Au printemps 2003, dans Ma part du Monde , j ‘écrivais, sur la stratégie suicidaire du Monde -suicidaire pour son indépendance- , ce que mon vieux complice Edwy Plenel écrit, cette semaine, dans les colonnes de Marianne. Mais, à l’époque, mon vieux complice Edwy Plenel, qui dirigeait encore la rédaction du Monde, infligeait à l’existence de mon témoignage une censure absolue, imposée sans doute par un Jean-Marie Colombani déjà fort embarrassé par certaines des révélations de Philippe Cohen et Pierre Péan.
Je ne garde pas rancune à ce cher Edwy d’avoir alors voué aux oubliettes Ma part du Monde et d’avoir ainsi –fait sans précédent dans la petite histoire de notre microcosme ! - interdit aux lecteurs du journal toute réflexion critique sur les faits que je rapportais et les réflexions que j’en tirais dans l’espoir d’un sursaut interne qui s’est finalement produit quatre ans plus tard, peut-être trop tard... Je comprends aussi que ses souvenirs douloureux lui fassent aujourd’hui occulter, dans sa charge contre Alain Minc, la responsabilité personnelle de Jean-Marie Colombani, ainsi que la responsabilité collective de la Société des rédacteurs du Monde (SRM), dans le naufrage qui oblige aujourd’hui nos anciens compagnons d’armes à essayer de sauver les meubles.
Si Minc, en effet, a été le premier responsable » des choix stratégiques qui ont conduit Le Monde dans une impasse, sa responsabilité n’a été – si j’ose dire- qu’ intellectuelle . C’est Jean-Marie Colombani qui, dans la chaîne des responsabilités, en a été le premier instrument, le premier exécutant, donc le premier responsable politique. Quant à la SRM, qui disposait, en tant qu’actionnaire principal, d’un pouvoir régalien de contrôle , elle a failli à son devoir jusqu’à ce qu’elle prenne conscience, sous la présidence de Jean-Michel Dumay, de l’ampleur des dégâts camouflés sous les rideaux de fumée entretenus par le tandem Colombani-Minc. Je comprends même que ce cher Edwy se pose en bouc émissaire après sa démission volontaire.
Mais à qui la faute si le contenu du Monde » s’est alors trouvé placé au cœur de jeux d’intérêts qui n’ont rien à voir avec le journalisme ? A qui la faute si, sous l’effet conjugué des ambitions d’Alain Minc et des appétits de pouvoir de Jean-Marie Colombani, le contenu du Monde s’est retrouvé alors à la merci de toutes les manipulations électoralistes ?
Avant l’élection de Colombani à la direction du Monde, et avant la nomination de Plenel à la direction de la rédaction, chaque chef de service régnait en monarque sur le contenu des pages dont il confiait la responsabilité à ses divers rubricards. C’était le temps des barons et autres baronnets » dont nous fûmes, Colombani, Plenel et moi. Mais l’organisation du travail qui en résultait rendait impossible les interférences extérieures. Personne, fût-il directeur du Monde, a fortiori actionnaire extérieur, n’avait le pouvoir d’imposer à un chef de service ou à un rubricard la moindre ligne éditoriale. C’est Plenel qui a cassé ce système, avec la bénédiction de Colombani. Et c’est la casse de ce système qui, en annihilant ces contre-pouvoirs internes, a favorisé le mélange des genres que Plenel déplore aujourd’hui…
En revanche, je partage complètement la lecture que Plenel fait de la solution fabriquée par Alain Minc (le tandem Jeantet-Patino) pour essayer de conserver son pouvoir d’influence sur le contenu du Monde après avoir avalisé la chute de son cher disciple » Colombani. Les dyarchies ont toujours été préjudiciables au Monde. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en 1994, les sociétés de personnels du Monde avaient fait le choix, avec Colombani, d’un retour à la gérance unique exercée par un journaliste du sérail.
Ce faux-semblant de « solution » a quelque chose de surréaliste puisque les remèdes qu’elle préconise pour sortir Le Monde de l’impasse consisteraient à démanteler l’empire de presse que Colombani et Minc ont construit à crédit, en hypothéquant Le Monde, et à le démanteler… sous le contrôle de celui-là même qui a été l’architecte en chef de sa construction ! Elle est d’autant plus surréaliste, cette solution , que les voies d’eau du vaisseau amiral Le Monde ne sont pas imputables à ses flotteurs (l’expression est de Minc) que sont devenus les Journaux du Midi et les Publications de la Vie Catholique, mais aux déficits structurels permanents de sa maison mère contre lesquels les directeurs généraux successifs de Colombani ont été empêchés d’agir… par Colombani lui-même ! … Voir Dominique Alduy, Jean-Paul Louveau, etc.
Transformer demain les personnels des Journaux du Midi ou de PVC en boucs émissaires » de la stratégie d’Alain Minc mise en œuvre par Jean-Marie Colombani serait donc ajouter le cynisme à l’inconséquence. Il n’y a malheureusement plus d’issue, pour la rédaction du Monde, que dans le courage de regarder en face les conséquences des imprévoyances, des erreurs et des lâchetés accumulées, depuis vingt ans, par la génération de ses aînés et de les affronter, si possible, avec le courage beuve-méryen que nous n’avons pas eu et qui commande impérativement, en premier lieu, de renvoyer Minc à ses officines sarkozyennes…














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en premier lieu, de renvoyer Minc à ses officines sarkozyennes…
C’est en effet la priorité. Il faudra un jour évaluer (Laurent Lauduit a commencé) l’ampleur des dégâtspartoot où passe Minc!
Quand Le Monde s’en sera définitivement débarrassé, il m’arrivera peut-être à nouveau de l’acheter.. sou réserve que Guillaume sarkozy ne l’ait pas remplacé!
J’espère que Laurent Mauduit aura l’occasion de témoigner devant les membres de la Société des Lecteurs. Cela pourrait les aider à comprendre à quel point ils ont été instrumentalisés par Minc et Colombani au point d’être aussi aveuglés que Plenel jusqu’à sa démission… J’avais moi-même essayé de les alarmer, il y a trois ans, par écrit, mais leur président de l’époque m’avait censuré de la même façon que Jean-Marie Colombani…et Plenel!…Les anciens du Monde, eux aussi, devenus observateurs « neutres », pourraient témoigner dans le même sens…
Laurent c’est Mauduit, et son livre est édifiant !..
La vocation historique de la Société des Lecteurs, créée en 1985 (sous la direction d’André Fontaine) est d’aider les journalistes du Monde à conserver leur indépendance. La vocation historique de l’Association Hubert Beuve-Méry est d’empêcher Le Monde de tomber sous la coupe des puissances de l’argent. Si ces deux actionnaires de référence, aujourd’hui, préfèrent Minc aux héritiers spirituels du fondateur du Monde, quoi qu’on puisse penser d’eux et de leur journal, alors il est préférable que la SRM saborde Le Monde pour le ressusciter sous une autre forme…Mais j’ai du mal à imaginer que ces hommes et ces femmes aient eux aussi vendu leur âme au diablotin…
Je suis personnellement assez content du départ de JMC, car j’ai pu constater moi meme la dérive progressive du journal au fil des ans.Pour ma part, je la date de la tentative de rachat de l’Express en Septembre 1997,tentative avortée mais qui donnait déja les prémisses de la suite des évènements, et je ne peux évidemment suivre Edwy dans sa datation de l’article de Marianne.
Pour autant, je suis assez étonné de ne pas voir aujourd’hui se dessiner un projet clair et net de rupture sur lequel chacun, a partir des éléments objectifs connus ,dont le déficit cumulé de 146 M d’euros n’est pas le moindre,et qui soit une alternative crédible à la stratégie de Groupe mise en place avec les rachats à crédit qu’on connait.
Faute de projet clair, cela a amené, et Alain Rollat le sait certainement, certains journalistes peu délicatement écartés (litote…) du journal à confier leurs parts à JMC lors de l’élection dont on connait le résultat.
Pour préserver, à mon avis à tort, ce qu’ils considéraient etre l’essentiel.
Donc moi, je veux bien que tout le monde parte, et je pense au trio des années 94/2005 , mais pour faire quoi?
Et ça, je n’arrive pas à le trouver dans des articles contempteurs que je peux partager au premier abord, le début d’une réponse.
Vous avez raison: la dérive a commencé avec la tentative avortée du rachat de L’Express qui avait d’ailleurs suscité les protestations d’Edmond Maire et de Mme Mendès France qui faisaient alors partie des actionnaires associés à la Société des Rédacteurs. Quant à « l’alternative crédible » elle impliquerait, de la part de tous les personnels de la maison mère et de son imprimerie de tels sacrifices, pour remédier aux déficits structurels, qu’aucun candidat à la présidence du groupe n’ose les évoquer clairement, même s’il en admet la nécessité, au moment même où il a besoin de recueillir une majorité électorale de 60% de la part de la Société des Rédacteurs. Comment dire à ses électeurs: votez pour moi et je vous promets de vous aider… à vous faire hara-kiri! J’ai bien peur, comme vous, que la prétendue « solution de rechange » n’accorde à mes anciens camarades qu’un nouveau sursis… Les choses auraient été différentes si les successeurs de Hubert Beuve-Paéry avaient repris à leur compte son projet de sociétés de presse sans buts lucratifs qui avait donné lieu à une proposition de loi… enterrée à jamais.
Je sais bien que le verrouillage des statuts (voulu en son temps par JMC, et qui d’ailleurs s’est retourné contre lui, in fine)implique qu’il n’y ait plus de choix entre un, deux ou trois projets, puisqu’il convient désormais d’abouber ou pas le nom présenté par le CS.
Néanmoins,et contredites moi si je fais erreur, je ne sens pas la volonté concrète, que vous conaissez mieux que moi,et qu’en filigrane l’article d’Edwy sous tend, à savoir de sanctuariser le journal, en, concrètement, en faire un quotidien,de moindre pagination, tres haut de gamme,délibérément cher,destiné aux 200 000 acheteurs qui le souhaitent quotidiennement, moins soumis aux impératifs de la publicité, projet qui si ma mémoire est bonne avait été porté par un de vos collègues au début des années 90.
On peut contester cette optique, mais ce qui est inquiétant, c’est que dans le schéma actuel, elle ne puisse meme pas etre débattue.
Quel est votre sentiment à ce sujet?
Cette solution -la « sanctuarisation » ou le « repli »- n’a jamais été sérieusement débattue parce que personne, parmi les prétendants à la direction du Monde, n’a jamais osé la porter. Pour une raison simple: comment rassembler, autour d’un tel programme (diminution de la pagination, réduction des effectifs, compression des charges, etc.) une majorité de 60% à l’intérieur de la Société des Rédacteurs, le soutien de la Société des cadres, celui de la Société des Employés, celui du syndicat du Livre CGT, etc.? Comment envisager de gaîté de coeur la mise en oeuvre d’un tel projet quand on est comptable de l’emploi de tant de salariés dont la plupart sont aussi actionnaires et électeurs? Pour être tout à fait honnête je n’ai jamais osé militer moi-même en ce sens parce que je voulais croire dans la possibilité de réussir autrement… Je m’illusionnais, bien sûr…Voilà pourquoi j’ai écrit que nous avons tous failli collectivement, failli contre l’esprit du fondateur du Monde. Les journalistes du Monde se retrouvent acculés au mur, sans autre issue véritable pourtant que celle-ci. Si j’enrage autant contre Jean-Marie Colombani c’est justement parce que, tout cela, nous le savions, que nous étions pleinement informés des erreurs de nos prédécesseurs, que nous avions promis de ne pas les répéter et que, au bout du compte, notre génération aura été celle des fossoyeurs de l’héritage de Beuve-Méry…
Je suis un peu étonné de votre réaction.Il n’y a plus matière aujourd’hui à etre pour ou contre Colombani, pour la simple raison que son départ du journal est acquis.Il n’est en revanche pas interdit de faire un droit d’inventaire, pour éviter que la dérive se poursuive.
Et quel angle permettra à ce journal de redevenir ce qu’il a été dans une santé économique retrouvée.
J’ai mentionné pour ma part que si je voyais bien les failles du système antérieur, je ne pouvais que constater en l’état, l’absence d’un projet alternatif clair, ce qui m’éloigne d’un anticolombanisme primaire.Il n’y a pas de discussions entre gens de la profession.Il peut y avoir , je vous le concède, discussion entre gens qui connaissent un peu le sujet, c’est tout….