Entretien

Benjamin Stora: «Pas d'excuses mais la reconnaissance des faits»

Benjamin Stora (DR)

Historien, Benjamin Stora est spécialiste de l’histoire du Maghreb et de la colonisation. Son dernier ouvrage, La guerre des mémoires, est une longue et passionnante discussion avec Thierry Leclère, journaliste à Télérama. Refusant la neutralité universitaire et le simplisme bien-pensant, Benjamin Stora revient avec rigueur sur les origines des débats mémoriels et sur ses enjeux tant historiques que politiques. Entretien avec un adepte de la République égalitaire.

La concurrence des mémoires est-elle un risque pour la cohésion nationale ?
Bien sûr. Si elle s’exacerbe, s’il y a une segmentation plus forte alors oui, il y a danger. La question de la cohésion nationale est d’abord celle de la construction d’une mémoire collective commune. Autour de principes, de symboles historiques forts.

Que faire pour réconcilier enfin la France avec son histoire ? Comment dépasser cette guerre des mémoires ?
D’abord, il y a la poursuite du travail historique. Il faut donner aux historiens les moyens de pouvoir continuer à travailler sur ce passé dont le plus important est celui de l’esclavage et de la colonisation. Ensuite, il faut transmettre. Cette connaissance doit pouvoir aller dans les écoles, à travers les manuels scolaires et l’enseignement. Enfin, il est nécessaire d’avoir des journées de commémoration ; des dates charnières auxquelles on puisse se référer. Jacques Chirac avait commencé, avec le Vél d’Hiv, puis le 10 mai. Ce travail doit être poursuivi pour faire en sorte que ces dates homogéneisent une conscience nationale.
Que pensez-vous de la déclaration de Nicolas Sarkozy qui veut en finir avec la repentance, “haine de soi” selon lui ?
Le candidat de l’UMP a fait toute sa campagne autour de ce type de discours. Nicolas Sarkozy en a prononcé une dizaine sur cette thématique. Sont-ce des discours de circonstances ou visent-ils à empêcher la poursuite du travail d’élucidation historique ? Personne en France ne réclame la repentance mais tout le monde attend la vérité de l’histoire. Ce n’est certainement pas au président de la République de dire s’il faut continuer ou non ce travail de l’écriture de l’Histoire. Qui se poursuivra en vue de réconcilier ces mémoires, avec l’Algérie, l’Afrique. Je crois plus en cette réconciliation qu’en des injonctions mémorielles. J’en ai une conception positive : la reconnaissance des faits, l’établissement de ponts et de compromis mémoriels. Le discours consistant à dire “on ne fera plus jamais telle ou telle chose” n’est pas un discours de l’histoire.

Vous rentrez d’Algérie. La France doit-elle des excuses au peuple algérien ?
Non. La question centrale n’est pas celle des excuses. Le dernier message du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, ne va pas dans ce sens. La vraie question est celle de la reconnaissance des faits historiques. La France est-elle prête à reconnaitre sa responsabilité dans les milliers de morts de Guelma, de Sétif ? Est-elle prête à accepter que l’histoire s’est faite, à entrer dans la souffrance des autres ? Il ne s’agit ni de moralité, ni d’excuses mais de reconnaissance des faits. Tant qu’ils ne seront pas reconnus, de l’autre côté de la Méditérannée, on ressentira cela comme du mépris…

► A lire : La guerre des mémoires - La France face à son passé colonial de Benjamin Stora et Thierry Leclère (Editions de l'aube, Seuil).


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alexandrin
11H40 10/05/2007

Les historiens doivent continuer leurs recherches sur tous les faits , même ceux où des Français ont joué un rôle plus que contestable. L’enseignement, les médias doivent divulguer les résultats de cette recherche. Ensuite les Français actuels pourront juger en leur âme et conscience, et non sur des a priori. « Seule la vérité est révolutionnaire » disait Jaurès, le travail des historiens est de se rapprocher le plus possible de cette vérité .elle seule pourra changer les regards que nous avons les uns sur les autres et peut être enfin améliorer les relations humaines et nous permettre de vivre mieux ensemble.

 
Olaf
09H55 11/05/2007

Il faut vraiment bien distinguer mémoire et repentance. Il est important d’interroger le passé, de faire la lumière sur celui-ci, mais avec la mesure propre à un travail scientifique (sans juger, sans minimiser, sans exagérer). Et si, de fait, il appartient au politique d’exprimer ensuite des regrets ou des promesses d’avenir, la spirale des excuses, indemnisations, culpabilisations est malsaine et détourne, précisément, du devoir de mémoire. La repentance fige l’histoire, comme si une nation (et même un individu) se réduisait à son statut de victime ou de coupable dans telle ou telle situation.

 
memento
18H48 15/05/2007

Malheureusement avec M.Sarkozy, La France n’est pas sur la voie de la reconnaissance de faits historiques qui permettrait d’apaiser la situation sociale actuelle. Je pense à sa campagne présidentielle ou, dans certains discours il a parlé « d’un rêve » faisant réference aux croisades, au temps béni des colonies. Honteux et mensonger d’un point de vue historique, faisant sans cesse référence à Jules Ferry (sans le citer : »nous avons le droit de soumettre ces sauvages car nous avonc le devoir de les civiliser. ») J’espère simplement qu’il s’exprimait de la sorte pour attirer les voix des frustrés à l’esprit revanchard, et non pas par conviction.