(De Venise) Il fut un temps où l'art visait à changer le monde. Aujourd'hui, c'est clair comme du linge qui pend dans une ruelle de la cité des doges : l'artiste n'en a plus l'envie, ou les moyens, ou les deux.
A la Biennale d'art contemporain de Venise, le grand rendez-vous de la planète artistique, les problèmes du monde sont pourtant bien présents, cette fois grâce aux choix du critique américain Robert Storr. La différence est que les artistes ont non seulement compris que les exposer sur un mur ne suffirait pas à les résoudre, mais, surtout, que le système est suffisamment bien rodé pour faire de l'argent avec la dénonciation des excès du système...
La marchandisation de l'art contemporain n'empêche toutefois pas les artistes de provoquer, d'amuser, de faire réfléchir ou d'émouvoir. Ballade dans cette Venise qui, tous les deux ans, se transforme en immense terrain de jeu pour des artistes venus de toute la planète, (presque) sans exception. Aux Giardini où se trouvent les pavillons nationaux, héritage historique d'un temps où l'art était l'affaire des Etats, dans les ateliers des anciens arsenaux où des commissaires d'expo indépendants mettent en scène leurs choix, ou dans des dizaines de palazzi vénitiens, quelques morceaux de choix, forcément subjectifs.
Le traumatisme irakien
Pour beaucoup d'Américains, le choc du 11 septembre a cédé la place à l'horreur du camp de prisonniers de Guantanamo, à la guerre en Irak et à son cortège de morts et ses réminiscences du Vietnam. Emily Prince, une étudiante de Berkeley, a dessiné le portrait de chacun des 3556 soldats américains morts en Irak, et les a assemblés dans une carte géante des Etats-Unis. On peut passer des heures à observer ces visages... On aurait aimé que les victimes irakiennes, infiniment plus nombreuses, ne soient pas pour autant oubliées.
L'artiste conceptuelle américaine Jenny Holzer a choisi pour sa part de dénoncer (dans un travail déjà présenté à Paris) les détentions arbitraires, les tortures et les humiliations des prisonniers de Guantanamo. Elle présente des documents obtenus grâce au Freedom of Information Act, la loi américaine qui permet l'accès à des documents officiels, dûment censurés, mais qui en disent suffisamment pour plonger avec effroi dans ce lieu de non-droit.
Travail de mémoire
Au pavillon japonais, l'artiste Masao Okabe permet au public de recueillir une mémoire individuelle d'Hiroshima, en frottant des feuilles de papier sur des pierres de l'ancienne gare de la ville qui, la première, a connu le feu nucléaire en 1945. L'artiste avait fait la même chose à Paris en 1979, pour garder la mémoire de la ville. Très belle installation.
Planète Afrique
Un coup de chapeau au continent africain, dont le « pavillon » improvisé au coeur de l'Arsenal est l'un des lieux les plus dynamiques de la Biennale. Il s'en dégage le même type d'énergie qu'avait transmis « Africa Remix », la première grande expo d'art contemporain africain, au Centre Pompidou en 2005. Le commissaire de l'expo de Venise, le Camerounais Simon Njami, avait déjà été celui d'Africa Remix. Le sponsoring angolais donne un délicieux parfum de pétrole à cette expo...
Le monde de Sophie Calle
L'artiste française Sophie Calle est doublement présente à Venise : elle occupe le pavillon français avec les réponses de 107 femmes à une lettre de rupture amoureuse qu'elle a reçue. Mais au moment où elle venait d'apprendre qu'elle représenterait la France à la Biennale, elle a aussi découvert que sa mère n'en avait plus que pour un mois à vivre. Il en résulte un très bel hommage à Monique, sa mère, une installation au pavillon international, avec la vidéo des derniers moments de cette femme remarquable qui aurait adoré se savoir présente à Venise de cette manière digne et belle.
Grazie la Biennale...
Les gondoliers sont mécontents. Ils ont le sentiment de voir disparaître leur monde et leurs traditions, emportés par l'irruption de l'argent de la Biennale, et donc de la ... motorisation. Pour aller à la soirée de François Pinault au Palazzo Grazzi, ou au dîner de gala de tel autre collectionneur, la gondole fait ringard. Les hors- bord sont désormais le must, dont le nombre va croissant.
Sans oublier la taille au-dessus, des yachts extravagants comme celui-ci avec hélico, qui font ressembler Venise à Monaco ou Saint-Tropez. Pas vraiment un compliment...
La Biennale de Venise est ouverte du 10 juin au 21 novembre 2007, de 10 heures à 18 heures. Les jardins sont fermés le lundi et l'Arsenal le mardi. Tarifs : de 6 € à 15 € par personne et par lieu. Pour plus de renseignements : www.labiennale.org














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Imaginons un seul instant que les artistes s’occupent d’art plutôt que de l’état du monde… quel soulagement ce serait !
Pinault, Sophie Calle, l’art officiel dans toute sa splendeur ! Nous en sommes revenus à l’art le plus bourgeois du XIXème ressuscité sous une couche de vernis avant-gardiste. Comme il se doit à une époque où triomphe une bourgeoisie moderne et spéculatrice.
Concernant votre dernière remarque, c’est vrai que ça fait penser à Cannes. Mais comme à Cannes, il y a la jet set, et il y a de vrais artistes qui viennent défendre leur travail face à leurs pairs, aux critiques, au public. J’y ai par exemple croisé un ami libanais, aux antipodes de la jet set, venu exposer son travail, et qui ne mérite pas d’être mis dans le même panier…
Tout à fait d’accord. Désolé si je n’ai pas été clair là dessus.
Cher correspondant,
Bien sur, aucune définition de l’art n’est possible.
Mais, si il y a restriction, elle vient en premier lieu de nos institutions qui fixent la hiérarchie des oeuvres et des artistes, tout comme ils définissaient autrefois le bon goût.
Le « bon goût » d’aujourd’hui, c’est Pinault et Sophie Calle dans un yacht à Venise. Pinault n’y entend rien. Il a fait acheter sa collection par quelques conseillers. Ce n’est qu’un grand bourgeois qui veut un vernis culturel et les artistes les plus réputés viennent lui rendre hommage.
Tout cela sous les habits de la modernité la plus avant-gardiste. La plus rebelle, contestataire, libertaire.
Et c’est largement décevant, non ?
Quant à la légimité qu’aurait un artiste à intervenir sur n’importe quel sujet n’importe quand, permettez-moi d’en douter.
Je vous permet de douter, mais mettre des limites à l’art me paraîtra toujours aberrant, voir quelque peu élitiste.
Quand à la liaison contre nature entre l’art et l’argent, j’ai bien peur que cela ne soit pas nouveau.
Mais, c’est plus ridicule pour un riche de jouer à l’art que pour un artiste de manger.
Pour ceux qui n’aurait pas faim, cela pourrait devenir écœurant, mais l’art lui n’a rien à voir la dedans.
Quand aux institutions, elles font et disent bien ce qu’elles veulent.
Nombre d’artistes, aujourd’hui très chers, justement, se faisait cracher dessus de leur vivant par les institutions.
Pourquoi ne signez-vous pas de votre nom ? Ayez le courage de vos opinions. Vore discours sur les FRAC et « les artistes officiels » n’est plus un secret pour personne, vous savez.
Rassure-toi, la petite caste au pouvoir va rétablir l’art bien-pensant et sucrer les subventions aux dégénérés.
La jet-set ira plutôt à Abou Dabi voir le musée du Louvre que l’UMP a soldé il y a quelques mois… Attention, tout doit disparaître !
Dans le pavillon français, Sophie Calle représente la France. Le rabat de la couverture du Télérama du 28 mai dernier masquait la moitié du visage de Sophie Calle (clin d’oeil subtil à l’expo pompidolienne M’as-tu vue ?). En le soulevant j’ai eu un gasp devant l’expression momifiée sous voilette mauve de la malheureuse Sophie, rimmel larmoyant dégoulinant sur des joues glabres, lèvres en plastique, bordures garnies de roses et feuillage, le tout sur fond azur limpide. Surprenante, la photo de Jean-Baptiste Mondino ! On aurait dit du Pierre et Gilles. Mondino aurait-il un coup de blues ? Le monde n’est plus le même, les rêves de grand soir sont dans les choux, mai 68 au pilori ; l’état de grâce de 2007 n’a rien de commun avec celui de l’après 81. Fini la rigolade. Sophie Calle ne traîne plus dans son lit en nuisette et perruque blonde avec un taureau et le chat empaillé d’Hervé Guibert.
Si le titre « Moi Sophie Calle, plasticienne » renvoie au tragique best-seller qui caracolait en tête des gondoles en 1982*, celui de la couverture - « sa vie est un roman » - en vis-à-vis de la photo, en promet au moins autant que le château du comte Forbek. Pourtant les tuiles, et non les moindres - l’absence, les ruptures, la mort… - s’acharnent sur notre héroïne qui s’en sort toujours avec sa façon bien à elle de faire feu de tout bois : « l’artiste puise son inspiration dans les souffrances intimes ».
Le prétexte à l’expo est une lettre de rupture sous forme de mail: « J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots: « Prenez soin de vous ». J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter, la disséquer, l’épuiser. Comprendre pour moi. Répondre à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre…» Du Sophie Calle telle qu’en elle-même, avec de pures bonnes idées. Il y en a pour tous les goûts, même les « sans sommeils », abandonnés par France Inter, retrouveront l’oiseau de nuit Macha Béranger.
Devant les photos de Télérama - celle qui illustre l’article n’est guère plus joyeuse. Les larmes de mascara partent en delta - il saute aux yeux que la vie était plus rigolote avant, quand Sophie donnait dans la
filature ou le carnet d’adresses ou le rituel d’anniversaire, ou le road movie avec son amoureux, mais bon, elle explique qu’elle n’a plus ni l’âge ni la vaillance de prendre son sac à dos pour tracer la route
derrière des gens, ce qui se comprend, et qu’elle est entourée de fantômes. Le temps passant, certains mortels qu’on aime ont la triste idée de disparaître.
Il y a un an, le 18 mars 2006, j’avais lu dans Libé l’émouvant et très joli faire-part en prose qu’elle avait fait publier pour la mort de sa mère. Là encore, j’avais reconnu sa manière bien à elle de tromper le chagrin et la douleur en surfant sur des mots essentiels et vivants. Dans l’interview de Télérama, elle raconte que le 15 février 2006, au moment précis où elle recevait le coup de fil la prévenant qu’elle avait été sélectionnée pour représenter la France à la Biennale de
Venise, sa mère, en double appel, venait lui annoncer qu’il ne lui restait qu’un mois à vivre. Plus tard, quand sa fille lui dit pour la Biennale, sa mère s’écria « Quand je pense que je n’y serai pas !» En fait elle y sera deux fois, sur deux écrans : dans une vidéo, où
donnant son avis sur le fameux mail, elle rassure sa fille comme seules savent le faire les mères, et dans un autre film on la voit gisante. Du Sophie Calle tout craché. Elle avait eu la présence d’esprit de fixer
une caméra au pied du lit de sa mère mourante.
Vendredi 1er juin, le magazine Beaux Arts est en exposition au kiosque. Sophie Calle en couverture, cette fois la face complètement dissimulée par un miroir rond dans lequel elle se mire. Mise en abyme de l’œil bleu clair dans l’ovale festonné de la bague glissée au majeur de sa main lisse, celle qui tient le manche de l’objet. Veste japonaise vert fluide en soie damassée. Le tout sur fond bleu, mais plus turquoise, plus intense que celui de Télérama. Cette photo-là est de Karl Lagerfeld (Chanel sponsorise l’exposition, il y a peut-être un lien?). La question en blanc plaquée au dos du miroir barbouillé rouge noir est posée sans ambages par Laure Adler : « Qui êtes-vous Sophie Calle ? » Bien
qu’ayant obtenu la (des, les ?) réponses dans Télérama je ne résiste pas à Laure Adler, et à ses – toujours - bonnes questions. (Laure Adler a interviewé Sophie Calle aussi dans son magazine hebdomadaire l’Aventura sur France Culture mercredi 6 juin de 21 à 22 heures).
Occupant une pleine page au coeur de l’article, sourire au coin de la bouche identifiable entre toutes, Jeanne Moreau lit ledit papier percé d’une lumière blanche. La légende, sous la photographie, livre que l’actrice fait partie du show, via un film de 8 minutes produit par la
plasticienne. La voix inimitable de la chanteuse s’entend d’ailleurs dès l’entrée du pavillon français. Chapeau bas. On imagine mal Jeanne Moreau, ne pas être géniale. Même si elle commentait le Bottin, la comédienne fétiche de Marguerite Duras serait sublime, (forcément !).
Seulement, en parcourant Beaux Arts samedi, je ne suis plus dans le même état d’esprit que mercredi, feuilletant Télérama. Le matin même, j’avais entendu aux informations sur France Inter, et lu dans Libé, qu’aux Pays Bas, le scénario macabre d’une histoire de don d’organe diffusé en direct à la télé avait tenu les foules en haleine. A la fin de l’émission, la plus suivie depuis l’irruption de la télé-réalité dans les foyers, la direction de la chaîne avait révélé qu’il ne s’agissait que d’un canular pour mieux promouvoir le don d’organes. La mourante et les malades, en attente du rein qui devait leur sauver la vie, étaient tous des comédiens en parfaite santé.
Ce coup médiatique en tête, le film sur la mère morte de Sophie Calle fait écho aux nouvelles du matin. En 11 minutes, on assiste à la mort de la mère de la plasticienne qui argumente : « elle a eu une mort très
douce, si douce qu’on ne sait pas à quel moment elle s’éteint. Je n’ai donc pas de problème de conscience à montrer ces images, mon frère n’en a pas, mon père n’en a pas, ses meilleurs amis, non plus. Si les autres en ont, cela n’est pas bien grave… » Tout va bien. Ce qui n’était qu’un coup de pub pour la télé hollandaise devient de l’art, dès que s’en empare l’artiste.
Sophie Calle, plasticienne reste toujours dans le mouv’. Le mélange fiction/réalité/photo/récits cocasse et plein de malice collait bien avec la nouvelle « scène-jeunesse »* multimédia des années 80. 2007, alors que le reality-show casse la baraque, Sophie Calle va plus loin en douceur. Le public du Pavillon n’est pas le même que celui du Loft.
Autre idée, très « in », de l’artiste et de sa maison d’édition Actes Sud, c’est d’accompagner la Biennale, de la mise dans les bacs du coffret contenant romans et DVD au prix de 69 euros. Avis aux malchanceux qui ne pourront se rendre à Venise entre le 10 juin et le 21 novembre.
Demeurent juste deux questions non posées par les magazines précités:
1)A part G. l’auteur du mail, et Daniel Buren, commissaire enthousiaste recruté par petite annonce dans la presse: Où sont les hommes?
2)Pourquoi ce vouvoiement de l’amant à la femme rompue?
*Moi Christiane F, 13 ans, droguée, prostituée
* Une scène-jeunesse de Brice Couturier. Ed Autrement. 1983
Je pense que vous faites erreur. C’est ouvert au public pendant quatre mois et ça attire un public considérable et très varié, pas seulement les spécialistes. Et de fait, il y en a pour tous les goûts, à partir du moment où vous êtes ouvert à la création artistique contemporaine. Et il ne s’agit pas d’une foire d’art (contrairement à celle de Bâle qui démarre demain): il n’y a rien à vendre à Venise, même si, évidemment, le monde de l’argent n’est pas loin. Mais vous ne pouvez pas repartir avec un tableau sous le bras comme dans une foire.
Viens plutôt dans la Venise Verte à la « Biennale off, Pavillons hors les Murs » entre le 6 juillet et le 25 août 2007, où débarque tout le gratin de l’art audiovisuel et bien vivant du monde entier (David Linton, Guy Girard, Xavier villetard, Anaïs Prosaïc, Patrick Morin, Philippe Amiel, Karine Pelgrims…). Des installations à tomber. Emotions et trouble garantis. Rien à vendre. Tout est gratuit.
mais trouvent-ils des réponses? Ce n’est pas le rôle des artistes de trouver des réponses me direz-vous. D’accord! Et puis, ce qu’ils nous présentent est en phase avec ce monde, non? Toujours d’accord! Aujourd’hui nous mélangeons tout. Celui qui parle le mieux et qui se présente comme artiste, a toutes les chances d’être retenu. Retenu, puis reconnu. Que le monde serait merveilleux s’il savait reconnaître ceux qui peuvent l’aider à grandir! Vous n’êtes plus d’accord! Si! Si! Toujours! Hélas il ne le sait pas! Tu l’as dit bouffi! Mais dites moi tous les célébrés de jadis n’ont pas été relégués aux oubliettes comme les « Pompiers »? Je ne le vous fais pas dire! A qui pensez-vous? A Picasso mon ami! D’abord, je ne suis pas votre ami! Et si Picasso a joué avec les problèmes du monde, pourriez-vous me définir les règles de son jeu? Non! Vous me répéterez ce qui est écrit sur lui dans les ouvrages que ses ennemis et ses amis ont produits sur lui! Ces ouvrages seraient donc d’après vous remplis d’âneries? Hélas oui! Mais pour qui vous prenez-vous? Pour rien! Mais le regard m’intéresse plus que tout! Et celui de ce génie m’a toujours intrigué. Je suis vieux à présent! J’ai découvert son système, son processus créatif si vous préférez! Vous délirez! Picasso est devenu un mythe par son génie! Ce sont les livres qui ont fini, comme je viens de vous le dire, de vous le faire croire. Quand vous connaîtrez la vérité sur l’interpréte qu’il fut toute sa vie, vous reviserez vos propos! Monsieur! Je ne vous permets pas! Je sais! On ne me permet pas de donner à voir le vrai Picasso. Je ne vous donnerai pas mon blog! Vous le parcoureriez en courant! Continuez à croire dans le présent! J’aimerais être comme vous! Vous vivez! Mais pourquoi le mimétisme s’est-il introduit dans ma vie! Je vois! Vous parlez tout seul! Je vous laisse donc à vos idées. « Il y a une femme là dessous, s’écria Porbus! »
Je vous salue Balzac!