle, "les membres de la famille d’un sunnite qui a été amené dans cet hôpital d’un quartier chiite ont peur, mais ils peuvent compter sur nous, docteurs, nous ne faisons aucune différence."

Chiite non pratiquante, Rana ne porte pas de voile. En jeans sous sa blouse blanche, sa silhouette élégante et menue est facilement reconnaissable dans les couloirs de l’établissement où elle pratique. Pas étonnant que, dans le quartier ultraconservateur de Sadr City, entièrement contrôlé par l’armée du Mahdi, le bras militaire du parti de Moqtada Al-Sadr, elle soit souvent prise à partie par les patients, pour la plupart illettrés, qui refusent qu’un docteur femme non voilée s’occupe d’eux. Excédée d’avoir à se défendre, elle a été jusqu’à se plaindre, accompagnée de ses collègues femmes voilées, auprès des représentants du clerc chiite qui… ont pris sa défense, tant ils ont besoin de médecins. C’est que, depuis 2003, plus de 200 docteurs auraient fui la ville, et les départs se poursuivent.

Egalement à cause de l’insécurité, et plus particulièrement du couvre-feu (de 23 heures à 5 heures du matin), Rana ne peut rentrer chez ses parents tous les soirs après son service, même si elle habite dans un quartier non loin de Sadr City. Elle réside donc sur place, dans un bâtiment réservé aux femmes docteurs. "Ici au moins, on a de l’électricité quasiment en permanence, donc une température supportable, un frigo qui marche et également une télé, explique-t-elle. Ma famille n’a pas les moyens de s’offrir le raccordement à un générateur de quartier, et encore moins un petit générateur, donc je ne suis pas mécontente de rester ici le soir."

"Les gens du Mahdi ont remplacé l’Etat"

Rana vit ainsi à l’hôpital cinq jours sur sept, où elle se sent aussi finalement "davantage en sécurité" : "Ici, c’est les gens du Mahdi qui contrôlent tout. Rien ne se fait sans leur assentiment. Je n’ai pas à être ni pour, ni contre, c’est comme ça. Ils ont remplacé l’Etat et je dois dire que s’ils n’étaient pas là, le quartier de Sadr City serait un véritable coupe-gorge…"

"Nous sommes très mal équipés à cause de la situation d’occupation, poursuit-elle. Les dépôts de médicaments se trouvent dans des quartiers de Bagdad où même les taxis refusent de se rendre tellement c’est risqué. Résultat, on n’est plus approvisonné." Mais ce n’est pas le cas de cet hôpital de Sadr City, entièrement sous le contrôle de l’Armée du Mahdi : "Ici, nous possédons des anesthésiants et de quoi faire des piqûres intraveineuses, alors qu’ailleurs dans Bagdad, comme à l’hôpîtal Madinat Al-Tub, dans la rue Haïfa, faute de ces basiques, les patients souffrent et ne sont pas bien nourris", dénonce-t-elle.

Souvent, après avoir prodigué les soins d’urgence, les familles des blessés les transfèrent dans un des nombreux hôpitaux privés de Bagdad (s’ils en ont les moyens, car c’est beaucoup plus cher, comme par exemple à l’hôpital Saint-Raphael dans Karrada, tenu par des sœ urs chrétiennes, où de très nombreuses Irakiennes viennent accoucher : environ 500 naissances par mois), voire les ramènent chez eux, ce qui n’est pas vraiment la meilleure solution : certains ont parfois des complications et meurent parce qu’une hémorragie interne n’a pas été détectée.

Les 14 établissements publics de la ville croulent sous les blessés

Travailler dans un hôpital de Bagdad n’a jamais été tâche facile, mais aujourd’hui, certaines journées sont plus terribles que d’autres, à cause du nombre d’explosions et d’attentats : pour la plupart sales et vétustes, les quatorze établissements publics de la ville croulent sous les blessés souffrant d’hémorragie interne, de fractures diverses et variées et de brûlures parfois très sévères. Les équipes et les équipements nécessaires pour soigner les victimes des attentats, toujours plus nombreux, manquent. Parfois, il n’y a pas assez de place dans les bâtiments et il faut mettre les blessés dans les couloirs à même le sol ; voire dehors, dans les jardins, sous une chaleur abominable.

Hormis les dizaines de mutilés par balle, ou victimes d’explosion et d’attentat, Rana fait une amère constatation : "On a de plus en plus de cas de jeunes femmes qui ont tenté de se suicider. Pour la plupart, elles s’immolent avec de l’essence. Ce sont de jeunes mariées qui, en plus de la situation de tension générale du pays, n’arrivent pas à supporter leur nouvelle vie dans la belle-famille."

Harassée de fatigue et remplie d’amertume, Rana ne se satisfait pas de la situation actuelle : "Je suis contre l’occupation de mon pays par des troupes étrangères, j’estime que ma patrie a été détruite, et qu’au quotidien, la situation est pire que jamais. Mais je n’ai pas le choix : il me faut continuer à travailler ; être docteur est ma seule arme…" Elle continue à faire ce qu’elle peut. Pour un salaire de 250 dollars par mois.


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Simon P.
15H23 10/07/2007

Article très interessant.

Je trouve de maniere generale que la situation des hopitaux reflete assez bien celle du pays dans lequel ils sont. Ils rassemblent sans distinction de clan, classe ou autres… Ce qui provoque malheuresement des problèmes assez régulier.

J’attends les prochains articles avec hate.

Bonne continuation.

 
Simon P.
15H39 10/07/2007

Tout à fait d’accord, L’Irak se trouve depuis le debut de la guerre dans un cercle vicieux dans il est malheuresement presque impossible de sortir.

 
toktomi | , les "abderhamane, martin, david" . . .
02H19 11/07/2007

Dans l otre sens on voit mal comment se justifier pour se barrer en laissant le « beau
conte démocratique promis » en plan.
Guerre civile,terroristes en stages et persans nucléires au coin du bois,ça la fout mal comme bilan préventif.

Pas de pots c est encore les civils qui trinquent comme dab’ et les braves troufions U.S (de - en - volontaires ceci dit).

Reste plus qu à intensifier le recrutement dans les agences de mercenaires mandatés par EXON.
Pas génial comme pub interventionniste mais comme image capitaliste ç est cohérent.y a toujours du pétrole a sauver,à défaut d améliorer le quotidien des irakiens.

C’ est ptet ce qui les sauveras en définitive.

 
toktomi | , les "abderhamane, martin, david" . . .
21H49 27/07/2007

mais si on en a tout le temps:

10 morts par ci , 150 par là….

les afghans ça fait 30 ans qu ils se font chier,les irakiens faut qu ils s habituent,ça change de l embargo.

 
JMV62
15H41 10/07/2007

A la lecture de ce témoignage, je déplore moi aussi la situation du peuple irakien…Je reste persuadé que les Médias doivent se faire l’écho de tout ce qui se passe en Irak..mais pour nos médias français, rien n’apparaît hormis quelques reportages sur la campagne profonde de notre pays….lors de la guerre du Vietnam, du Biafra ces mêmes médias nous ont tenu informé à force d’images chocs, de reportages quaotidiens…et cela à eu des résultats„„mais aujourd’hui rien ! nous sommes lobotomisés, on ne nous donne pas l’information en temps réel pour que nous puissions réagir….l’arme de destruction massive, c’est nous qui l’avons apportée en Irak……

 
Ophélie Neiman | Rue89
17H54 10/07/2007

En effet, la vidéo n’était pas à l’origine destinée à être diffusée. Anne Nivat avait demandé à une des personnes présentes de tourner quelques images avec un camescope pour en conserver un souvenir.
Toutefois, il nous a semblé pertinent de vous les proposer, car elles ont l’avantage de montrer l’intérieur de l’hôpital et la femme médecin dont elle parle dans l’article.

 
Sylvie Halicarnasse | Paris
17H23 10/07/2007

Ce qui me sidère dans ce papier, c’est la violence quotidienne qui règne à Bagdad et que le témoignage de Rana résume si bien en quelques mots : « Dans ce quartier, aucun patient ne nous respecte. Personne ne prend la peine de se débarrasser de son arme pour venir ici ». Le reste du récit est affligeant. Et culpabilisant. Que pouvons-nous faire, nous autres Européens, pour aider les Irakiens à sortir d’une telle situation ? Cela parait sans espoir. A vous lire, j’enrage.

Le cas de l’Irak démontre à quel point les responsables américains, sunnites, chiites et bien d’autres encore (je pense aux Russes, aux Tchéchènes) se moquent de la vie. Il y a de moins en moins de militaires qui meurent sur les champs de bataille et de plus en plus de victimes civiles. Cette tendance, qui est apparue dans la seconde moitié du XXème siècle, s’aggrave.

J’ai lu avec intérêt votre livre « Islamistes, comment ils nous voient ». J’aime vos reportages parce que j’apprécie votre démarche journalistique, cette façon de témoigner de la routine quotidienne et de revoir les mêmes personnes, de les suivre, d’expliquer leurs vies, peines, peurs, joies, de nous faire toucher du doigt les ressemblances et les différences des autres peuples. Continuez à prendre des risques. Cela en vaut vraiment la peine.

Et, transmettez à Rana, si vous la revoyez un jour, ce poème de Victor Hugo, hélas de circonstance.

Depuis six mille ans, la guerre (chansons des rues et des bois)

Depuis six mille ans la guerre
Plait aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.

Les conseils du ciel immense,
Du lys pur, du nid doré,
N’ôtent aucune démence
Du cœur de l’homme effaré.

Les carnages, les victoires,
Voilà notre grand amour ;
Et les multitudes noires
Ont pour grelot le tambour.

La gloire, sous ses chimères
Et sous ses chars triomphants,
Met toutes les pauvres mères
Et tous les petits enfants.

Notre bonheur est farouche ;
C’est de dire : Allons ! Mourons !
Et c’est d’avoir à la bouche
La salive des clairons.

L’acier luit, les bivouacs fument ;
Pâles, nous nous déchaînons ;
Les sombres âmes s’allument
Aux lumières des canons.

Et cela pour des altesses
Qui, vous à peine enterrés,
Se feront des politesses
Pendant que vous pourrirez,

Et que, dans le champ funeste,
Les chacals et les oiseaux,
Hideux, iront voir s’il reste
De la chair après vos os !

Aucun peuple ne tolère
Qu’un autre vive à côté ;
Et l’on souffle la colère
Dans notre imbécillité.

C’est un Russe ! Egorge, assomme.
Un Croate ! Feu roulant.
C’est juste. Pourquoi cet homme
Avait-il un habit blanc ?

Celui-ci, je le supprime
Et m’en vais, le cœur serein,
Puisqu’il a commis le crime
De naître à droite du Rhin.

Rosbach ! Waterloo ! Vengeance !
L’homme, ivre d’un affreux bruit,
N’a plus d’autre intelligence
Que le massacre et la nuit.

On pourrait boire aux fontaines,
Prier dans l’ombre à genoux,
Aimer, songer sous les chênes ;
Tuer son frère est plus doux.

On se hache, on se harponne,
On court par monts et par vaux ;
L’épouvante se cramponne
Du poing aux crins des chevaux.

Et l’aube est là sur la plaine !
Oh ! J’admire, en vérité,
Qu’on puisse avoir de la haine
Quand l’alouette a chanté.

 
Thierry Soulard | Etudiant et journaliste
20H38 10/07/2007

Article très interessant. J’ai été particulièrement frappé par le passage suivant:

Rana fait une amère constatation: « On a de plus en plus de cas de jeunes femmes qui ont tenté de se suicider. Pour la plupart, elles s’immolent avec de l’essence. Ce sont de jeunes mariées qui, en plus de la situation de tension générale du pays, n’arrivent pas à supporter leur nouvelle vie dans la belle-famille. »

Ce passage m’a donné envie d’en savoir plus sur la situation de ces femmes, sur ce qui les poussent à commettre ce geste,et surtout sur ce qui a changé dans les mentalités pour que ce type de suicide soit en augmentation. Le sujet d’un prochain article, peut-être?

 
Nicole Muchnik | Journaliste à Madrid
12H27 11/07/2007

Merci Anne Nivat de continuer à Bagdad le bon travail que vous aviez fait en Tchétchénie.

 
toktomi | , les "abderhamane, martin, david" . . .
06H41 12/07/2007

ouaip,ons moque gentiment d eux souvent dans not ptit confort (hormis les nitrates de mes voisins paysans et sarko);
merci à toi ossi de rappeler k on soit (bien ?) servi par leur engagement (jcroi pas qu elle gagne plein de dinars avec ces papiers pas people).
rue89 ouverte aux SDF irakiens.