"Une patience qui dure longtemps est chargée de violence et de tendresse. Une patience impatiente n’est chargée que de sa propre impatience." Songeant à Cézanne, Jean-Marie Straub donnait cette intransigeante définition dans "Où gît votre sourire enfoui?" (2001), un film de Pedro Costa consacré à son travail artisanal de cinéaste en complicité orageuse avec la regrettée Danièle Huillet (vu mercredi).
Nul mieux que "Ho" (2007), film vietnamien de Gaëlle Vu Binh Giang présenté au 18e Festival international du documentaire de Marseille, ne témoigne de cette "patience qui dure longtemps". Un travail déchirant, qui arpente les méandres de la mémoire intime et collective.
Le film, projeté au FID jeudi en première mondiale, met à l’épreuve la patience du spectateur en inventant d’étranges durées tout au long de ses deux heures et demie. Patience cependant récompensée par une expérience déchirante d’excavation de la mémoire intime et collective.
Le film est d’ailleurs déchiré, ponctué d’écrans noirs de durée variable, silencieux le plus souvent, qui lui donnent un rythme très particulier, entre transe et improvisation, comme les différentes prises d’un jazzman. Car il s’agit bien d’un travail de reprise d’un matériau personnel, d’une quête généalogique, soulignée par le titre, "Ho" ("parenté") en vietnamien.
La forme fragmentaire figure les intermittences de la mémoire, qui tâtonne, se cogne aux murs de la petite et de la grande histoire comme une chauve-souris chargée d’espérance. La réalisatrice précise ainsi son projet:
"Née en France d’un père vietnamien et d’une mère française, je n’ai pas, de par mon métissage, une culture complète. C’est une nostalgie active de l’idéogramme qui nourrit toute ma réflexion sur le cinéma dont la fonction langagière m’est essentielle. Le titre de ‘Ho’ est un repère orthonormé avec un seul point, le point-origine, figure mathématique idéographique universelle. En ajoutant le ‘H’, j’obtiens le son ‘Ho’ qui est le secret de cette origine, l’oncle Ho. Ho c’est l’origine mais c’est aussi Ho Chi Minh: un secret partagé dans le monde entier."
De fait, la quête personnelle de Gaëlle Vu finit par rencontrer le traumatisme de la guerre du Vietnam, que ce soit dans une scène bouleversante parmi les tombes des militants révolutionnaires, ou dans la surimpression en voix off d’extraits des "Carnets de prison" et des "Notes sans sommeil" d’Ho Chi Minh, qui fut ami de l’un des ancêtres de la réalisatrice.
Le travail de jonction et de disjonction, d’effacement et de recouvrement, de l’histoire familiale et du drame national s’apparente à l’"immense et compliqué palimpseste" qui caractérisait la mémoire pour Baudelaire. Les techniques employées sont archaïques, avec une caméra Bell Howell 16mm à ressort, celle qui a servi au cinéaste Jean Rouch et aussi aux reporters pendant les guerres d’Indochine puis du Vietnam, et un magnétophone MD.
Le choix de ce langage pourra désorienter le spectateur occidental mais « Ho », qui fait date dans l’histoire du cinéma vietnamien en tant que premier long métrage documentaire, pionnier de la production privée autorisée depuis 2006 seulement, pourrait bien prendre place dans l’histoire du cinéma mondial.
Ses anges gardiens, qui s’appelleraient par exemple Guy Debord et Pier Paolo Pasolini, et moi en faisons le pari. Je remercie l’équipe du film, produit par Film Flamme, d’avoir mis à disposition des internautes un extrait de « Ho », séquence de voyage en train où l’on prend la mesure du travail artistique accompli par le chef opérateur Jean-François Neplaz, mari de la cinéaste.
Jeudi, j’ai aussi vu et aimé deux autres films. Tout d’abord « O Sangue » (1989), premier long métrage de Pedro Costa (objet d’une rétrospective cette année), qui illustre, à travers une histoire de mauvais sang, un magnifique travail du cadre dans un noir et blanc qui pourrait évoquer "La Nuit du chasseur" (1955), le film mythique de Charles Laughton, dont les héros sont aussi des enfants.
Enfin, j’ai été ému par "Profit Motive and the Whispering Wind" (2007), de l’Américain John Gianvito, qui a arpenté pendant trois ans les Etats-Unis avec sa caméra pour y recueillir les signes, dans l’espace public, des luttes pour l’émancipation et la justice sociale: stèles funéraires, plaques de commémoration, monuments divers, paysages témoins de luttes passées. Le film finit par dessiner un nouveau partage du sensible, celui d’un avenir non prédit.
Pendant ce temps, une vingtaine d’autres films étaient présentés au public, outre les films en sélection officielle de la compétition internationale (dont le jury est présidé par le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul) et française (présidé par l’écrivain Jean Echenoz), six écrans parallèles.
Outre la rétrospective Pedro Costa (ce dernier se voyant également accorder une carte blanche de programmation), l’écran "Presto", conçu par Gilles Grand, explore la question du son au cinéma, "Filmer, dit-elle" réunit des films de femmes, "Revolver" propose une programmation agencée par l’éponyme revue de cinéma allemande, tandis que "Les Sentiers" offre des films plus spécialement destinés aux enfants.
► Festival international du documentaire de Marseille, jusqu’au 9 juillet - TNM La Criée, 14, allée Léon-Gambetta - Rens.: 04-95-04-44-90 - plan. - Pass festival 40€/60€, pass week-end 25€/35€, pass journée 15€/18€, séance 5€/6€ - également à l’Agora des sciences, au CRDP, au cinéma Les Variétés et au BMVR Alcazar.
A lire:
Avec Pedro Costa, le docu joue avec la fiction à Marseille
La première journée du festivalier.





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Merci de nous faire partager cet extrait.
En attendant de voir le film à Paris .
Le documentaire Vietnamien est il en train de percer ?
J’ai vu recemment « Reves D’ouvrières » de Tran Thao Phuong ( 2006 ) qui a été primé
http://www.ateliersvaran.com/films_primes.asp
La phrase » premier long métrage documentaire, pionnier de la production privée autorisée depuis 2006 seulement » m’étonne bcp .
Boris Lojkine ( Les Ames Errantes 2007 ) ayant fait dès 2001 des documentaires au Vietnam .
Sans parler des ateliers Varan Vietnam qui existent depuis quelques années ( mais il est vrai que les films des ateliers Varan sont un peu plus courts ) .
je ne suis pas sûr de pouvoir bien répondre mais je vais transmettre votre question à la gaëlle et jean-françois. by the way, il s’est passé un truc dingue hier, le projecteur a brûlé, ce qui a annulé la projection de vendredi (reportée à ce matin)…
Pas certain que la notion de « premier quelquechose » soit d’intérêt en matière de création artistique et vale plus que le poids du guiness’book…
Mais parler de production cinématographique fait encore référence à des choses précises en fait de nationalité.
Ainsi corrigeons immédiatemment une erreur de l’article : le producteur est vietnamien ce qui donne au film sa nationalité « administrative » . Il s’agit de Vo Thi Co Ltd à Ha Noï qui a fait autoriser la production par le ministère de la culture du Viet Nam (comme ce serait le cas en France). Film flamme est le co-producteur français du film qui a obtenu aussi un soutien de la région PACA.
Nous pensons, nous, que ce film fera date parmi d’autres films films pionniers de la production indépendante.
Mais on peut élargir la réflexion sur la question de la souveraineté, car il n’est pas indifférent à nos yeux qu’un film (vietnamien en l’occurence) s’affranchisse des sphères (même culturelles)des ambassades ni des dogmes occidentaux de l’écriture audio visuelle.
Je voudrais mettre en avant dans ce processus le rôle déterminant de Tran Kim Thanh, le producteur vietnamien qui a porté le film de bout en bout depuis le début du tournage en 1999.
Il a pensé dès l’origine en faire un film vietnamien (alors que celà semblait politiquement et administrativement impossible), avec la conscience et la volonté d’ouvrir par là un espace « artistique » nouveau pour de jeunes générations, lui qui avait connu la naissance du cinéma révolutionnaire vietnamien (qu’à Paris, certains appellent « le cinéma de guerre »).
Il a soutenu et encouragé les choix les plus radicaux de la réalisatrice et des monteurs avec la conviction qu’il fallait créer ces espaces de souveraineté avant qu’une forme nouvelle de propagande (la communication) ait remplacée l’ancienne.
Thanh a pris des risques importants pour l’existence de ce film, bien au delà de ceux pris par nos producteurs occidentaux qui se soumettent aux canons esthétiques et économiques de nos maitres télévisuels de ce temps.
Il a usé de son statut de cinéaste reconnu, pour faire « officialiser » la production du film, dès que l’évolution politique du pays et son ouverture lui ont permis de le faire
Après, il y a une autre question qui se pose : en quoi « Ho » est-il, dans son écriture, un film vietnamien ?
Là, il ne m’appartient pas de vous répondre. Mais aux vietnamiens et à la réalisatrice si vous le souhaitez.
Je vous recommande seulement de voir le film auparavant pour que la discussion se poursuive.
Par ailleurs d’autres personnes ont fait des documentaires au sujet du Vietnam. Avant et après 2001. Evidemment.
En attendant :
la page du film sur notre site : http://www.polygone-etoile.com/__sacre/ho.htm
Nous y publierons prochainement un article signé par l’écrivain Vo Thi Hao paru en février 2005 dans le journal des femmes (en vietnamien) Le film venait d’être monté.
Jf Neplaz
pour Film flamme
un grand merci, cher jean-françois, de cette réponse substantielle. amitiés, jérôme
Superbe critique…
Merci pour cet extrait.
Et merci à Jérôme Cornette pour le texte.
Le renvoi à Cézanne, aux Straub et Huillet et surtout à la « nostalgie des idéogrammes » du cinéaste, me permet de vous inviter à voir de nombreuses oeuvres de Picasso comme vous ne les avez jamais vues. « Comme on ne peut vraiment suivre l’acte créateur qu’à travers la série de toutes les variations » ( dit Picasso à son ami Brassaï, et retranscrit à la page 238 de ses « conversations avec Picasso ») permet d’envisager Picasso comme un écrivain Chinois ou Vietnamien, plutôt que comme un peintre. Quand aurons-nous ce désir nouveau, de lire une oeuvre de Picasso avec cette « nostalgie » du cinéaste Vu Binh Giang. C’est ce que je propose avec ma thèse sur Picasso. Quand le « palimpseste » que je propose sera-t-il reconnu? Si vous faites partie des curieux, il vous suffit de cliquer pikasso02 sur Google. Vos remarques m’intéressent. Regarder un « Picasso » comme nous pouvons lire des idéogrammes peut vous paraître étrange! Et pourtant!
Vivement la venue de ce film.
Cette critique me fait penser à un autre film, Les soviets plus l’électricité de Nicolas Rey, un cinévoyage entre Paris et Magadan en Sibérie tourné avec de la Super-8 soviétique et un dictaphone. Mémoire intime et collective. Écrans noirs et longs silences.
C’est tout