Didier Eribon est un intellectuel engagé, professeur de philosophie à l'université de Berkeley aux Etats-Unis. Auteur d'une célèbre biographie de Michel Foucault, il a publié cet hiver D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, aux éditions Leo Scheer.
Dans ce petit livre, il revient sur l'impasse idéologique et politique dans laquelle s'est, selon lui, fourvoyée la gauche. Nous lui avons demandé de commenter ces derniers mois de la vie politique française. Entretien.
Quel bilan dressez-vous des arguments utilisés, à gauche, pendant la campagne électorale présidentielle ?
Ce qui m'a le plus frappé, tout au long de cette séquence électorale, c'est la manière dont la dérive droitière du Parti socialiste a produit des effets dans l'ensemble de la gauche et jusqu'à la gauche radicale.
En effet, pendant que la calamiteuse candidate socialiste, dont les conditions de désignation avaient déjà traduit l'état de délabrement politique et intellectuel de son parti, menait campagne sur des voies douteuses, pour ne pas dire dangereuses, au gré de ses pulsions conservatrices (une sorte de conservatisme compassionnel, du sarkozisme avec des larmes), on a vu une partie de la gauche radicale (notamment chez les intellectuels) la soutenir sans condition et sans distance critique, et souvent même dès le premier tour, au nom des nécessités du vote utile.
Ce qui a permis ensuite au PS de faire comme s'il avait réellement réuni 26% des suffrages au premier tour et que les autres courants de la gauche avaient effectivement quasiment disparu. Par conséquent, là où il y avait un espace possible pour réfléchir à ce que peut être la gauche aujourd'hui (ou à la manière dont les différentes gauches peuvent se rejoindre le temps d'une élection), on a renoncé à penser et à élaborer des réponses de gauche aux questions, anciennes ou nouvelles, qui appelaient une réflexion d'ensemble, et on s'est laissé aspirer par une sorte de logique électorale qui enjoignait de taire les critiques et les divergences pour ne pas nuire à la candidate. Avec le merveilleux résultat que l'on sait ! A l'évidence, ce n'était pas ainsi que pouvait se créer une dynamique de gauche.
Qu'entendez-vous par des « réponses de gauche » ? Pensez-vous, comme Ségolène Royal, que le SMIC à 1500 euros ou les 35h généralisées étaient des réponses trop à gauche ou au contraire pas assez ?
Il ne vous aura pas échappé que, dans la mesure où je suis de gauche, je pense assez rarement comme Ségolène Royal !
Mais, sur le fond, ce que j'appelle des « réponses de gauche », ce sont des réponses qui s'inscrivent dans le cadre général d'une démarche de gauche. Il ne s'agit donc pas de discuter de telle ou telle mesure (si importante ou symbolique soit-elle) comme si elle pouvait constituer un élément séparé des autres et qui relèverait du seul débat entre experts. Car c'est bien là tout le problème : une démarche de gauche ne peut s'élaborer que si elle s'appuie sur un travail collectif auquel participeraient les différents courants de la gauche, syndicats, associations, représentants de divers mouvements, chercheurs et intellectuels, et tous ceux qui veulent contribuer à un tel projet.
C'est-à-dire très exactement le contraire de ce qu'a fait le Parti socialiste, qui n'a cessé d'appeler à une mobilisation de « toute la gauche », mais en insistant toujours sur le fait que cette mobilisation devait s'organiser sur la base de son propre programme. En gros, cela revient à dire : » Votez pour nous et taisez-vous. »
Cela ne peut évidemment pas marcher comme ça ! Donc la question pour moi n'est pas seulement de déterminer si telle ou telle mesure est réellement de gauche (ce qui n'est évidemment pas négligeable), mais aussi de voir dans quel cadre ces mesures s'inscrivent, quelle signification elles revêtent dans une perspective globale et, plus encore, comment ce cadre général et les mesures spécifiques sont élaborées, par qui, quand, pourquoi, etc.
Bref : qui a droit à la parole dans la production des idées politiques ? Ce ne sont donc pas uniquement les solutions avancées qu'il faut entièrement revisiter et repenser, mais d'abord et surtout les processus à travers lesquels les réponses et les solutions, mais aussi les questions et les problèmes eux-mêmes, sont définis et discutés.
A plusieurs reprises, pendant la campagne, Jean-Marie Le Pen a fait référence à la pensée de Gramsci, pour dire que ses idées (conformément au dessein de la Nouvelle Droite dans les années 70) avaient gagné les esprits en 2007. Qu'en pensez-vous ? Croyez-vous que la gauche ait à faire sa révolution pour conquérir le pouvoir en 2012 ou plus tard ?
Il me semble évident en effet que la droite a très largement conquis ce que Gramsci appelait l'hégémonie idéologique. La défaite de la gauche aujourd'hui est le fruit d'une longue histoire qui a commencé il y a plus de vingt ans et que j'ai essayé d'analyser dans mon livre.
Qu'on n'imagine pas en effet que la gauche aurait été seulement victime d'évolutions auxquelles elle ne pouvait pas s'opposer ! Elle a été activement partie prenante de ces phénomènes. Un certain nombre d'idéologues ont travaillé à démolir la pensée de gauche, et le plus surprenant, c'est que ces gens se sont souvent présentés comme des » rénovateurs » de la gauche, alors même qu'ils ne faisaient rien d'autre que recycler tout le répertoire et je dirai même toutes les obsessions de la pensée de droite telle qu'elle s'est façonnée en France depuis les années 1950.
Nous avons véritablement assisté, dans les années 1980 et 1990, à un phénomène de « contre-révolution » dans le domaine intellectuel, qui s'est donné pour tâche d'annuler tout ce que les années 1960 et 1970 avaient apporté et transformé dans la pensée de gauche.
Et le Parti socialiste –tout comme les journaux de gauche– aura été un des principaux réceptacles, un des principaux vecteurs mais aussi un des principaux acteurs de cette contre-révolution idéologique. Il suffit de voir qui est invité aux colloques socialistes, quels thèmes y sont discutés… C'est édifiant !
Si ce sont des idéologues de droite qui sont sollicités pour élaborer une réflexion sur les problèmes que la gauche doit affronter, il est évident qu'il en ressort une pensée de droite. Et si l'on conforte ainsi la pensée de droite, si on lui accorde une reconnaissance, une légitimité et même une quasi évidence, c'est à la droite que cela finit par bénéficier !
On a dit : la droite a gagné la bataille des idées. Ce n'est vrai que parce que la gauche a renoncé à mener la bataille, et a adopté ou ratifié les idées qu'elle aurait dû combattre. C'est aussi ce qui permet de comprendre –même s'il ne faut pas négliger, bien sûr, la force internationale de tous courants et vents mauvais– pourquoi le Front national a pu imposer des thèmes qui ont structuré le débat public, et plus profondément, imprégné les consciences et les inconscients.
Au fur et à mesure que ces discours nationalistes et xénophobes prospéraient, la gauche socialiste, au lieu de s'y opposer en essayant de façonner de nouveaux discours de gauche (mais il aurait fallu les ancrer dans les mobilisations sociales qu'elle a dédaignées, voire dénoncées ou matraquées), a participé à la dérive générale en se déplaçant toujours plus vers la droite, pour récupérer les voix de ceux qui étaient sensibles à l'attrait exercé par l'extrême droite, au point que le vote pour le Front national (un vote, soit dit en passant, que le Parti socialiste avait contribué à installer au début des années 1980), n'a fait que s'amplifier en aimantant de plus en plus toute la vie politique.
Et il a suffi à la droite classique de reprendre à son compte, de façon explicite, les thématiques de l'extrême droite pour récupérer une bonne partie de ces votes. On pourrait résumer la situation : le Parti socialiste a installé la force du Front national, puis a droitisé son discours pour récupérer les voix qu'il renvoyait lui-même au Front national par les politiques qu'il menait, et cette droitisation généralisée, l'emprise sur les consciences des visions de droite, des schèmes de perception de droite, a profité… à la droite.
Par conséquent, en effet, la gauche ne peut reconquérir le terrain perdu que si elle sait réinventer une pensée de gauche, des manières de voir le monde, des modes de perception… Sinon, elle pourra bien sûr gagner des élections, par l'effet de rejet que la politique sarkoziste ne manquera pas d'engendrer. Mais ça sera le prélude à de nouvelles débâcles.
Avec qui les socialistes peuvent-ils reconstruire une vraie gauche ?
Il faudrait peut-être poser la question différemment, car il ne va pas de soi que le Parti socialiste soit le lieu le plus évident aujourd'hui pour qu'une pensée de gauche renaisse, dans la mesure où la logique de droitisation va continuer d'exercer ses effets. Au PS, quand on parle aujourd'hui de « moderniser », cela veut toujours dire droitiser et pousser encore plus loin la droitisation d'hier.
On pourrait donc au contraire se demander : est-ce qu'une pensée et une politique de gauche peuvent se reconstruire aujourd'hui malgré ce qu'est devenu le Parti socialiste ? L'innovation viendra assurément d'ailleurs, et dans une large mesure se fera contre le Parti socialiste. En tout cas, il n'y aura pas UNE pensée de gauche, mais DES pensées de gauche. Et une tension inévitable surgira entre toutes ces tentatives contradictoires.
On peut espérer que cette tension sera féconde et productive. C'est pourquoi je crois que la tâche des intellectuels de gauche est aujourd'hui considérable. Il incombera alors au Parti socialiste de savoir s'il veut travailler avec ceux-ci, et avec tous les mouvements qui font bouger la société et la pensée (et qui sont à mes yeux les lieux où se crée la gauche nouvelle). Ou s'il veut persévérer dans son être actuel : celui d'un parti de dignitaires qui s'entre-déchirent pour les places et les postes. Si c'est le cas, la droite a de beaux jours devant elle.
A voir :
Deleuze : « Etre de gauche, c'est percevoir le monde d'abord »
Le PS se cherche, le philosophe donnait en 1988 quelques clés.
A lire :
Au conseil national du PS, Royal prend un carton rouge
La motion de François Hollande adoptée.




















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De RoadRunner
22H29 | 23/06/2007 |
Au mois de mai, sur France Inter, intervenant dans 2000 ans d'histoire - les intellectuels et le pouvoir au XVIIIèm siècle, Elizabeth Badinter :
« Malheureuseument j'appartiens à une génération c'est ma génération qui est finalement assez médiocre comme ça arrive dans tous les siècles il y a des moments de creux et nous sommes dans un moment de creux et je crois que mais c'est un autre sujet il y aurait beaucoup à faire pour nous tous pour retrouver le lustre et peut-être l'intelligence du monde futur.
[…]
Le monde qui apparaît maintenant est un monde en rupture avec les siècles précédents et je suis très surprise qu'aucun d'entre nous moi moins que les autres encore sommes capables de penser ce qui nous arrive et nous n'avons aucune grande utopie structurante pour penser la mondialisation demain. »
Il y a eu Foucault, Deleuze, Guattari, Bourdieu, Passeron, d'autres encore, mais maintenant ?
à RoadRunner
De Sexus Empiricus
20H06 | 24/06/2007 |
Le point de vue que vous rapportez (E. Badinter) est intéressant.
Les années 1970 semblent rétrospectivement plus fournies en fortes têtes (des têtes pensantes et chercheuses). Vous citez - à juste titre - les Foucault, Deleuze & Guattari, Passeron & alii. N'empêche : à relire aujourd'hui les uns comme les autres, je suis frappé 1. du bouillonnement d'idées dans leurs discours et 2. du sentiment de médiocrité que ces auteurs ressentaient, à l'époque, en pensant au monde - y compris intellectuel - dans lequel ils vivaient. (Dans son ABCédaire avec Claire Parnet, Deleuze déclare en gros, si j'ai bonne mémoire, que la ferveur s'est interrompue au tournant des années 60-70 : curieux.)
Aujourd'hui, j'ai la faiblesse de croire que les gens qui posent des diagnostics pertinents et savent rendre problématique l'actualité sont nombreux, et à peu près dans les mêmes proportions qu'il y a dix, vingt ou trente ans en arrière - seulement leur voix manque de relais pour trouver un écho favorable aux transformations du monde dans lequel nous vivons. Comme si, malgré l'essor rapide d'internet, nous étions encore plus gros-jean qu'auparavant.
Aussi, lorsque E. Badinter déclare : « nous n'avons aucune grande utopie structurante pour penser la mondialisation demain », il me semble que cette carence est plus verbale que réelle. Outre que parler de « la mondialisation », de demain, d'aujourd'hui ou d'hier, c'est aller vite en besogne (mot bouche-trou, à mon sens, qui fonctionne un peu comme le mot Dieu, autrefois, lorsqu'on s'en servait commodément pour colmater les vides de la pensée), je doute que nous manquions d'une grande utopie.
Ou plutôt, je demande : en quoi le programme vert ne relève-t-il pas de la grande utopie ? Je pose la question, sans certitude.
Laissons les scores électoraux et remarquons que si un peu d'écologie fait tomber dans la nouvelle bonne conscience (le consensus arraché haut-la-main par N. Hulot, de droite à gauche et retour), beaucoup d'écologie pourrait nous faire découvrir un autre passage du Nord-Ouest - et avec lui, un nouveau Sud.
(Sans fétichisme, je trouve instructive la notion d'empreinte écologique, en passe de devenir un truisme chez les enfants de 7 ans, et que les vieux de plus 30 ans ont du mal à prendre au sérieux : c'est un excellent critère d'évaluation du monde dans lequel nous vivons - meilleur, à mon avis, que PNB et compagnie. Après cette mesure, qu'on peut toujours critiquer, il est possible de prendre un certain nombre de mesures pour soi-même, puisqu'en pareil cas, il faut prêcher d'exemple.)
Si je résume : Bruno Latour, Philippe Pignarre, Isabelle Stengers, Jon Elster ou… (la liste est longue)- Didier Eribon, ce n'est pas rien.
De
23H55 | 23/06/2007 |
je partage tout à fait les analyses d'eribon sur la situation de la gauche aujourd'hui ! et ce qui nous a conduit à cette situation, mais j'aurais aimé qu'il développe son point de vue sur la reconstruction possible aujourd'hui !
De
08H50 | 24/06/2007 |
L'analyse d'Eribon est simple mais pertinente. Il est clair que le PS n'a de socialiste que le nom. Il souffre d'un manque patent de valeur intellectuelle qu'il pallie par un recours navrant à un populisme de bas-étage (je pense par ex. à la désignation de Miss Royal faite sur une « promo à la carte »). Seulement le populisme marche mieux pour la droite qui n'a de toutes façons d'autre idéologie que monétaire et peut donc les utiliser toutes (voir les réf. de Sarko allant de Mocquet à Laval). Un regain de rigueur doit se faire donc. Et peut-être un nettoyage (désolé pour le terme) : du balais les Royal, DSK..
De gecils
retraitée pas en retrait | 09H21 | 24/06/2007 |
moi aussi je partage les analyses d'eribon, je vais d'ailleurs courrir acheter son livre, mais une question se pose à propos de la reconstruction d'une gauche capable d'inventer l'avenir. qui peut la mener, sur quel contenu ? les partis de gauche existants y compris ceux de la gauche radicale ? de nouveaux obstacles sont à surmonter car même le mode d'organisation et de fonctionnement de ces partis ont été copiés sur partis de droite. prise de pouvoir à tous les étages. les chefs décident, les adhérents appliquent. c'est le concept même de démocratie qu'il faut réinventer. la pensée politique de gauche est une affaire collective. les partis auront-ils le courage de dépasser leur esprit d'appareil pour s'ouvrir aux idées ne serait-ce qu'ils n'ont su retenir ? allez, un peu courage ! ça vous changer !
De FSALD
10H22 | 24/06/2007 |
Oui une Pensée de Gauche nouvelle est a inventé. Peut être auusi le mot « Gauche » pratique pour s'opposer à la « Droite » une droite qui campe sur des valeurs désormais bien ancrées et dominantes dans les idéologies du monde contemporain.
Ce travail avait commencé dès la fin du moyen age et poursuivi du XV ème au XVIII ème siecles par les « utilitariste » et les philosophes de « lumières » la pensée « marxiste » avait quelque peut freiné son ascension mais les echec des « socialismes » au cours du XX siècle ont contribué à assoir l'arrogance du « neo libéralisme » dominant aujourd'hui la pensée économique et philosophique, la société (mondiale) économique de marché est en place..
C'est pourquoi Eribon a raison lorsqu'il dit que la « tache des intelectuels est considérables » ils leur faut repenser des nouvelles « valeurs ». Ce travail doit être entrepris par tous, celles et ceux qui se disent encore « de gauche » bien sur qu'aujourd'hui ce travail devra commencer à l'initiative du PS qui cristallise le pôle de gauche du bi partisme de la vie politique française.
Bien entendu si les « partis » devront être à l'initiative, il va de soi que ces derniers devront profondément aussi se remettre en cause car l'echec de la « gauche » et d'abord un echec des « Partis » comme l'a démontré l'echec du « communisme » celui des gauches européènnes mais surtout le Parti socialiste français de 1981 à aujourd'hui.
Pour ma part je souhaite qu'un travail de fond, se fasse sur une analyse critique, par exemple, sur ce qui a permis dans les années 80 et au début des années 90 aux grandes fortunes du capitalisme financier français d'aujourd'hui, les Arnaud, Pinault, Bolloré, Bébéar, Naouri etc..de se « monter » grace au PS, à ces dirigeants, et au crédit lyonnais…
De
12H42 | 24/06/2007 |
la dérive droitière du PS, voire de la gauche et de l'essentiel de la gauche de la gauche (cf. certaines positions du courant majoritaire de la LCR) est indiscutable. Les intellectuels français qui ont déserté la vie des organisations politiques n'ont-ils pas aussi leur part de responsabilité. Richard (syndicaliste cfdt à Reims)
De René B.
13H19 | 24/06/2007 |
Didier Eribon formule une analyse que nous sommes nombreux à partager et cela fait toujours plaisir de voir synthétisé ce que l'on pense.
Cependant son propos est atteint de la même maladie que les nôtres : l'incapacité à proposer des voies de reconstruction. Je crois que l'analyse de ce qui se passe en ce moment est riche. On voit ce qui ne va pas, qui explique l'échec. On désigne des responsables. Mais au moment de proposer… Tout se passe comme si on craignait de se tromper ou de répéter les erreurs passées. En fait, on ne s'engage pas. Le mal dont nous souffrons est une crise de l'engagement. S'engager, c'est d'abord courir le risque de l'erreur, de tomber à côté. Nous vivons un monde d'analystes. De spectateurs. Bien sûr, on sait les risques de l'action irréfléchie. Mais on sait aussi les risques de la passivité réfléxive. Le cheminement alterné entre l'acte et la réflexion se nomme, je crois, la dialectique. C'est sûrement cela qu'il nous faut réapprendre.
à René B.
De
19H37 | 24/06/2007 |
je réagis à ce post, mais ça aurait pu être à d'autres précédents. je partage moi aussi l'analyse d'eribon… mais je ne comprends pas comment certains lecteurs de rue89 ont pu voir dans ces propos un appel à reconstruire le parti socialiste (un commentaire précédent disait qu'il pensait que le renouveau de la gauche devrait se faire autour du ps tout en s'accordant sur les propos d'eridon). il me semble qu'un certain nombre d'hommes et de femmes qui se disent de gauche devraient savoir que de plus en plus de courants de la gauche travaillent et réfléchissent à la transformation social sans la prise du pouvoir (lire bennasayag par exemple). alors nous dire que nous devons restructurer la gauche en modernisant le ps… quelle rigolade ! pour quoi gagner des ´lections qui ne changeront rien à nosvies ?
quand au manque de proposition mis en avant par rené B. je crois qui lui faudrait enlever ces oeillères social démocrate et aller au contact de toutes les alternatives qui sont visible quand on décide de ne pas les regarder comme nous les présente les journaux : les squats ne sont certes pas des réponses pour une société futurs mais au moins il s'y esquissent d'autres rapports humains et d'échanges (magasin gratuit, cuisine à prix libre)… la désobeissance civile questionne de manière forte et intéressante le rapport que les gens peuvent avoir à la loi commune… de plus en plus de coopératives tentent de contourner le pouvoir des accapareurs de ladistribution. Pour sortir plus encore de france, il n'y a qu'à voir ce que font les argentins depuis la terrible crise de 2001 (usine récupérées et auto-gérées, piqueteros qui bloquent les flux de marchanises). On peut aussi penser aux communautés autonomes des zapatistes et à leur Autre Campagne qu'ils contruisent au jour le jour sans contraindre celles et ceux qui veulent s'y joindre à abandonner leurs idées, leurs luttes et leurs forme d'organisation (bien loin de l'hégémonie que le ps impose à ces partenaires électoraux ! )… Des alternatives il y en bien plus que la carte des maîtres ne pourra en compter car, comme les taz (zaune autonome temporaire, voir hackim bay) beaucoup de ces alternatives fannent lorsqu'elles sont connues… Alors non ce n'est pas le grand soir, mais la révolution n'accompagne toujours qu'un changement profond des moeurs. N'attendez pas le grand soir, car demain c'est déjà aujourd'hui. Mais pour cela encore faut-il accpeter de reconnaitre que si la gauche s'est droitisé, il en est de même de la pensée politique et de celles des citoyens… alors enlever vos filtres qui vont font voir toutes ces alternatives comme des mises en danger de l'ordre, et regardez-les pour ce qu'elles sont, des expériences in-vivo d'un autre vivre ensemble. Le capitalisme est comme l'univers il s'étend dès lors qu'on essaye de le dépasser… il nous faut donc l'effondrer à l'intérieur même de ses limites, par petites touches et par la coordination horizontale de foyers de création d'alternatives.
merci en tous cas à rue 89 de nous permettre d'échanger, et de pouvoir lire deleuze et eribon… c'est trop rare.
joyeux anonyme
De asozial
aus Berlin | 15H03 | 24/06/2007 |
alors concrétement d'où va venir la prochaine gauche ? pas du PS donc - qui non seulement est globalement responsable de la droitisation de la france ces 20 dernières années mais montre à chaque instant dans sa cuisine interne à quel point il a intégré structurellement la spécificité de la droite (arrivisme et individualisme de ses dirigeants, velléité de ses idées selon l'air du temps, conservatisme de ses cadres, etc…). pas du PC qui a définitivement manqué la révision post-soviétique, mais qui pourrait offrir un cadre à une nouvelle gauche en se dissolvant… alors la LCR - les seuls trotskystes capables de sortir de l'idéologie pour passer à l'action - mais il faudrait que sa vieille garde céde aussi la place ? ou les verts, pour une alternative post-marxiste à la gauche…. LCR et verts ont un long chemin intellectuel et beaucoup de travail à effectuer avant de présenter une crédibilité, combien de temps cela va-t-il durer ? et combien de sarkozy d'ici-là ?
De Alfary
Ronchon | 16H06 | 24/06/2007 |
Initiative innovante que de proposer trois entrées (Deleuze, Eribon et l'actu du PS)dans le même espace pour réfléchir sur l'état de la gauche. Bravo à l'équipe.
Que faire maintenant ? demandent certains. Comprendre et accepter que la situation actuelle n'est pas un accident mais une complexe production bien précise est une étape majeure.
Je ne sais si Eribon y insiste dans son bouquin (que je lirai bientôt), mais la « deuxième gauche » et l'EHESS (avec Alain Touraine) ont joué un rôle important dans le désarmement idéologique du PS, en produisant notamment les catégories d'analyse légitimant le tournant dit de la « rigueur », qui correspond à l'instant du renoncement à s'inscrire dans un model alternatif au neo-libéralisme.
Il y a certes plusieurs dimensions du réel comme de la Gauche. Le PS et sa crise en sont une en interaction avec d'autres instances. Eribon lui-même est saisi dans cette totalité… qu'il nous propose de faire « pensée » de gauche ensemble.
S'il est un point de profond accord avec Didier Eribon, c'est celui qui insiste sur le COLLECTIF, valeur indissociable de la Gauche qui ne consent pas au libéralisme contemporain dont l'unique perspective consiste seulement à maximiser la rentabilité financière à court terme.
Et là, le Collectif est également planétaire. Il n'est pas inintéressant de noter que la clochardisation des populations ici (travailleurs pauvres, précaires de toutes natures)a commencé dans les pays dit du tiers-monde depuis les années 60-70. En somme, c'est une extension géographique des effets de l'ultra capitalisme.
Les affrontements d'égo au PS recouvrent peut-être des enjeux idéologiques forts. Mais leur envergure transcendante ne frappe pas l'observateur extérieur. Bien au contraire.
De
16H36 | 24/06/2007 |
il faut non seulement penser mais agir, les « de gauche » ne doivent rien attendre du PS où d'une quelconque organisation mais (ré)investir les « basiques » : conseils d'école, associations, syndicats… Ils doivent s'inscrire dans une démarche critique quotidienne et ne rien laisser au hazard : être présents aux délibérations des conseils municipaux, interpeller les élus de la nation : conseillers généraux, et surtout députés, il ne faut plus laisser de chèque en blanc à quiconque. Non seulement interpeller et interroger mais publier les réponses des élus (vive internet et les blogs)…
la lutte ne se mène pas que par les intellectuels. Se dire de gauche aujourd'hui c'est AGIR !
De
16H42 | 24/06/2007 |
c'est courageux anonyme qui n'a encore pas compris où foutre son nom et ses coordonnées.
De
16H39 | 24/06/2007 |
il faut non seulement penser mais agir, les « de gauche » ne doivent rien attendre du PS où d'une quelconque organisation mais (ré)investir les « basiques » : conseils d'école, associations, syndicats… Ils doivent s'inscrire dans une démarche critique quotidienne et ne rien laisser au hazard : être présents aux délibérations des conseils municipaux, interpeller les élus de la nation : conseillers généraux, et surtout députés, il ne faut plus laisser de chèque en blanc à quiconque. Non seulement interpeller et interroger mais publier les réponses des élus (vive internet et les blogs)…
la lutte ne se mène pas que par les intellectuels. Se dire de gauche aujourd'hui c'est AGIR !
De Sexus Empiricus
22H04 | 24/06/2007 |
Oui, votre position sonne juste : ne rien attendre de… (nom du parti que vous voudrez). Alors do it yourself ?
Agir, certes. Localement, à tout le moins, ici et maintenant. Et penser globalement ?
La lutte ne se mène pas que par les intellectuels, disiez-vous. Bien sûr. Mais ce n'est pas une raison pour se priver des outils qu'ils produisent. S'en servir, au besoin, comme d'un coin.
Mais aussi, qu'est-ce qu'une pensée qui laisserait les choses en l'état ? Les discours inchangés ? Les représentations figées ?
Lorsque vous distinguez l'action de la pensée, comme d'autres ont opposé la théorie et la pratique, j'ai en tête la phrase inoubliable de Bergson (que Deleuze connaissait du bout des ongles) : agir en homme de pensée et penser en homme d'action .
Cordialement.
De
20H46 | 24/06/2007 |
Dérive droitière du PS ? ET dérive gauchiste de l'UMP ?
Et cette pensée : « dans les années 1980 et 1990 à un phénomène de contre-révolution dans le domaine intellectuel, qui s'est donné pour tâche d'annuler tout ce que les années 1960 et 1970 avaient apporté et transformé dans la pensée de gauche ». Je vous rassure, Besancenot, Buffet, Laguillier, pensent et parlent toujours comme dans les années 60 et 70, et on se fait chier carrément.
Sur les murs, en 68 : « L'imagination au pouvoir ». Eribon a le pouvoir (à Berkeley), comme les gens de sa génération (pro- ou anti-68), mais il n'a plus aucune imagination.
http://mazaud.over-blog.fr/
De
06H59 | 25/06/2007 |
On peut dire un tas de choses qu semblent « intelligentes », mais qui pragmatiquement n'ont aucun sens …
La « vraie gauche » fondée sur la lutte des classes essaie désespérément à maintenir son cap, et disqualifie toute autre attitude en la traitant de « droitisation ».
Si c'est sur ce genre de base qu'elle veut lancer sa re-fondation, elle est mal partie !
Quand donc pourra-t-elle mettre ses vieille théories mitées au placard, et examiner avec réalisme la meilleure manière de faire progresser le bien-être des gens ?
Toute entreprise qui se dissocie de son capital est perdue d'avance !
L'opposition elle-même est une notion dépassée : il est temps que la gauche française comprenne, comme l'ont fait celles de nombreux pays, que la construction d'une société se fait par synergies de ses forces, et non par combats stériles.
De lecapitaine
11H32 | 25/06/2007 |
Penser a Gauche dans un cadre de Gauche pour avoir une reflexion de Gauche et etre a Gauche.
En clair ? Quelles propositions ? Quelle societe ? Quels progres ? Quelle pensee ?
En tout cas pas ne pas etre comme le PS ce parti de social traitre de Droite.
Ah la la .. le Guesdisme !
De
18H10 | 25/06/2007 |
Bravo à Didier Eribon pour cette excellente analyse de la révolution conservatrice et ses effets sur la gauche.
Bravo à Rue 89 pour avoir lu ce livre et avoir le courage d'en parler.
Ce livre est dérangeant pour tout un courant qui s'autoproclame moderne et social démocrate, comme P Rosanvallon et stigmatise les critiques comme ringards et conservateurs. Pour eux, la mondialisation libérale est là et nous devons nous y soumettre, elle sera heureuse ! le rôle de la social démocratie et de rendre acceptable cette soumission à la mondialisation heureuse, et son chomage massif, sa précarité grandissante, ses inégalités qui explosent, le retour comme au début du capitalisme au XIX° siècle des travailleurs pauvres.
La perte d'esprit critique, ou la stigmatisation de l'esprit critique a rendu la gauche exsangue. La perte de repéres, de valeurs que toute cette pensée néo conservatrice sociale libérale véhiculent, en confondant totalitarisme et siècle des lumières, en oubliant que le progrés technique doit se transformer en progrés social. Cette vision conduit n'en déplaise à P Rosanvallon et autres, à la défaite de la sociale démocratie dans ses bastions comme la Suède, le Danemark, la Hollande, L'Allemagne, demain la Grande Bretagne. Pourquoi ? pour avoir refusé d'entendre les esprits critiques comme Deleusze , Bourdieu, Guattari,de'écouter les syndicats de salariés et leurs justes revendications …
En partant d'un postulat erroné, démenti par les faits. Dans les années 70 certains penseurs sociaux démocrates avec le recul des inégalités, ont cru percevoir la disparition de la classe ouvrière (ouvrier et employés) au bénéfice d'une vaste classe moyenne, aux préoccupations sociétales. Or le recensement de 1999 montre que 55% de la population française est composée d'ouvriers et d'employés, comme la plupart des pays d'Europe.
La mondialisation libérale a stoppé cette évolution perçue dans les années 70 et l'a inversée, elle a permis l'accroissement des inégalités, provoqué un chomage massif structurel, a fait réapparaître la précarité, et comme au début du capitalisme les travailleurs pauvres.
Poursuivant sa dérive la social démocratie européenne a tourné le dos aux syndicats de salariés, aux préoccupations salariales, aux conditions de travail, au chomage, pour se passionner pour les questions sociétales.
La majorité des électeurs n'y trouvent pas son compte et lui tourne le dos. La rénovation de la gauche passe par le retour à ses valeurs fondamentales, à la question sociale, plus d'actualité que jamais, au soutien des syndicats dans leurs revendications.
Bref la gauche doit être de gauche. C'est son avenir.
Jean Bachèlerie
De
20H09 | 25/06/2007 |
Penser la mondialisation et/ou la globalisation c'est probablement trop harassant pour ce mondain médiatique qui n'aurait jamais existé sans son « parrain ». Foucault était un très grand penseur mais qui fut aveuglé par la révolution des mollahs … alors que demander d'une minuscuole scribouilleur ?
De
22H23 | 25/06/2007 |
Merci à rue89 de donner la parole à Didier Eribon. C'est un des intellectuels les plus intéressant et les plus productifs d'aujourd'hui. Son tout dernier livre est une passionnante réflexion sur la gauche et sur la pensée de gauche. Il faut vraiment ne pas l'avoir lu pour y voir une « antienne marxiste ».
De C. Creseveur
D'actualité | 09H50 | 26/06/2007 |
Didier Eribon vous nous proposez une analyse qui possède à la fois le mérite et l'inconvénient de la distance.
Le mérite : une belle vue d'ensemble. L'inconvénient : so what !
Depuis Berkeley vous distribuez les bons points et les mauvais points ? Pourquoi n'êtes vous pas intervenu pendant la campagne ? Où avez vous influé ?
Aussi dans le détail il y a un point que je me permettrai de vous disputer, au sujet du soutien inconditionnel et non critique de la gauche « radicale » (dont nous prendrons l'emploi du terme volontiers ironique comme le coup de pied de l'âne, mais des fois il n'y a pas de mal à se faire botter le cul ! ).
Si vous avez été sur place, vous devez savoir que ce soutien n'a pas été de soi, et que les discussions se sont tenues jusqu'au jour même du vote.
Parce que cette élection s'est jouée comme un 21 avril 2002 en creux. La gauche « radicale » a fait preuve de discipline, tout comme elle a fait preuve de discipline en 2002 en allant voter Chirac.
Et que la question n'est pas de savoir si oui ou non Mitterand a poussé le FN pour diviser la droite (quoique les électeurs de Le Pen n'ont jamais eu besoin de Mitterand qu'ils exécraient pour porter leur bulletin dans l'urne), mais de savoir pourquoi le FN est plus fort encore aujourd'hui ?
La réalité du FN c'est aujourd'hui un socle stable de 4 millions de voix, qui regroupe des idées nauséabondes qui ont toujours eu court dans la société française mais qui se sont parfois écrasées (au propre comme au figuré).
Le 6 mai cette discipline à gauche a été extrêmement puissante : il y a eu un vote massif (dit « utile ») anti Sarkozy, parce que nous savions tous que Sarkozy propose une politique qui accommode volontiers certaines idées du FN, et avec un cynisme très comparable (on réserve un bel accueil aux immigrés clandestins lorsqu'ils sont morts ! ).
Pour finir, d'un simple point de vue arithmétique, sans les 4 millions de voies du FN, Sarkozy ne faisait plus que 15 millions. Il était battu.
La gauche a perdu par défaut de stratégie, au moins autant que par défaut d'idées.
La bataille ne s'est pas joué au centre comme Royal a voulu le croire (le centre est tellement au centre qu'il s'est réparti équitablement ! ), mais du côté extrême droite.
Alors quelle réponse la gauche peut-elle faire pour que l'électorat FN ne l'handicape plus ?
Je ne crois pas que ce soit sur le terrain des idées (la réponse du drapeau patriote était grotesque et naïve face à des gens qui souhaite « bouter l'étranger hors de France »).
Ce sera donc bien sur la stratégie.
Comment éviter que l'UMP ne phagocyte définitvement le FN ?
De Ded Zep Line
La manipulation des élites est enco... | 14H35 | 26/06/2007 |
et si la gauche intellectuelle avait perdu parce qu'elle a d'abord abandonné le sens ds mots ! Parce qu'elle à galvaudé ses idéaux.
à Ded Zep Line
De
10H53 | 29/06/2007 |
« Le sens des mots » ! Entièrement d'accord. On peut effectivement commencer par-là. Et même la fierté des mots ! Car dans l'étrange transaction idéologique conduite depuis des années par le Parti socialiste, l'abandon de la sémantique de gauche - sémantique porteuse d'idées et de projets, et pas seulement ramassis de termes émotionnellement mobilisateurs - on a atteint un point d'orgue avec la dernière campagne présidentielle. Quand Nicolas Sarkozy proposait à la droite de se « ré-emparer » de mots et thèmes de droite, avec fierté, de manière assumée et offensive, la gauche socialiste laissait de côté les mots de gauche, oubliant de dire à ses électeurs : « vous pouvez être fiers d'être de gauche »… Elle proposait au contraire que l'on s'empare de mots de droite, pour dire « Regardez, nous aussi on peut, aucune terre ne nous est interdite ! » Très bien… sauf que ce n'est pas ainsi que l'on construit une pensée de gauche, que l'on dessine une gauche moderne pour le monde moderne (et moderne ne signifie pas toujours droitisé ! ! ! ). Il faudra donc sortir du « Plus à gauche » ou « Plus à droite », et c'est vrai que là-dessus, Didier Eribon reste un peu court.