Le bac moderne est une tentative de pacification sociale

Poser la question du Baccalauréat c’est s’interroger en premier lieu sur son rôle. A quoi sert-il  ? La réponse était fort simple autrefois  : il servait à désigner (plutôt que sélectionner, mot qui introduit la notion de mérite où il y avait surtout, il y a toujours, hérédité) l’élite qui aurait à "poursuivre des études" comme l’on disait, des études longues qui permettraient, à terme, l’occupation d’une position sociale dominante.

En réalité il permettait de désigner, avec un semblant de justice (voir mon article sur la carte scolaire) toutes celles et ceux qui échouaient et qui seraient donc condamnés irrémédiablement et apparemment justement (puisque les notes le disent) aux tâches subalternes, sans parler de toutes celles et ceux qui, dans l’impossibilité (sociologique) de se présenter, étaient destinés aux tâches encore plus subalternes.

Les choses, en réalité, n’ont pas véritablement changé mais se sont sophistiquées pour ce qui est du mensonge et du cynisme. Il n’est pour s’en convaincre que d’aller faire un tour sur le site du ministère de l’Education nationale. On y trouve les définitions suivantes  : "il (le bac) ouvre l’accès à l’enseignement supérieur. Il constitue le premier grade universitaire".

Vient alors la définition des trois bacs actuels  : "le bac général vise la poursuite d’études supérieures longues". Ce qui, on le voit, est conforme à la définition précédente. Mais  : "le bac technologique prépare davantage, aujourd’hui, à la poursuite des études (BTS et DUT) qu’à l’emploi immédiat". On remarque immédiatement qu’il n’est plus question ici d’études supérieures longues et l’on sait que les bacheliers technologiques qui s’engagent dans les mêmes études que les bacs généraux éprouvent de grandes difficultés.

Enfin, dernière définition  : "le bac professionnel vise avant tout l’entrée directe dans le monde du travail, même s’il permet de poursuivre des études supérieures". La duplicité n’apparaît-elle pas, ici, dans toute son évidence  ? Comment un bac qui vise avant tout l’entrée directe dans le monde du travail, pourrait-il constituer le premier grade universitaire, sachant que le "même s’il permet de poursuivre des études universitaires" est une clause de style puisque, en fait le niveau de culture générale de ces bacheliers pros ne leur permet réellement pas de poursuivre des études universitaires longues  ? Question alors  : pourquoi ces diplômes, bac techno et bac pro qui, surtout le dernier, ne permettent pas de poursuivre des études universitaires longues, ont-il été baptisés baccalauréat au même titre que les bacs généraux  ? Pour répondre à cette question il faut garder à l’esprit que la création du bac pro est celle d’une certaine gauche. Mr Chevénement était à la manoeuvre comme on dit. Il s’agissait tout simplement d’une tentative de pacification sociale. Donner le titre de baccalauréat à un diplôme qui en vérité conduit à un emploi d’ouvrier plus ou moins spécialisé (quand il y a du travail) rémunéré au salaire le plus bas qui soit, c’est tenter de dire à ce jeune bachelier pro l’estime dans laquelle on le tient. C’est lui dire Monsieur à lui aussi. C’est affirmer "l’égale dignité de la filière professionnelle" comme disait Chevènement, mais dignité qui se mesure réellement au montant du salaire auquel "donne droit" ce diplôme. C’est mentir de manière à faire accepter sans rechigner par ce jeune sa situation de dominé grâce à un titre "bachelier" qui est encore la promesse d’une possibilité de promotion sociale.

C’est bien de la pacification sociale comme sait bien la faire ce que l’on nomme aujourd’hui le libéralisme. Que l’on songe, par exemple, qu’un ouvrier est devenu un opérateur et une femme ou un homme de ménage un technicien de surfaces. Et c’est ainsi que l’on tente de faire accepter par les dominés eux-mêmes le système de domination qui les mutile (comme dirait La Boétie).

Alors, faut-il supprimer le baccalauréat  ? Sans le moindre doute si l’on veut bien considérer que la mission de l’institution éducative ne devrait pas être, d’abord, la production de main d’oeuvre adéquate mais qu’elle devrait aider (au moins jusqu’à l’âge du baccalauréat) chaque enfant à découvrir ce qui en lui est un talent, de manière qu’il puisse décider lui-même de "ce qu’il lui plaît de faire".


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boboétie
11H26 09/06/2007

Relisons nos classiques, pour faire avancer le schmilblick !?!

Erreur n’est pas culpabilité

Le système éducatif ne s’est pas contenté de murer les désirs d’enfance dans la carapace caractérielle où les muscles tétanisés, le cœur endurci et l’esprit imprégné par l’angoisse ne favorisent pas vraiment l’exubérance et l’épanouissement. Il ne s’est pas borné à colloquer l’écolier dans des bâtiments sans joie, destinés à lui rappeler, au cas où il l’oublierait, qu’il n’est pas là pour s’amuser. Il suspend, en outre, au-dessus de sa tête le glaive, à la fois ridicule et menaçant, d’un verdict.
Chaque jour, l’élève pénètre, qu’il le veuille ou non, dans un prétoire où il comparaît devant ses juges sous l’accusation présumée d’ignorance. À lui de prouver son innocence en régurgitant à la demande les théorèmes, règles, dates, définitions qui contribueront à sa relaxation en fin d’année scolaire.
L’expression « mettre en examen », c’est-à-dire procéder, en matière criminelle, à l’interrogatoire d’un suspect et à l’exposition des charges, évoque bien la connotation judiciaire que revêt l’épreuve écrite et orale infligée aux étudiants.
Nul ne songe ici à nier l’utilité de contrôler l’assimilation des connaissances, le degré de compréhension, l’habileté expérimentale. Mais faut-il pour autant travestir en juge et en coupable un maître et un élève qui ne demandent qu’à instruire et à être instruit ? De quel esprit despotique et désuet les pédagogues s’autorisent-ils pour s’ériger en tribunal et trancher dans le vif avec le couperet du mérite et du démérite, de l’honneur et du déshonneur, du salut et de la damnation ? À quelles névroses et obsessions personnelles obéissent-ils pour oser jalonner de la peur et de la menace d’un jugement suspensif le cheminement d’enfants et d’adolescents qui ont seulement besoin d’attentions, de patience, d’encouragements et de cette affection qui a le secret d’obtenir beaucoup en exigeant peu ?
N’est-ce pas que le système éducatif persiste à se fonder sur un principe ignoble, issu d’une société qui ne conçoit le plaisir qu’au crible d’une relation sado-masochiste entre maître et esclave : « Qui aime bien châtie bien » ? C’est un effet de la volonté de puissance, non de la volonté de vivre, que de prétendre par un jugement déterminer le sort d’autrui.
Juger empêche de comprendre pour corriger. Le comportement de ces juges, eux-mêmes apeurés par la crainte d’être jugés, détourne des qualités indispensables l’élève engagé dans sa longue marche vers l’autonomie : l’obstination, le sens de l’effort, la sensibilité en éveil, l’intelligence déliée, la mémoire constamment exercée, la perception du vivant sous toutes ses formes et la prise de conscience des progrès, des retards, des régressions, des erreurs et de leur correction.
Aider un enfant, un adolescent à assurer sa plus grande autonomie possible implique sans nul doute une lucidité constante sur le degré de développement des capacités et sur l’orientation qui les favorisera. Mais qu’y a-t-il de commun entre le contrôle auquel l’élève se soumettrait, une fois prêt à franchir une étape de la connaissance, et la mise en examen devant un tribunal professoral ? Laissez donc la culpabilité aux esprits religieux qui ne songent qu’à se tourmenter en tourmentant les autres.
Les religions ont besoin de la misère pour se perpétuer, elles l’entretiennent afin de prêter plus d’éclat à leurs actes de charité. Eh bien, le système éducatif agit-il autrement lorsqu’il suppose chez l’élève une faiblesse constitutive, toujours exposée au péché de paresse et d’ignorance, dont seul peut l’absoudre la mission pour ainsi dire sacrée du professeur ?
Chacun possède sa propre créativité. Qu’il ne tolère plus qu’on l’étouffe en traitant comme un délit passible de châtiment le risque de se tromper. Il n’y a pas de fautes, il n’y a que des erreurs, et les erreurs se corrigent.

Raoul Vaneigem, Avertissement aux écoliers et lycéens,
Éditions Mille et une nuits, 1995.

Nestor Romero, je t’ai noté « Top » !