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La volte-face de Nike, ou les vertus de la communication

Longtemps, malgré Michael Jordan, Tiger Wood et la longue liste des athlètes arborant son logo, il suffisait d'évoquer le nom de Nike pour aussitôt déclencher, dans le même élan, une série d'associations autrement négatives sur fond d'abus en tout genre, en matière de droits humains et de droit du travail, dans des usines décrites comme autant « d'ateliers de misère » (« sweatshops » en anglais).

Mais, aujourd'hui, après la sortie, cette semaine, du troisième rapport de « responsabilité sociale » de Nike (un pavé de 136 pages –en anglais– que j'ai lu pour vous), un double constat s'impose.

Un. Nike, le vendeur de chaussures de sport qui ne manque plus une occasion de prendre ses critiques à contre-pied (tout en leur donnant souvent poliment raison, une habile méthode de communication) a incontestablement revu sa copie depuis que Phil Knight, son fondateur, jouait en 1998 le rôle de l'affreux dans le film « The Big One » de Michael Moore où il défendait maladroitement le travail des enfants pour sa marque.

Deux. Nike, l'entreprise honnie, cible en 1999 des manifestants altermondialistes de Seattle, en s'affichant, depuis, spectaculaire retournement, comme une entreprise « socialement responsable », impose un débat sérieux auquel, en matière de droits de l'homme, les entreprises, pas plus que les Etats, ne peuvent se dérober : comment passe-t-on du mea culpa aux améliorations réelles ?

Cette question n'est pas nouvelle pour Nike. Elle fut même en son temps, en Californie, l'occasion d'un long procès contre Nike pour publicité mensongère, une affaire jamais tranchée au fond. Peu importe, maintenant, semble-t-il. « Selon nous, la responsabilité d'entreprise favorise la croissance et l'innovation. Elle fait partie intégrante de la façon dont nous pouvons utiliser le pouvoir de notre marque, l'énergie et la passion de nos gens, ainsi que l'envergure de notre entreprise en vue d'amorcer un véritable changement », écrit Mark Parker, le nouveau président et PDG, en introduction d'un rapport qui, soufflant le chaud et le froid, alterne envolées lyriques, méthodologie aride et auto-flagellation.

Le nouveau discours, sur le papier au moins, est généreux. De fait, en publiant (depuis 2005) la liste (et l'adresse) de ses fournisseurs, après y avoir longtemps résisté, l'entreprise a repris pour elle l'argument des ONG et des syndicats qui reprochaient au système de sous-traitance Nike de lui permettre d'échapper à ses responsabilités. Un chiffre permet de saisir l'enjeu : selon les estimations maintenant officielles de l'entreprise, ce sont, en effet, environ 800000 personnes –dont 80% de jeunes femmes âgées de 18 à 24 ans– qui travaillent dans les usines fabriquant les produits de Nike mais ne lui appartenant pas. Autre élément clé du retournement : Nike a mis en place un complexe dispositif de « monitoring » des pratiques sociales de ses fournisseurs dont le rapport affirme qu'il est maintenant intégré à tous les nouveaux de la chaîne, du design à l'achat.

Alors, bravo Nike ? L'entreprise jure ne pas solliciter de tels applaudissements. Au contraire. Dans son secteur, selon une formule du rapport lui-même, les « violations systématiques des droits des travailleurs » se poursuivent, en effet, impunément et « les changements promis ne se sont pas encore produits ». Et Nike de citer, pour enfoncer le clou, une une étude récente du MIT (Massachusetts Institute of Technology) réalisée à partir d'audits sociaux menés chez plus de 800 de ses sous-traitants dans 51 pays. « Après avoir, depuis des années, développé des outils de monitoring de plus en plus complets, embauché un nombre croissant de spécialistes des pratiques sociales, réalisé des centaines et des centaines d'audits sociaux, travaillé avec des consultants et des ONG, les conditions se sont améliorées chez certains… mais, pour beaucoup, elles sont restées inchangées ou se sont détériorées », écrivent les chercheurs du MIT.

Le rapport ne s'arrête pas à ce noir constat. Il reprend aussi à son compte plusieurs critiques des ONG et des syndicats sur la portée limitée de certaines pratiques des entreprises qui, comme Nike, se targuent aujourd'hui d'être « socialement responsables ». A commencer par un scepticisme marqué sur les vertus du « monitoring » de « codes de conduite » dans lesquels tant d'entreprises (françaises notamment) voient aujourd'hui une panacée.

Ces outils, observe Nike, permettent, tout au plus, de mettre en évidence « les symptômes et non les causes » des violations des droits sociaux. Faute de « réellement résoudre les problèmes », ils « n'aboutissent pas, en eux-mêmes, à des améliorations durables pour les travailleurs ». Evolution significative, l'entreprise américaine suggère, pour faire respecter le droit du travail, de ressusciter quelques bonnes vieilles méthodes qui font ouvertement appel à l'Etat. comme, par exemple, des « systèmes robustes d'inspection du travail » dans lesquels, selon Nike, les gouvernements des pays en développement seraient bien avisés d'investir. Bref, quand l'autorégulation montre ses limites, la police a du bon.

Pour sa part Nike jure de former ses fournisseurs aux principes de la « liberté syndicale » dont le rapport démontre qu'ils les bafouent trop souvent (un défi si l'on songe que la Chine est son premier fournisseur) et de mettre un terme (d'ici 2011) à l'accumulation des heures supplémentaires « excessives » –au-delà de soixante à soixante-douze ( ! ) heures par semaine– qui sont souvent pratiquées. Dont acte. Rendez-vous donc dans trois ans et demi pour juger sur pièce !

Reste, pour conclure la lecture de l'opus, un point clé sur lequel le volumineux rapport ne s'attarde pas. « Nike a fait beaucoup de chemin en matière de transparence mais reste opaque sur la question cruciale du montant de la rémunération payée aux ouvrières qui fabriquent ses produits » souligne, lecteur attentif, Bob Jeffcott, de mes amis de MSN, le Réseau de Solidarité Maquila, une ONG canadienne qui milite pour les droits humains au travail et connaît bien Nike. Pourquoi les ouvrières ne sont-elles pas mieux payées ? Pourquoi une entreprise capable de verser l'an dernier 450 millions de dollars aux sportifs qu'elle adoube ne peut-elle s'engager sur la revendication des ONG qui lui demandent de garantir un salaire de subsistance (« living wage ») aux ouvrières pour leur permettre de sortir de la pauvreté ?

En la matière, le rapport se contente d'espérer que les « gains de productivité » dans les usines se traduiront par des hausses de salaire pour les ouvriers. « Il y a, en fait, beaucoup plus de probabilité que Nike, comme toute entreprise du secteur de la confection, n'en profite pour demander des prix plus bas à ses fournisseurs, éliminant, du coup, toute chance de hausse des salaires des ouvriers », s'inquiète Bob Jeffcott. Une question plutôt simple à laquelle Nike devrait pouvoir répondre sans trop de mal (On se renseigne et on vous tient au courant).

PS : Au moment où sort ce rapport, Nike annonce aussi la reprise de ses achats de ballons de football au Pakistan où il avait cessé de s'approvisionner l'an dernier, à cause précisément des multiples violations de son code de conduite par son fournisseur local. Nike revient en affirmant avoir trouvé cette fois une entreprise locale qui s'est engagée à « respecter les droits des travailleurs » et notamment, contrairement aux pratiques locales, à signer avec eux des contrats de travail à temps plein, à garantir leur couverture médicale et à autoriser les activités syndicales. Un autre dossier phare, donc, à regarder de près. On y reviendra.

6 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Courageux anonyme

De

17H22 | 07/06/2007 | Permalien

oui,ne lui lâchez pas les baskets !

Portrait de Courageux anonyme

De

17H25 | 07/06/2007 | Permalien

oui,ne lui lâchez pas les baskets !

Portrait de Courageux anonyme

De

13H07 | 08/06/2007 | Permalien

Je ne suis pas du tout d'accord avec le message de l'article ci-dessus. Tout d'abord parce que cet article comporte un message ce qui, à mon sens, n'est pas vraiment dans le rôle d'un journalitse.
par ailleurs, la thèse défendue est que tout n'est que communication. Ce n'est pas énoncé clairement quoique dans le titre mais les mots tels que surprenant, vraiment étonnnant… ou encore « décidément habile dans sa communication » induisent que les mesures prises par Nike ne seraient que de l'esbrouffe alors meême que l'auteur les détaillent tout au long de son propos.
A la fin de l'article, on a l'impression que le journaliste est un mauvais coucheur. Ce qui ne fait avancer la cause de personne. Il faut savoir reconnaître les bons et les mauvais points sous peine de perdre son impartialité et sa pertinence… et ce sont bien des valeurs de journalistes ça non ?

Portrait de Luc Lamprière

De Luc Lamprière (auteur)

Oxfam France | 19H59 | 08/06/2007 | Permalien

Merci. Ce qui m'intéresse ici c'est le fond plus que la forme. J'ai donc tenu compte de votre commentaire en corrigeant le texte. Plus qu'un débat sur la communication, ce qui me parait important c'est un débat sur la réalité de la situation sur le terrain. J'espere donc que vous même - et d'autres - voudrez donc bien lire ce rapport qui est une lecture très intéressante et aussi l'étude détaillée du MIT (j'ai rajouté le lien dans l'article) et partager votre lecture avec les lecteurs de rue 89.
LL (le mauvais coucheur)
PS A mon sens, communication n'est pas un gros mot mais un rapport RSE est aussi un exercise de « communication ». Et s'agissant de votre commentaire sur les valeurs journalistiques, je suis d'accord avec vous mais c'est un autre débat. Celà dit, je n'interviens pas sur rue 89 en tant que journaliste mais tout juste comme blogueur qui suit ces sujets d'assez près.

Portrait de Courageux anonyme

De

17H12 | 08/06/2007 | Permalien

Travailler plus pour gagner plus ?

Portrait de florent

De florent

21H07 | 10/06/2007 | Permalien

L'une des raisons qui expliquent le changement de stratégie de Nike (et d'autres multinationales) est probablement le développement de fonds dont les gérants achètent des actions de sociétés ayant une approche socialement responsable. En France ce type de gestion est encore embryonnaire, mais outre-atlantique son poids est considérable. Pour vous donner une idée, a la fin 2005, la gestion ISR représentait plus 2 290 milliards de dollars soit 9.4% de l'ensemble des actifs sous gestion aux USA (http://www.socialinvest.org/areas/research/trends/sri_trends_report_2005…

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