Carnets d'Irak

Apocalypse Bagdad: pendant les attentats, la vie continue

Contrôle de sécurité à Badgad (Mahmoud Raouf Mahmoud/Reuters)

(De Bagdad) Bagdad vit au rythme des attentats qui, chaque jour, creusent un peu plus les haines confessionnelles. Mercredi, vers 9 heures, deux explosions, à sept minutes d'intervalle, ont provoqué l'effondrement des deux minarets de la grande mosquée chiite de Samarra, une ville majoritairement sunnite située à quelque 120 kilomètres au nord de Bagdad. Samarra avait déjà été touchée en février 2006 par la destruction du dôme de la mosquée (non réparé depuis malgré les promesses).

Les réactions ne se sont pas fait attendre à Sadr City, l'immense quartier chiite de la capitale : des dizaines de membres de l'armée du Mahdi, la milice chiite sous contrôle du leader politico-religieux Moqtada al-Sadr, se seraient rassemblés et seraient en train d'exprimer leur mécontentement vis-a-vis de ceux qu'ils estiment responsables de cet acte : Al-Qaeda en Irak et sunnites extrémistes.

J'apprends aussi qu'on aurait demandé aux membres du gouvernement (en majorité chiites) de cesser leurs activités et de rentrer chez eux. Exaspérés par cette violence sectaire, la majorité de mes interlocuteurs dans la capitale pensent qu'il s'agit d'une nouvelle provocation dans le seul but d'obtenir que le gouvernement demande aux Américains de rester. Ici, tout le monde est en position d'attente, la plupart des Bagdadis ayant toujours une solution de repli en dehors de la capitale.

Je ne parle pas beaucoup des Américains, d'abord parce que ce n'est pas le but de ce reportage (j'ai justement choisi de ne pas être « embedded » pour raconter les faits sous un autre angle, celui des civils Irakiens), mais aussi parce qu'ils ne sont paradoxalement pas très visibles à Bagdad, dont ils ne contrôlent, selon de récents rapports, qu'un tiers des quartiers.

Depuis le début de mon séjour il y a presque quinze jours maintenant, j'ai croisé environ deux colonnes militaires de Humvees par jour, la plupart du temps occupées à déminer les routes qu'elles empruntent, mais je n'ai vu des soldats américains en patrouille à pied que deux fois, généralement le soir, vers 21h30, peu avant le couvre-feu.

En revanche, les hélicoptères Apache, toujours par deux, survolent en permanence le ciel de Bagdad. Par deux fois également, alors que je me déplaçais en voiture, subitement, le trafic, d'habitude plutôt dense dans la matinée (après 13 heures, il y a nettement moins de voiture et l'après-midi, presque tout est fermé, même si, officiellement, on peut rouler jusqu'à 22 heures ! ), s'est raréfié : lorsqu'il n'y a plus aucune voiture qui ose rouler, c'est le signe d'un danger imminent, généralement une bombe.

Aussitôt, tout le monde s'évertue à faire demi-tour, en roulant en sens inverse sur la même chaussée, n'hésitant pas à traverser la route en diagonale, dans l'indifférence générale. Dans ces moments-là, soit la route est immédiatement coupée et des démineurs arrivent, soit il est trop tard et la bombe explose, ce dont j'ai été le témoin. Mais les Bagdadis ont intégré cette possibilité dans leur mode de vie : ils continuent à vaquer à leurs occupations à leur rythme, pas de scène de panique.

Hier, je me suis rendue dans la « zone verte » pour y interviewer « un officiel gradé qui travaille avec la coalition », selon la formule consacrée. Le lieutenant-colonel américain chargé de m'accueillir a exigé que cette interview reste « off the record » : je ne peux divulguer son nom. On a peine à croire, en entrant dans cette “zone verte”, qu'un attentat-suicide ait pu y être organisé le 12 avril dernier, devant la cafétéria du Parlement irakien. J'ai passé pas moins de 14 points de contrôle avec fouille complète entre le premier checkpoint et mon arrivée à l'ambassade US, installée dans le Palais de la république de Saddam Hussein. Résultat de l'attentat d'avril : un mort (un garde du corps d'un député du parlement) et 20 blessés.

Il est évident pour tout le monde que les explosifs n'ont pu être transportés sur place qu'avec des complicités, ou parce que la personne en question n'était pas fouillée. Seuls les députés du parlement échappent à la fouille corporelle, c'est dire à quel point certains individus sont motivés pour toucher symboliquement le cœur de la « zone verte », le siège du gouvernement irakien, de l'ambassade et de l'armée américaines ! Certains plaisantent en disant que la « zone rouge » (où vivent plus de 10 millions de Bagdadis) serait maintenant plus sûre que la “zone verte”, où ne résident que quelques dizaines de milliers de personnes, de plus en plus prises pour cible par des tirs de mortier et de roquettes en provenance du nord-est (Sadr City) et du sud (bastion sunnite d'Al-Dora).

Pour venir me chercher au premier checkpoint, le lieutenant-colonel américain avait enfilé un gilet pare-balles qu'il n'a ôté que lorsque nous sommes arrivés près de sa voiture. Il m'a avoué que c'était « sans doute la situation la plus dangereuse à laquelle il avait été confronté depuis son arrivée à Bagdad ».

Quant à l'officiel gradé, il a souligné que « la situation à Bagdad aujourd'hui est comme celle d'un patient qui vient d'arriver aux urgences. On est en train de stabiliser son état ». Il a également reconnu qu'au début, en 2003, « on a voulu introduire la démocratie occidentale dans les tribus, on n'a pas écouté les cheikhs, maintenant on les écoute et ils nous aident à nous battre contre Al-Qaeda ».

MISE A JOUR : 12/6/07 à 23h50 : Le chef des forces américaines en Irak déclare que l'attentat de Samarra est « un sérieux revers ». Voir son interview sur ABC (en anglais).


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NicolasB | Lycéen à Paris
16H20 13/06/2007

Je me suis demandé plusieurs fois si la zone verte ne devenait pas plus dangereuse que le reste de Bagdad (la « zone rouge »). Les checkpoints à l’entrée de la « green zone » me paraissent pire qu’à l’aéroport!

 
pierrejcallard | www.nouvellesociete.org
08H17 14/06/2007

La caractéristique de cet attentat est de ne pas avoir de valeur stratéqique mais uniquement de provovcation. Il n’est pas possible d’ignorer l’hypothèse d’une tierce partie venant s’assurer qu’il y aura bien une guerre civile en Iraq. Le problème, c’est que la liste des tierces parties intéressées est bien longue … http://www.nouvellesociete.org/5137.html

Pierre JC Allard

 
nicolas.beauvisage
18H38 13/06/2007

il est extrêmement courageux et riche pour nous de pouvoir lire et avoir ces informations. Merci.

 
Jean-Jacques Louis
22H57 13/06/2007

Pourquoi les média ne parlent-ils jamais que des attentats qui donnent une image négative de la résistance des Irakiens à l’occupation américaine ?

Pourquoi ne parle-t-on jamais des succès de ces résistants lors des actions qu’ils entreprennent contre un ennemi bien mieux équipés qu’eux ?

Nos résistants étaient-ils des terroristes quand ils faisaient exploser un convoi allemand ?

C’est seulement sur des sites de partage vidéo comme DailyMotion que sont relatés les exploits des résistants irakiens, notamment

www.dailymotion.com/relevance/search/tank%2Bied/video/x1013p_ied-attack-…

En 40, nos FFI ont gardé le moral grâce à la BBC. Aujourd’hui, d’autres résistants ont besoin du soutien de nos média. Eux aussi sont des héros.

 
Pierre Haski | Rue89
23H41 13/06/2007

En l’occurence, aujourd’hui, ce n’était pas un convoi ennemi qui était attaqué, mais une mosquée chiite. Les résistants dont vous parlez avaient d’autres cibles et ne cherchaient pas à semer la haine confessionnelle, pas même la haine contre les Allemands, mais seulement à se libérer de l’occupation. Il me semble que sans soutenir l’intervention américaine en Irak, on n’est pas obligé d’applaudir quand un groupe sunite fait sauter une mosquée chiite!

 
Pierre Haski | Rue89
01H40 14/06/2007

dont acte, même si l’événement est hélas trop peu exceptionnel pour ne pas s’inscrire dans une stratégie qui porte la signature des groupes extrémistes sunnites.

 
Jean-Jacques Louis
11H03 14/06/2007

Je suis tout à fait d’accord avec vous, Pierre.

Loin de moi l’idée d’associer nos FFI à ceux qui plastiquent des mosquées ou tuent des civils mais bien à ceux qui mènent la vie dure à l’occupant en faisant sauter ses tanks et les collaborateurs de la zone verte.

Les premiers ne sont rien d’autres que des terroristes mais les seconds méritent notre estime et le soutien moral de notre presse. Or on ne parle jamais que des premiers.

Les journalistes sur le terrain méritent aussi toute notre admiration, surtout quand ils refusent de réciter docilement les communiqués de l’Etat Major américain.

 
dulconte | Conteur perdu à Buenos Aires
02H19 14/06/2007

Ce reportage est très intéressant, particulièrement ses petits instants d’une vie qui malgré la terreur continue. Je suis très intéressé par le biais choisit, je vais essayer de suivre ce travail de près.

Par contre il y a comme un sentiment de terrible effondrement aujourd’hui, la Liban qui s’enfonce de jour en jour, la guerre civile que rien ne semble pouvoir stopper en Palestine, L’Irak et ses cortèges d’explosions et de morts.
On parle peu du Pakistan où les émeutes sont quotidiennes, l’Afghanistan attend son bain de sang printanier en produisant de l’opium
On ne parle de la Syrie que pour dire à quel point le pays est un support pour le terrorisme à égaliter avec les « ignobles » iraniens.
Bref rien ne semble pouvoir arrêter la machine infernale qui est en route. Le coeur même de notre histoire s’effondre sous nos yeux sans que nous soyons capable de faire quoi que ce soit. Je crois qu’il est inutile de chercher des responsables à tout ce chaos, mais plutôt une solution pour en sortir. Il y en a t’il?
La Syrie, L’Iran, La Jordanie, Israël et la Palestine, le Pakistan sont des pays dans lesquels je rêve de retourner, y retrouver l’accueil incroyable de la population, sa gentillesse, la beauté des paysages et la richesse des peuples et de leurs histoires qui se sont croisés sur ce bout d’Asie.