Le vent de panique qui a soufflé la semaine dernière au sein du CNRS et de l'Inserm est retombé lorsque le ministère a juré que les chercheurs resteraient sous l'autorité de leur directeur. Mais si la question du transfert des chercheurs vers l’Université est momentanément clarifiée , les syndicats ne sont qu'à moitié rassurés. Interview de Patrick Montfort, chercheur à Montpellier et membre du bureau national du SNCS-FSU (Syndicat national des chercheurs scientifiques).
Etes-vous rassuré par les engagements du gouvernement ?
Il y a encore de quoi être inquiet. Le projet de loi, dans sa rédaction actuelle, reste ambigu. Il n'y a aucune référence aux chercheurs, et la dimension recherche n'est pas du tout prise en compte.
Rapprocher les chercheurs de l'Université n'est-il pas une bonne idée ?
Ce qu'on ne sait pas toujours, c'est que dans les campus, la participation des chercheurs est déjà très importante. Ils interviennent beaucoup au niveau second cycle. La grande majorité des chercheurs travaillent dans des UMR (Unités mixtes de recherche). Ils encadrent des stagiaires, des thésards. Ils s'occupent de masters. Je suis, par exemple, responsable d'un master en microbiologie (à l'Université de Montpellier II, ndlr). Le problème, c'est qu'aucune rémunération ne valide cet enseignement que nous donnons à titre gratuit, et donc, aucune statistique ne recense cette activité. La question de fond n'est pas la réforme du CNRS, mais la place de la recherche dans l'Université. Tant qu'aucune réforme n'aura été engagée, les chercheurs à temps plein du CNRS et de l'Inserm seront dans la mire. Les jeunes enseignants-chercheurs de l'Université n'ont pas les moyens de bien faire de la recherche. Leur charge de travail, côté enseignement, est trop lourde pour qu'ils s'y investissent pleinement. Dès lors, deux solutions sont envisageables : recruter plus d'enseignants, ou... basculer une partie de l'enseignement sur d'autres chercheurs. Mais la seconde voie n'augmenterait pas la capacité globale de recherche.
Le CNRS a l'image d'un organisme archaïque, avec des pôles d'excellence mais aussi plein de chercheurs qui dorment, publiant très peu. Est-ce injuste ?
C'est une vue très restrictive et caricaturale. L'obligation du chercheur est de publier, pour transmettre ses résultats et ses analyses à la communauté. Les chercheurs sont évalués tous les deux ans : combien de métiers peuvent se vanter d'être ainsi évalués ? C'est vrai qu'il y a des chercheurs en difficulté de publication. Mais ils ne sont que 5 à 10%, ce qui n'est pas énorme, si vous comparez cela, par exemple, à ce qui se passe dans une grande entreprise. Il faut savoir, également, que trois à cinq chercheurs sont licenciés chaque année (sur 10000, ndlr) : c'est peu, mais la procédure existe, ce qui n'est pas le cas dans l'Université : on peut être licencié du CNRS, et je trouve cela normal. L'image de chercheurs qui restent tranquilles sur leur paillasse, dans leur tour d'ivoire, est complètement erronée. Le chercheur est évalué, il gère une unité, il répond à des appels d'offres, il recrute, il travaille... Enfin, si la France reste parmi les pays les mieux placés pour la recherche, c'est bien grâce au CNRS et à l'Inserm.
Comment expliquez-vous cette image ?
Elle est véhiculée par les médias et les hommes politiques, mais elle n'est pas partagée par les Français, si l'on en croit les enquêtes d'opinion. Je pense que cela vient du fait que le CNRS est un grand organisme qui a du poids et qui est autonome. Il échappe aux politiques, qui n'ont donc pas confiance en lui. J'ajoute que ceux-ci ne connaissent pas le monde de la recherche. Rares sont ceux qui ont fait des études universitaires : ils sont passés par des grandes écoles. C'est l'inverse de ce qui se passe en Amérique du Nord, où la plupart des hommes politiques ont un PhD.














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Il faudrait donc nous relater des faits pour pouvoir illustrer cette mauvaise image du chercheur, qui pour moi reste une caricature.
Cependant, vu votre parcours, je comprends que vous n’ayiez pas une bonne image de la recherche publique puisque vous avez choisi le domaine privé où il doit y avoir une autre culture de l’efficacité, mais surtout du rendement et du retour sur investissement… Finalement, je pense que l’image du chercheur « modèle » se refaire beaucoup à nos convictions politiques et idéologiques.
PS : je me pésente quant même, je suis élève de l’ENS Cachan et je commence une thèse l’année prochaine, je suis peut-être encore trop jeune et plein d’illusions sur mon futur milieu de travail… mais pour l’instant j’y crois !
L’année dernière j’ai suivi un M2 (ancien DEA) de mathématiques aplliquées. Tous les professeurs étaient des chercheurs reconnus dans leur domaine et je peux vous assurer que certains d’entre eux étaient du CNRS et de l’INRIA. En revanche je ne peux pas vous dire s’ils étaient rémunérés ou pas…
Il suffirait de ne plus valider leurs diplomes, puisqu’ils font l’objet d’un accord préalable par les pouvoirs publics.
Mais je ne suis pas persuadé que la supression de telle ou telle « enseigne » suffise à améliorer la situation. Il y a en fait plusieurs dimensions à prendre en considération, à commencer par la structure des relations entre recherche et enseignement. Ayant travaillé au CNRS et à l’université (le privilège de la précarité des parcours de formation en 3ème cycle …), j’y ai trouvé la même proportion de « surnuméraires », pas tous volontaires du reste. C’est moins le statut de l’emploi qui compte (je ne vois pas en quoi le fait de ne pas avoir à se battre chaque fin de mois pour trouver de nouveaux fonds pour se nourrir soit tellement plus motivant que le fait d’avoir un revenu garanti …), que les conditions de réalisation : il y a beaucoup de chercheurs et d’enseignants qui sont isolés, laissés à eux-mêmes sans être controlés. Si j’ai vu beaucoup d’enseignants universitaires négliger la recherche (supposée représenter 1/2 de leur travail), j’ai aussi vu beaucoup de chercheurs qui publiaient peu, voire recyclaient un même article 2-3 fois dans l’année, en modifiant seulement un élément ou deux … Le fond du problème, c’est que nombre des personnels (enseignants et chercheurs), et notamment ceux qui dépassent la 50aine, semblent plus préoccupés par leur gloire (qui passe par la direction de tel ou tel obscur sous-comité) et leur porte-feuille (qui passe par le cumul des heures complémentaires au détriment de leur charge de travail contractuelle) que par la recherche ou l’enseignement qu’ils sont censés (payés pour) fournir. Officiellement, plus du 1/3 (officieusement, plus de la 1/2) de la recherche et de l’enseignement supérieur en France sont le fait de personnels non titulaires. Il n’y a pratiquement aucun de ces derniers qui siègent dans quelque commission ou instance dirigeante que ce soit.
En tout cas,je ne sais pas si vous êtes une chercheuse française mais vous avez des progrès à faire en orthographe.
c’est pourquoi on ne nous écoute pas, quand on est un chercheur amateur qui trouve! Stouve, pourriez-vous me dire s’il existe des chercheurs en histoire de l’art? Je vous remercie.
Bonjour,
Je suis enseignant-chercheur. J’enseigne à l’université (à tous les niveaux) et je fais de la recherche dans une unité mixte de recherche (laboratoire ayant la double tutelle universitaire et CNRS).
Je désirerai intervenir sur un petit point …
« C’est tellement mieux à l’étranger » …
Aujourd’hui l’ensemble des acteurs de la recherche sont évaluées sur cette activité, et ce quelque soit leur pays d’exercice. Dans certains pays, cette évaluation leur permet de continuer à exercer, et, partout, elle permet d’être reconnu et d’avoir des financements. C’est la cas aussi en France où de nombreux financements s’obtiennent sur contrat. Par exemple, les 3/4 des finances de mon labo arrivent par ce biais. Par contre, notre statut de recherche et d’enseignant-chercheur nous donne quelques libertés dans ce domaine, notamment celle de refuser un certain nombre de contrat « alimentaire ».
Sur ce point, la France est largement « en retard ». Alors que nous collègues étrangers sont souvent obliger d’accepter, nous pouvons (parfois) refuser. Quelle importance me direz-vous de devoir faire un part importante d‘« alimentaire »? … Tout simplement de ne pas remplir sa mission de recherche. Un collègue canadien d’une cinquantaine d’année, toujours précaire et sans poste fixe, me racontait qu’il cherchait durant un an des finances tous les trois ans pour lui permettre de continuer ces travaux. A titre personnel, je ne trouve pas particulièrement productif un système qui pousse à ne passer que 2/3 de son temps à remplir sa mission.
Et pourtant, c’est ce système qu’on veut nous imposer … c’est tellement plus moderne.
Cette évaluation au caractère vital a une autre conséquence fort pernicieuse. Nous sommes tous évalués sur nos publications, alors publions … Alors qu’il y a quelques années une publication se mûrissait lentement pour amener réellement des éléments nouveaux, aujourd’hui, une vraie course à la publication est lancée avec comme conséquence majeure le fait que le niveau moyen des publications est en constante diminution. Le credo mondial en la matière semble être plus de quantitatif et tant pis pour la qualité. Heureusement, il reste un garde fou … la conscience et la probité de la plupart de nos collègues. Le système tient à peu de choses !
Amicalement,
Sébastien
Concernant le secteur « sciences humaines et sociales + Sciences de l’éducation », le recrutement CNRS fonctionne souvent au copinage. La productivité en termes de publication n’est pas bien grande, et la pression pour publier relativement faible. On remplit les bureaux de nouveaux doctorants très naïfs quant à leur devenir dans la recherche, uniquement pour que le labo puisse continuer à exister (combien savent-ils le très faible pourcentage de doctorants qui feront de la recherche ou de l’enseignement leur métier?). Lorsque les doctorants ont terminé leur thèse, pour la plupart, on ne leur dit même pas au revoir, et on se moque de savoir s’ils vont s’en sortir par la suite. Les directeurs de labo ne savent pas repérer les talents prometteurs, encore moins les retenir. Les pistonnés, les doctorants qui trouvent place dans l’institution CRNS, sont généralement ceux qui ont été encadrés par le « grand » chercheur du moment. Ils ne sont pas forcément recrutés pour leurs « hautes » compétences; leur recrutement est généralement stratégique; il s’agit de maintenir la problématique de recherche du « grand » chercheur qui les a encadrés, de sorte que le labo ne puisse pas perdre toute la notoriété qu’il doit à ce « grand » chercheur. Je ne sais pas si cette stratégie laisse une porte ouverte à d’autres problématiques peut-être plus novatrices… Enfin, oui, il y a des planqués dans le secteur « Sciences Humaines et Sociales + Sciences de l’éducation »!!!, par exemple, des chercheurs en math qui ont décidé de se la couler douce en demandant d’être muté dans un secteur de recherche peu connu du tout-venant: « Les didactiques des math », alors qu’ils n’ont aucune connaissance/compétence en pédagogie et en Sciences de l’Education… Une façon pour eux de prendre leur retraite anticipée vers 40-45 ans, âge où peut-être l’inspiration du chercheur tend à décliner?
Vous y allez un peu fort avec la retraitre à 40-45 ans sachant qu’un chercheur est recruté vers l’âge de 32-35 ans.A signaler,la retraite au CNRS est à 60 ans et 40 ans de cotisation.
Je ne pense pas qu’il faille entendre « retraite » dans le sens usuel, mais bien comme la capacité qu’ont certains a cessé tout travail autre que celui de commandement une fois en poste. Un de mes enseignants, professeur en socio, avait cette phrase pour expliquer sa carrière et celle de ses collègues : « Il y a deux temps dans la recherche : on gallère 10 ans à bosser sans être payé, puis, une fois qu’on a un poste, on en a tellement chié avant qu’on a plus envie de faire quoi que ce soit ». Une fois de plus, il ne convient pas de généraliser, mais ce commentaire s’applique plus ou moins bien à la moitié des universitaires que je connais (et j’en connais énormément !). La distinction semble principalement être générationnelle, les jeunes enseignants-chercheurs paraissant plus motivés que leurs prédécesseurs.
- Pour répondre à un internaute: un chercheur CNRS peut être payé lorsqu’il fait des heures d’enseignement en Fac: il lui suffit de demander une autorisation de cumul.
- En ce qui concerne l’évaluation. Au CNRS, nous sommes certes évalués… mais dans certaines sections, par des « pairs » qui ne savent rien de ce que nous faisons. Tout ce qui compte, ce sont les publications en anglais, avec de gros « impact factors ».
- Dans certaines sections, ce que nous écrivons en français ne compte pas. C’est tout juste de la « vulgarisation ». Troublant et frustrant, pour des chercheurs qui travaillent par exemple sur les troubles du développement de l’enfant et qui jugent que le travail réalisé en collaboration avec les orthophonistes ou les enseignants est primordial et que la diffusion fait également partie intégrante du travail scientifique. La « SSSScience » coupée du monde, quelle merveille.
- Faisons un test. Comptons au CNRS combien de chercheurs - en majorité des femmes - ne sont pas parvenus à dépasser le « plafond de verre » qui sépare les chargés de recherche (« rang A ») des directeurs de recherche (« rang B ») et gardent donc le même statut, le même salaire bloqué, quel que soit leur travail. Et observons quels jeunes chercheurs parviennent en tête des pelotons, parce qu’ils sont dans des bons laboratoires avec des bons patrons qui ont de bons appuis dans les commissions.
Alors oui, le CNRS doit se réformer.