La continuation de l'utopie chrétienne par d'autres moyens

« Dommage qu’il n’y ait pas d’enfer, pour qu’il y aille. » La formule tranchait déjà intensément avec le langage politiquement correct de rigueur sur les ondes américaines. Mais que le journaliste, essayiste et iconoclaste professionnel Christopher Hitchens l’ait réservée il y a quelques jours au « révérend » Jerry Falwell, chef de file de la « majorité chrétienne » tout juste foudroyé par une crise cardiaque, ne pouvait que faire sensation aux Etats-Unis.

« Vous ne respectez pas la douleur de sa famille! », a pleurniché le modérateur de la chaine Fox, bien dans la veine tartuffe des conservateurs soi-disant compatissants. « Non, ce que je ne respecte pas, c’est un charlatan qui a osé dire que le 11 septembre était une punition divine contre un pays qui tolérait les lesbiennes en son sein », a répliqué Hitchens, avec son accent british qui fait craquer les midinettes intellos d’outre-Atlantique et son éternel costume blanc cassé très « néo-Tom Wolfe ».

Du coup, son tout nouveau livre, un pamphlet athéiste intitulé « Dieu n’est pas grand, ou pourquoi la religion empoisonne tout » –détail intéressant, le titre de l’édition britannique a été atténué en un « Dieu n’est pas grand, la religion en procès » qui semble chercher la caution morale posthume d’un Bertrand Russell–, a bondi en tête des bestsellers du New York Times, et ledit journal vient d’annoncer qu’il publierait désormais régulièrement les chroniques que ce redoutable polémiste plaçait déjà dans diverses publications papier ou en ligne très écoutées aux Etats-Unis.

L’expatrié anglais, qui avait modestement commencé sa carrière washingtonienne dans les années 80 en écrivant pour le brulot d’extrême-gauche The Nation, et qui vient d’obtenir la citoyenneté américaine, s’impose comme l’un des commentateurs les plus admirés et contestés aux USA.

Et il faut dire qu’il sait parfaitement jouer de son « exotisme », sa passion très européenne de la controverse et son érudition réveillant à chaque fois le vieux complexe d’infériorité intellectuelle vis à vis de l’Europe qui sommeille au fond de chaque Américain. « On sait que vous êtes le plus intelligent et le plus cultivé, dans ce studio! », avouait ainsi piteusement l’autre soir l’un de ses contradicteurs dans un débat télévisé.

Au-delà de son indiscutable brio, la thèse anti-religieuse d’Hitchens ne fait pas que des convaincus dans les secteurs de la société américaine – et ils sont vastes – qui rejettent les bondieuseries démagogiques d’un Falwell ou d’un George W Bush.

Il y a d’abord le fait que cette charge contre toutes les religions est le fait d’un chroniqueur qui, reniant ses anciennes convictions trotskystes, a ouvertement –et parfois outrageusement– soutenu l’aventure militaire de Bush et consorts en Irak, après avoir joué un rôle très discutable dans l’offensive conservatrice contre Bill Clinton au moment de l’affaire Monica puis proclamé son admiration envers des chantres de l’idéologie «neo-conservatrice» comme Paul Wolfowitz, lequel vient d’être éjecté de la présidence de la Banque mondiale.

Dans la Monthly Review, Richard Seymour se montre cinglant: « Non seulement Hitchens a perdu tout contact avec la réalité, non seulement il s’est transformé en calomniateur, menteur et bouffon, non seulement il a abandonné ses fragiles convictions de gauche pour se faire adepte de la politique de la canonnière en toutes occasions, mais ses tirades militaristes rencontrent désormais un écho dans un nouveau public, celui des jeunes machos républicains au nationalisme obsessionnel. »

Sur le livre lui-même, plusieurs commentateurs –par exemple Leora Tanenbaum dans The Huffington Post- estiment qu’Hitchens construit sa démonstration sur une erreur fondamentale, celle de confondre « religion » et « fondamentalisme ». Et en effet, s’il instruit avec passion le « procès » du réflexe religieux, c’est surtout pour en souligner les aspects les plus caricaturaux. Son analyse de l’impasse de la pensée monothéiste est convaincante mais il ne répond pas à la question qu’il soulève lui-même: et après, quoi ?

L’entreprise de l’ »homme nouveau » soviétique a montré tragiquement l’impossibilité de reconstruire une humanité innocentée de ses errements, et de ses succès passés. Et si on ne peut qu’abonder dans le sens d’une demande de sécularisation accrue des sociétés modernes, l’athéisme n’est pas, en soi, une idéologie fondatrice. On ne construit pas sur une négation, pas plus que sur une double négation –celle de la profession de foi musulmane.

Comme souvent chez les athéistes les plus virulents, il y a sans doute des facteurs très personnels à l’oeuvre dans cette vengeresse révolte contre un Dieu qui, s’il n’existe pas, ne mérite certes pas pareille acrimonie. Que sa mère, décédée en 1973 dans des circonstances dramatiques, ait eu une relation extra-conjugale avec un prêtre défroqué explique peut-être en partie cette crispation qui a inspiré auparavant à Hitchens des attaques au vitriol contre Mère Teresa ou le pape Jean Paul II. La découverte tardive que sa grand-mère était d’origine juive polonaise donne aussi une clé de lecture de l’ambivalence d’Hitchens vis à vis du judaisme, qui semble à la fois le fasciner et l’irriter.

Mais le ressort le plus puissant est probablement de l’ordre de la construction intellectuelle: trop intelligent pour opposer à ce qu’il appelle « la menace islamo-fasciste » une défense des valeurs chrétiennes dans une sorte de croisade post-moderne, Hitchens, comme d’autres « neo-cons » au passé marxiste, se livre en fait à une sorte de «déification» de la démocratie occidentale, devenue une panacée universelle et donc une autre forme d’utopie.

Au nom du rationalisme athéiste, il en est venu à soutenir l’une des guerres les plus irrationnelles et «irréalistes» de l’histoire, cette entreprise grotesque de démocratisation forcée de l’Irak dont le jeune diplomate anglais Rory Stewart –qui, lui, était sur le terrain– a magistralement démontré l’absurdité dès le début de l’occupation militaire (1).

C’est «la continuation de l’utopie chrétienne par d’autres moyens», ainsi que l’analyse le philosophe britannique John Gray dans un livre à paraître prochainement, Black Mass, en notant que l’écrasante majorité des fondateurs du mouvement néo-conservateur américain, d’Irving Kristol à Patrick Moynihan en passant par Daniel Bell, provenaient de la gauche US.

D’aucuns seront évidemment tentés d’établir un parallèle entre la trajectoire de ces ex-marxistes anglos-saxons ralliés à la pensée et à la praxis impériales, et celle des intellectuels de gauche français qui ont décidé de donner sa chance au projet Sarkozy.

Le seul dénominateur commun à ces deux phénomènes est sans doute qu’ils démontrent à quel point le clivage traditionnel droite-gauche – lequel a toujours eu un contour très spécifique, aux Etats-Unis - est devenu obsolète.

Dans le premier cas, les anciens tenants de l’utopie révolutionnaire à la Hitchens ont choisi d’embrasser l’utopie millénariste, néo-chrétienne de la « démocratie par la force ». Dans le deuxième, il ne s’agit pas d’un reniement idéologique mais du constat qu’il est impossible de « faire de la politique » comme avant, que la démarche de Sarkozy consiste avant tout à choisir le réalisme au lieu de s’accrocher à de vieilles certitudes.

La comparaison aurait été plus justifiée si les ex-gauchistes d’Amérique ne choisissaient maintenant un Barack Obama, dont la force d’attraction réside principalement dans le fait qu’il constate le passéisme du système bi-partisan et prône une pratique politique basée sur la réalité des Etats-Unis tels qu’ils sont, non tels que les néo-conservateurs ou que les ont fantasmés ou que les Démocrates bon-teint aimeraient les voir.

► God Is Not Great: How Religion Poisons Everything de Christopher Hitchens, Twelve, 320 p – env. 30 €

(1) Rory Stewart, The Prince of the Marshes, Harcourt, 2006


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Pascal Riché | Rue89
08H57 22/05/2007

Cher Bernard,
merci pour ce texte enlevé et passionnant.
Je vois pour ma part de nombreuses similitudes entre les néo-cons américains (qui ont commencé leur route dans les années 70) et les nouveaux néocons français. Trois exemples:

- le rejet de mai 68 est un une sorte d’écho au rejet du politiqmenet correct par les néocons d’outre-étang.

-le rejet du réalisme dans la politique étrangère (les disciples de Kissinger d’un côté/les diplomates du Quai et leurs ambiguités constructives de l’autre). Ils apprécient le discours de Sarko sur la tchétchénie, par exemple.

-Le ras le bol contre les pressions de ceux qui se réclamment de l’ « anti-sionisme » : les premiers néocons, juifs new yorkais de gauche, rejetaient le glissement pro-arabe poussé par la « new left » dans les années 70 ; aujourd’hui, en France, je croise de nombreux intellos qui eux aussi en ont marre des positions systématiquement pro-arabe de la gauche (et d’une partie de la droite). Sarkozy, plus atlantiste, ami d’Israel revendiqué, les a séduits…

 
ena22 (non vérifié)
10H46 22/05/2007

Je ne suis pas sûre d’avoir tout saisi…Mais… je ne suis pas certaine qu’une pratique politique plus réaliste, telle que N.Sarkozy semble la vouloir, et qui ferait « abstraction » d’un clivage droite-gauche, soit le reflet de la réalité du pays.
N.Sarkozy ne s’est pas adressé à tous les Français, il s’est adressé à chacun en particulier, et a réussi à faire croire (et c’est très paradoxal)que si, un p’tit bout de son programme nous semblait bon pour nous (individu)alors il était bon pour tous.
Cette approche est peut-être moderne, mais je ne croit pas qu’elle soit très réaliste : mettre l’accent sur un certains nombre de différences (fantasmées?), pour ensuite prétendre pouvoir et/ou vouloir les gommer, relève pour moi du non-sens.

En tous cas, je suis d’accord avec votre confrère, cet article est très intéressant…pas très « facile d’accès » (enfin, j’dis ça, j’parle pour moi), mais passionnant parce que tout simplement, il donne à réfléchir.

 
Courageux anonyme
13H30 22/05/2007

Que voulez vous dire par « on ne construit pas sa foi sur une double négation » lorsque vous parler de l’islam…est ce la remarque d’une journaliste ou vos propos?

 
Courageux anonyme
17H28 23/05/2007

La citation correcte : « On ne construit pas sur une négation, pas plus que sur une double négation –celle de la profession de foi musulmane. » (vive le copier/coller)

Pas de foi dans la 1ère partie de la phrase, et je la comprends comme :
on ne construit pas sur la négation de Dieu, pas plus que sur la double négation, de Dieu d’abord et en général, de la profession de foi musulmane ensuite et en particulier.
J’espère ne pas trahir la pensée de l’auteur :-)

Enfin je dis ça, c’est vrai que le texte est peut-être un peu ardu… mais intéressant

Antoine

 
16H34 22/05/2007

« ces intellectuels de gauche français qui ont décidé de donner sa chance au projet Sarkozy »

ah bon? J’ai plutôt l’impression qu’étant depuis longtemps à cours d’idées, vidés de tout humanisme, et ayant glissé à droite depuis quelques temps deja sans se l’avouer, nos intellectuels accueillent l’arrivée de Sarkozy plus facilement qu’ils ne l’auraient cru eux même.
Ils aboient pour la forme, puis se disent ‘merde, c’est ce que je ferais si j’avais le pouvoir!’
J’ai la sensation qu’il n’y a plus de gauche en France (je le regrette)depuis plus longtemps qu’on ne le dit.

 
Courageux anonyme
18H45 07/09/2007

à en croire Einstein et les abeilles qui se meurent par milliards sur la planète, en cas de leur complète disparition, les êtres humains ne leur survivront que 4 ans…

J’en conclu que les abeilles sont les Dieux (Déesses)sur la terre - pour preuve, sans elles, la survie de l’humanité est impossible.

J’en conclu que toutes les religions ne sont que des utopies (hmm, je m’en doutais….)et que l’enfer, ce sont les pesticides et certes guère les lesbiennes ou les homos.

A propos : la reine des abeilles est une nymphomane…Conclusion….toutes les religions s’appliquent à vouloir dominer les femmes…(hmmm, je m’en doutais…)