
(De New York) La dernière fois que j'avais vu Josh Rushing, c'était en 2004. Il avait les cheveux très courts et une jolie fiancée texane qu'il tenait par la main. Aujourd'hui, il a les cheveux plus longs, il s'est arrondi et sa femme tient un de leurs fils dans ses bras. Surtout, à l'époque, il travaillait pour les Marines. Trois ans plus tard, après une carrière de quatorze ans dans l'armée américaine, il est journaliste à Al-Jazira.
Je l'avais rencontré à une soirée organisée par le Musée de la télévision pour la projection de « Control Room », un documentaire qui suivait les opérations du commandement des forces américaines (Centcom) au Qatar avant l'entrée en guerre contre l'Irak. Josh était porte-parole du général Tommy Franks. Le documentaire le montrait tentant de convaincre une équipe d'Al-Jazira du bien fondé de l'intervention américaine. Après la projection, les documentaristes et des journalistes d'Al-Jazira étaient montés sur l'estrade pour répondre aux questions. » J'ai une question pour le Marine du film » , avait dit une femme dans la salle. » On vous demande de n'interroger que les gens sur l'estrade » , avait répondu un organisateur, cherchant à protéger Josh, dans une ville alors très remontée contre la guerre en Irak. Assis dans la salle, Josh s'était levé : » Je veux venir répondre aux questions. » Toute la salle l'avait applaudi.
« Leurs morts me dérangeaient moins »

Josh Rushing, c'est un militaire comme les antiguerres les aiment. Dans le film, on l'entend renvoyer dos à dos deux systèmes de propagande : « Ils ont Al-Jazira, on a Fox News. » On le voit révolté par les images que diffuse la chaîne pan-arabe de soldats pris en otage et d'autres tués après une embuscade. » Quelques jours plus tôt, j'avais vu des images d'un carnage chez des civils irakiens et ça m'avait beaucoup moins perturbé. Manifestement leurs morts me dérangeaient moins que les nôtres. C'est une question qui a eu beaucoup d'impact sur moi » , raconte-t-il aujourd'hui. » Nous avons moins d'empathie pour ceux qui nous ressemblent moins » .
Après la projection de « Control Room », le musée avait organisé un petit dîner. Le philanthrope anti-Bush George Soros était venu voir Josh. » C'est rassurant de savoir qu'il y a des gens comme vous parmi les militaires » . Justement, Josh avait répondu qu'il envisageait de quitter l'armée. Après la sortie du film en salle, il n'a plus eu le droit de parler à la presse. Il a démissionné en août 2004.
Un an plus tard, l'ex-capitaine Marine fils de militaire a rejoint l'équipe d'Al-Jazira où il est aujourd'hui journaliste, une transition qu'il raconte dans un livre qui vient de sortir, « Mission Al Jazeera ».
Aux militaires de vendre la guerre du Président
Il ne regrette pas ses 14 ans chez les Marines, mais déplore la façon dont » les hommes en uniforme » ont servi à vendre la guerre à l'opinion. L'armée, selon lui, aurait dû se contenter de répondre aux questions sur les opérations militaires, et renvoyer les questions sur les motifs de l'invasion à la sphère politique : » Quand on est en uniforme, on ne choisit pas ses batailles. » Au lieu de quoi, la communication du Centcom était dirigée par Jim Wilkinson, un jeune fidèle républicain chargé de faire marteler le message du Président par les militaires. » C'est lui (Wilkinson) qui était chargé des relations des républicains avec les médias au moment du recompte des voix de Floride en 2000, raconte t-il, lui qui le 14 septembre 2001, sur les ruines fumantes du World Trade Center a eu l'idée de tendre un porte-voix à Bush auprès d'un pompier. »
Dans son livre, Rushing raconte avoir trouvé dans » War Made Easy » de Norman Salomon une compilation des arguments que le gouvernement américain a employés pour justifier toutes les guerres depuis le Vietnam ( » ce type est un Hitler d'aujourd'hui » , » c'est une question de droits de l'homme » , » ce sont eux les agresseurs » …). » En scannant la liste, je n'en revenais pas du nombre de phrases que j'avais déjà prononcées. » Mais il semble encore plus confondu par la facilité avec laquelle les médias américains ont tout gobé. » Ils ont manqué à tous leurs devoirs. »
Une longue conversation de Josh avec un journaliste d'Al-Jazira servait de trame au film « Control Room ». Il dit avoir à l'époque tenté de convaincre le général Tommy Franks de commencer sa conférence de presse en prenant une question du correspondant d'Al-Jazira en signe de respect pour le monde arabe. » Sûr, lui répond Franks, juste après lui avoir coupé la tête et chié dans la gorge. »
« Des bédouins sur des chameaux »
Aujourd'hui, passé dans l'autre camp, il fait à son tour les frais de cette » diabolisation » de la chaîne aux Etats-Unis. Comme lorsqu'il va dans le Dakota-du-Nord faire un reportage sur le déclin de population des plaines du nord. A peine arrivée, l'équipe d'Al-Jazira est l'objet d'un reportage dans la presse locale. La journaliste qui le rencontre est surprise de le voir en jean. » Elle s'attendait peut-être à voir des bédouins sur des chameaux » . Et puis les agents de l'immigration se mettent sur leurs talons. » Ils présumaient qu'on faisait des repérages sur les points poreux de la frontière » .
Bonne nature, Josh Rushing n'a pas l'air découragé. Il voudrait changer la perception du Proche-Orient aux Etats-Unis, » que ce ne soit pas seulement des images d'explosions sur des marchés » . Il est retourné en Irak, mais en journaliste cette fois.





















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De gwenelpicaro
inconnue | 03H19 | 25/06/2007 |
tres bon, merci pour sce texte qui a partir d'un portrait nous élève à une vision transversale des etats unis, une reflexion sur l ignorance de l oocident face a ce que edward said avait caractérisé comme l orientalisme, le regard folklorisé, reproduit, appris, nourri depuis l ouest. il faudra du temps et plus que le courage de ce rushing pour reconstruire des ponts matériels et imaginaires entre les deux espaces, redecouvrir la mediterranée de braudel comme centre de confluence, espace d echanges, mer des rencontres des hommes et de objets. je vous parle de la bolivie, de l amerique latine, et pour moi la date de 1492, la decouverte des ameriques, la mise a bas du royaume musulman de grenade et la premiere chasse des juifs dans l espagne catholique, cette date reste le debut de notre modernité, le point de depart de notre hegemonie. il n est pas question de refaire l histoire et dire, oh comme c est horrible et faire le jeu de cette droite neo coloniale qui crie a la repentance quand on essaie de reflechir sur notre monde. mais nous devons reinterroger les constructions ideologiques qui ont fait qu on en arrive la, que nous differencions les morts comme le note rushing. ce n est pas une perception naturelle, nous le savons depuis hitler, le racisme est une construction historique qu il faut decrypter, deconstruire, et pour cela je conseillerais de lire et relire derrida qui s interroge sur l europeocentrisme, sur 1492 justement. a mon gout sa lecture qui retrouve l unité de l humanité dans les civilisations du livre est mauvaise, elle conditionne la possibilité d existence d une humanité sans denominateur commun original. mais je fais moi aussi une lecture reductrice de derrida en disant cela, il le savait tres bien que ca ne se limite pas a ca. mais nous devrions, c est mon conseille depuis la bolivie, passer par les marges, les ailleurs, les hors europe, pour reinterroger par exemple le conflit israelo arabe et voir que ce conflit est une construction qui depasse de loin jerusalem, un conflit embourbé dans les contradiction de sa périphérie, la « communauté internationale » comme on l appelle, qui est en fait encore une fois la rencontre des vainqueurs de 1492. ceux du nord et ceux du sud, que le nord a construit. nous devons sortir de l institué, du visible, pour voir le fil de l histoire et les incohérences, le ridicule qui s y cache et rend flou l essentiel, la violence de 1492, c est malgré tout, c'est ironiquement, la rencontre des hommes. revons que la rencontre sache se faire par le sourire et le langage et non par les armes et les bibles de toutes sortes…
imagine all the people…
merci pour ce texte encore une fois !
De leiju
05H28 | 25/06/2007 |
Excellent texte ! Merci pour ce point de vue rafraîchissant d'un Américain (semble-t-il) pas comme les autres.
Il est d'autant plus important de raconter l'histoire de soldats, au départ noyés dans une propagande destructrice, qui parviennent à passer non seulement au-delà de ce qu'on leur a appris mais aussi au-delà d'eux-mêmes. Ce n'est pas juste comprendre puis accepter ce que l'on aime appeler « l'orient », mais aussi comprendre et accepter ceux que l'on semble détester dans nos sociétés soi-disant « occidentales ».
Après tout, ce n'est qu'en comprenant nos propres systèmes de valeurs et tout ce que l'on prend comme allant de soi qu'on réussira à aller à l'encontre de ceux que l'on considère comme étant différents de nous-mêmes.
Encore une fois, merci pour cet excellent article !
De manu2005
La France tue en Afghanistan, en no... | 06H49 | 25/06/2007 |
Et bien moi, je reste très sceptique.
Déjà une remarque sur « un américain pas comme les autres » : il y a, heureusement beaucoup d'Américains bien plus sympathiques que Bush.
Mais je suis dubitatif sur le sens et sur l'effet.
Le rôle d'Al Jazira dans la sphère propagandiste américaine est ambigu. Un des points qui me font dire cela est : elle existe toujours, peut émettre et ses reporters ne se font pas tous tuer en Irak…
Mais plus encore, l'effet…
Une anecdote : peu avant la deuxième guerre d'Irak, je faisais remarquer à des collègues (au niveau scolaire Bac +xx) que les informations sur Saddam pouvaient être de la porpagande. Ils me disaient que ce n'était pas possible que l'on en parle à la télévision si c'était faux…Même après les différentes désinformations mises à jour. Même après la première guerre d'Irak.
Quand la propagande est bien faîte, je suis sûr que certains croiraient un peu près n'importe quoi…
à manu2005
De
08H45 | 25/06/2007 |
Je rejoins votre point de vue. Al Jazira n'est n'y plus n'y moins qu'un outil de propagande de l'administration américaine. Et tout le monde n'y voit que du feu…..
Nad.
De manu2005
La France tue en Afghanistan, en no... | 12H04 | 25/06/2007 |
Je pense qu'un peu de précision ne nuira pas.
J'ai déjà entendu parler d'Al Jasira, dans un livre d'enquête sur le 11 septembre : « la face cachée du 11 septembre » d'Eric Laurent.
L'implication d'Al Jasira y été évoquée, pas très clairement, il est vrai.
Mais au-delà de cela. …
Si vous voulez exécuter une action politique, vous avez les organes de propagande habituels (Fox, CNN, TF1…)
Mais les doutes existent, assez nombreux sur ces canaux d'information.
Il serait donc habile de contrôler aussi « l'opposition », l'autre aspect, l'autre regard.
Avec, en plus, ici un public moyen-oriental.
Ici, nous avons un gentil GI, limite rebelle à la pensé « neocon », qui peut pointer les abus (sans pour autant les empêcher), tout en validant certaines thèses plus importantes sur le terrorisme, ses dirigeants, ses buts. Et finalement, justifier la présence américaine…
Bien sur, il ne s'agit que de suppositions. Mais, si je pense cela, d'autre le peuvent. Et dans la manipulation, j'ose croire que les services américains sont plus habiles que moi.
De plus, un ancien GI…Quand on voit le contrôle mis en place sur les écrits des GI's au front.
Cette tactique de mener action et opposition est à mon avis de plus en plus utilisée.
Des doutes donc.
à manu2005
De
13H39 | 25/06/2007 |
Peut-être préfériez-vous les chaînes de télévision des fameux régimes arabes appelées aussi « 'cabarets sur les airs ».
Le nombre de fois que les états unis sont critiqués et dénoncés par les différents intervenants, arabes ou autres sur Al-Jazeera par jour est incalculable, les USA ont même envisagé de la bombarder une fois… c'est ca que vous appelez rôle ambigu d'Al-Jazeera.
Al-Jazeera pour beaucoup d'intellectuels arabes est une avancée considérable dans ce monde inerte qui est le monde arabe, et serait donc très bête de vouloir la faire taire, et ça Bush l'a compris. Personnellement je ne regarde jamais la télé algérienne, Al-Jazeera oui, et beaucoup …
Oranais.
De manu2005
La France tue en Afghanistan, en no... | 14H28 | 25/06/2007 |
Je ne préfère rien. Relisez mon post attentivement.
Votre post va même dans le sens de ce que je dis. Vous faites confiance à cette chaîne parce qu'elle critique les Etats-Unis. Les USA ont « envisagé » de la bombarder, mais finalement Bush a compris…
Et finalement, vous ne regardez plus que cette chaîne.
Je n'ai jamais parlé de la faire taire, ce n'est pas trop mon style. Par contre je ne saurais trop vous conseiller un peu de prudence et de recul.
De
19H39 | 25/06/2007 |
ils n'ont pas fait qu'envisager le bombardement : cela a été fait à Bagdad.
De
07H02 | 25/06/2007 |
Bonjour,
Dommage effectivement que ce genre de personne sensée ne se retrouve pas plus dans les rangs du Corps des marines des Etats-Unis. Cela fait cruellement défaut. Se sentant lui-même exclu par son attittude il ne fait nul doute que c'est ce qui l'a poussé à se retirer de l'armée.
Pour autant, cela ne changera rien. Comme il est si bien dit, les soldats ne choississent pas leur guerre. Chaque guerre est plus stupide que la précédente, fait plus de morts, plus de dégats, et les médias mangent de plus en plus le cerveau de l'américain moyen.
Petite question pour Rue 89, existe-t-il des Rue89, média d'info bien indépendants à fort potentiel et fort tirage (ou web) 100% américains ?
T. R.
http://aelor.over-blog.com
De
10H03 | 25/06/2007 |
Je ne sais pas ce que rue89 vous répondra.
Pour ma part, je vais parfois sur le site Democracy Now.
Bien que ce ne soit pas un lieu de débat ouvert comme ici, il fait contrepoids au New York Times, etc, en donnant voix à des opinions dont émerge un activisme probablement puissant.
S'il y a d'autres médias indépendants, j'aimerais aussi les trouver.
De
13H34 | 25/06/2007 |
Je me garderais bien de le prendre pour argent contant cependant, vu son nom, mais testez donc ce site là :
www.disinfo.com
Je me souviens d'un intéressant article sur le fondateur de ce site (l'article provenait de Libé ou du Courrier International).
De
19H53 | 25/06/2007 |
« Comme il est si bien dit, les soldats ne choississent pas leur guerre. »
Pas d'accord : certains désertent.
De Ded Zep Line
La manipulation des élites est enco... | 11H32 | 25/06/2007 |
pas facile !
article très poignant, intéressant. Ceci dit il n'est secret pour personne qu'il y a une guerre des lobbies aux states assez importantes avec une pluie de pétro dollars venant des pays du golfe.
Lors de mes études nous étudions un discours célèbre de VGE, célèbre pour la multitude d'informations données, mais surtout pour une seule petite phrase très courte donnant à un groupe social très influent une info importante.
J'ai donc, parfois une déformation de ma grille de lecture : la recherche de cette petite phrase. En règle générale elle est très bien cachée, très anodine d'apparence.
Voici celle que j'ai trouvé ici : « Il voudrait changer la perception du Proche Orient aux Etats-Unis ». Manque de bol elle n'est ni cachée, ni anodine, mais révèle quand même bien des choses que je peux recouper.
lors du 21 sept les pays du golfe (royaume Saoudien en tête) ont déversé des sommes conséquentes pour infléchir la vision que les américains pouvaient avoir du monde arabe. Ces synarchies pétrolifères ont arrosé (jusqu'à la maison blanche ? ) certains membres influents du Congrès. Il est patent de reconnaître à la famille royale Saoudienne des actes d'antisémitisme assumés et réitérés dans le temps.
Il suffira par exemple de traduire avec google cette page : http://www.saudiembassy.net/2004News/News/NewsDetail.asp ? cIndex=3569 .
Ou encore de vérifier cette info : le prince Sultan Ben Abd El-Aziz, énumére les personnes interdites d'entrée au Royaume : « Les personnes détenant des passeports israéliens ou celles dont le passeport porte un tampon indiquant un séjour en Israël ; celles qui, dans leur apparence et leur comportement, ne respectent pas la tradition saoudienne ; les personnes sous influence alcoolique ; les Juifs.'
No comment !
alors cet ex-GI participe t'il à cette campagne destinée à contrer le lobby juif américain ? Voire à rendre les usa pro-arabe ? Est-ce tout simplement comme je peux le croire l'acte d'un homme révulsé par ce qu'il a vu et compris ? Une attitude proche somme toute d'acteurs comme Dustin Hoffmann ou Sean Penn.
le simple fait que l'Irak soit une sale guerre pas seulement parce que les usa ont mentis sur les arguments, mais aussi par l'utilisation terroriste qui en est faite par l'Iran voire le Pakistan ou des groupuscules afghans, Sadamistes et islamistes de tout poils justifie t-il une réorientation de la perception qu'ont les américains du monde arabe (si tant est que l'on puisse avoir UN seul mode de pensée américain) ?
vaste question auquel le Centre d'Analyse Géopolitique et Internationale donne une certaine profondeur dans son analyse sur la théorie du choc des civilisations.
Décidément dans cette masse d'info, le 8ème degrés est bien difficile a cerner…
à Ded Zep Line
De
19H44 | 25/06/2007 |
j'aime bien votre façon d'aborder le problèmes des lobbies aux EU en oubliant soigneusement les lbbies sionistes, c'est d'un drôle et d'un malhabile
De
00H04 | 29/06/2007 |
Excusez-moi mon francais. Je suis une etudiante americaine y aussi mon mari est un soldat, un Marine comme Josh Rushing. J'aime bien ce qu'il represente et je croire il y a plus de gens comme lui dans l'armee, alors je pense aussi que c'est ma obligation comme citoyen a oliger autres citoyens a lutter pour dire ca que les soldats peuvent pas dire a propos de ce bete guerre. Le devoir d'un soldat est suivi les mandates, n'importe quoi qu'ils sont, mes comme citoyens nous les americains ont echoue dans notre obligation de demander plus de notre gouvernement. Je suis tres friere de mon mari, mes je suis pas d'accord comment il est utiliser et avec ce guerre.